Le sport-washing à la Bahreïnienne

Eloïse Fiers pour Salam DHR 

Le Grand Prix Gulf Air de Bahreïn a fait son retour il y a deux semaines, l’occasion parfaite pour rappeler la situation des droits humains dans ce pays et surtout expliquer comment par le biais du sport-washing, le Bahreïn arrive à s’imposer dans les pays occidentaux, comme un état dynamique et ouvert sur l'extérieur.

Rappelons-le, en 2011 le Bahreïn a vécu des soulèvements populaires historiques mieux connus sous le nom de printemps arabe. Les Bahreïnis sont descendus dans la rue réclamant la démocratie, la vraie Démocratie. Unis, les citoyens clament « pas de chiites, pas de sunnites, seulement des Bahreïnis », ils sont prêts à affronter pacifiquement la monarchie d’Al-Khalifa. La contre-attaque n’a pas tardé et le pouvoir a frappé fort en mettant en place un État répressif. Arrestations arbitraires, peines de prison pour avoir voulu exercer leur liberté d’expression, tortures, harcèlements sexuels sont devenus le quotidien de ces militants. La mort est le prix de la liberté pour certains. Amnesty International a recensé 58 condamnations à mort et exécutions depuis 2010. Certaines sont récentes, le 27 juillet 2019, trois exécutions capitales ont eu lieu au Bahreïn. Le système judiciaire n’est pas indépendant et donne lieu à des procès non-équitables ne répondant pas aux normes du droit international. Les aveux sont obtenus sous la torture et les forces de sécurité bénéficient d’une culture d’impunité. Les militants bahreïnis sont pour la plupart exilés et les chiites du pays font face à de violentes discriminations.

Pourtant, face à leur voisin l’Arabie Saoudite, le Bahreïn serait vu comme un pays où il fait bon vivre et surtout bénéficie de l’appui de nombreux États. En tête de liste, les Etats-Unis qui ont leur Ve flotte militaire sur leur territoire. La France n’est pas en reste car les deux Etats sont des amis de longue date, leur attrait pour la culture les unissant depuis plus d’un siècle. Inévitablement, ces dernières années ont mis à rude épreuve cette relation. La France ne savait plus si ses intérêts économiques devaient prévaloir sur sa réputation, étant mondialement connue pour son attachement au respect des droits humains. Nous pouvons nous demander si le choix n’a pas été fait avec la signature de deux milliards d’euros de contrats avec plusieurs grands groupes français dont Total et Axa à l’occasion de la visite de la délégation royale du Bahreïn à Paris accueilli par le président Macron en 2019. Penser que commercer avec le Bahreïn n’a aucun intérêt serait une grave ineptie. En effet, le pays regorge de pétrole, de plus, un réel développement des entreprises françaises spécialisées dans la cybersécurité est possible au Bahreïn, la discussion est actuellement en cours. Malgré cette volonté de s’associer avec d’autres Etats, le système répressif mis en place par le gouvernement fait polémique et donne une mauvaise image du pays à travers le monde. Le Bahreïn pour contrer cette réputation a décidé d’envahir le sport, le but étant de répandre une vision ouverte et développée d’un pays où la peine de mort est toujours pratiquée. Ce phénomène porte un nom, “le sport-washing”, donner une définition exhaustive de cette nouvelle pratique est impossible pour le moment. Cependant, le sport-washing est employé par des régimes autoritaires utilisant des événements sportifs pour redorer leur réputation et détourner l’attention du public de leur bilan en ce qui concerne les droits humains. Cela permet aux gouvernements concernés de blanchir leur image ainsi que leur réputation, c’est un outil de soft power redoutable dont il ne faut pas sous-estimer la portée. En somme, les Etats concernés ont bien compris que l’exaltation voire même parfois l’hystérie générale que peuvent provoquer certains événements sportifs pourraient leur être favorable. Petit à petit, nous retrouvons le nom de ces pays sur les maillots de nos sportifs préférés. Les Emirats Arabes Unis et l’Israël sont les meilleurs dans ce domaine. Le sport-washing se fait beaucoup dans le monde du vélo, et notamment lors du Tour de France. Dans ce milieu, il n’est pas rare de voir un Italien portant le nom d’un autre pays sur son équipement. Cette image d’un sport sain (bien qu'entaché par des affaires de dopage) et écologique plaît aux Etats qui voient par ce biais leur pays valorisé. À titre d’exemple, les EAU ont racheté en 2017 une équipe italienne et l’équipe d’Israël, Start-up Nation, a accédé au World Tour en 2017. En ce qui concerne le Bahreïn, le prince Nasser ben Hamad Al Khalifa, accusé d’être un tortionnaire, a créé l’équipe cycliste Bahreïn-McLaren avec en son sein Vincenzo Nibali ou encore Sonny Colbrelli. Hormis le cyclisme, le Bahreïn à défaut de pouvoir se payer le PSG a décidé d’investir le domaine du football en devenant actionnaire minoritaire du Paris Football Club, à hauteur de 20 % des parts sociales. Ainsi, depuis le début de la saison 2020-2021, il est inscrit sur les maillots du Paris FC “Victorious Bahrain” et également ‘Explore Bahrain” sur le terrain du stade de Charléty. Face à cette nouvelle, La Ligue des droits de l'Homme s’est mobilisé avec d’autres ONG incitant la Ville de Paris à promouvoir la protection des droits humains ainsi que la lutte contre la peine de mort dans ses relations avec le club. La Ville de Paris est un partenaire historique du Paris FC et a donc les pouvoirs pour riposter contre le sport-washing mené par le Bahreïn. C’est avec satisfaction que suite à cette mobilisation, un amendement à la délibération accordant une subvention de 500 000 euros au club a été voté puis repris par l’exécutif municipal qui prévoit d’adopter un avenant d’ici juin 2021 dans le but  "d’inscrire l’organisation d’actions complémentaires de sensibilisation aux droits humains et de lutte contre toute forme de discrimination.” Il est également prévu que certains aspects des partenariats financiers privés soient discutés à la suite de cet avenant. En effet, la convention entre le club et la ville stipule que les partenaires du club ne peuvent porter atteinte à l’image ou la réputation de la Ville de Paris. Cette dernière nouvelle est encourageante et est dans la continuité de l’engagement de la Ville de Paris qui avait déjà en juin 2018 remis la citoyenneté d’honneur au militant bahreïni Nabeel Rajab emprisonné depuis juin 2016.

Nous félicitons les ONG qui sont à l'origine de cette démarche, il est nécessaire de poursuivre les efforts afin de dénoncer les violations des droits humains perpétrées par le Bahreïn et lutter contre les manœuvres de sport-washing.

 





























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