Ouvriers, paysans nous sommes le grand parti des... couillons !

Comme un grand vent de modernisme souffle sur notre vieux monde boursoufflé de privilèges et d'acquis sociaux, il est peut-être temps aussi de rafraîchir les paroles de l'Internationale. Du moins celles qui nous renforcent dans la croyance que les "pauvres" sont par essence révolutionnaires et d'avant-garde. Car il pleut des affaires comme si s'étaient libérées de leurs dernières entraves les princes de l'embrouille et les rois de l'entourloupe, les hussards impavides du pied-de-nez démocratique et les chevaux-légers de l'escroquerie pas trés morale mais tout à fait légale. Il semble bien que plus rien n'effraie les différentes espèces de rongeurs insatiables qui ont élu à vie domicile dans la tiédeur des savoureux fromages de la République: ni les escarmouches que livre encore ce qui reste de presse digne de ce nom à l'accablant pourrissement qui nous est donné en spectacle; ni les salves presque toujours à blanc  dont notre magistrature s'est fait une spécialité; ni la menace d'un rejet massif de l'idée même de démocratie, puisqu'on sait ce que pensent de leurs mandants les bienheureux mandataires à l'abri de leurs diverses impunités; encore moins, évidemment, la perspective si proche d'une ruine  morale de la France, que tous disent aimer par dessus tout quand ils ne l'étreignent que pour mieux l'épuiser et l'abaisser !

Qui n'est pas pris de nausées à ce spectacle calamiteux n'est pas digne d'être électeur. Qui justifie son vote d'intérêt personnel bien compris avec cet argument calamiteux: "de toute façon, ils ont tous des casseroles",  ne peut se dire citoyen.  Qui s'apprête à donner son suffrage à un forban qui brigue la magistrature suprême s'avilit, quels que soient ses motifs d'en vouloir au gouvernement en place.

Que des centaines d'élus aient pu donner leur parrainage à Mme Le Pen et à Mr Fillon, en dépit des charges qui pèsent sur eux en dit long sur ce que nous pouvons attendre de nos institutions. La question ne se pose pourtant pas de savoir s'il existe dans ce régime des contre-pouvoirs: ils sont constitutionnels. Mais c'est au final bien pire que s'ils n'existaient pas: ces fameux contre-pouvoirs, censés faire obstacle à l'arbitraire, à l'abus d'autorité et autres périls mortels, sont manifestement métastasés par les "forces de l'argent", qui les instrumentalisent à leur profit en prenant toutefois bien garde à tresser des lauriers à la justice et à la presse indépendantes ! Il est ainsi possible de maintenir "l'opinion" dans le redoutable clair-obscur des institutions imparfaites, des vides juridiques savamment entretenus et pour finir des élucubrations sur la faiblesse humaine.

Que les parlementaires puissent se mitonner à l'envie des lois d'amnistie chaque fois que l'ombre de la sanction se profile, sans que le Conseil d'Etat ne s'en émeuve outre mesure, ne saurait tout de même laisser indifférent le citoyen sur qui la justice s'acharne pour des pécadilles. Ce n'est pourtant pas le cas. On grogne un peu au café ou entre amis (d'ailleurs, habitude a été prise d'appeler grogne toute contestation, assimilant de ce fait la révolte à de la mauvaise humeur)  et on "exprime un ras-le-bol". On s'étonne, on s'écoeure, on maudit, on persifle, et on baisse la tête. On se dit qu'ils sont trop forts de toute façon, et ce n'est pas faux: rarement, depuis le second Empire, les classes dominantes se sont montrées aussi voraces, et aussi acharnées à accroître démesurément le champ de leurs privilèges. Allant jusqu'à user et abuser de la force brutale pour réprimer les manifestations contre la loi Travail, et effrayer délibérément la population.

Il n'y avait pourtant pas tant de monde dans la rue pour contester ce projet de loi, historique dans son parti-pris évident d'affaiblir le salariat dans son face-à-face déjà inégal avec le patronnat. 1,3 millions de manifestants au mieux et au plus fort du mouvement. Un peu plus d'un million de signataires de la pétition. Maigre, très maigre dans un pays qui compte 23 millions de salariés, dont au moins 3,5 millions de précaires.

Bien sûr, les grands média sont là qui ne lésinent pas sur les moyens pour crédibiliser le discours dominant. Bien sûr, Goebbels était à la propagande ce que le calame est aux moyens de communication moderne.  Mais ne nous voilons pas la face: beaucoup, avec l'inéffable Bayrou, sont désormais convaincus que le Code du Travail pèse "comme un couvercle" sur leur avenir. En Marche, donc, vers le bagne libre, ou l'indépendance forcée, c'est selon.

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