Fachos mais pas fâchés: vraiment ?

Ce pays d'or. Ce pays où il y avait encore une gauche populaire, de celles qui ont à cœur de rééquilibrer un tant soit peu les rapports de force dans un système économique où il n'y a que ça qui compte.

Ce pays d'or.

Ce pays où il y avait encore une gauche populaire, de celles qui ont à cœur de rééquilibrer un tant soit peu les rapports de force dans un système économique où il n'y a que ça qui compte. De celles qui savent ce dont sont capables les "puissances de l'argent" lorsque la muselière leur est ôtée. De celles qui ne crient pas au populisme, ou à l'ignorance des lois économiques, lorsque dans les "débats", ou à l'occasion d'élections, ou au cœur d'une crise financière particulièrement aiguë, finit par se poser la question d'un radical changement se société. De celles qui ne s'empressent pas de détourner l'attention de cette éventualité en recourant à l'ultime artifice des questions sociétales, du mariage gay à la PMA, en passant par l'écologie-gadget (puisqu'il est impensable de remettre sérieusement en cause la prééminence des intérêts particuliers qui ravagent notre cadre de vie). De celles qui ont des convictions suffisamment fermes pour résister aux attraits puissants du marketing électoral dont les grosses ficelles n'abusent plus grand monde.

Ce pays, maintenant, dort. L'irruption jaune dans le morne évanouissement auquel nous nous sommes accoutumés, se révèle un feu de paille, faute d'être alimenté bien sûr par plus de braises et de consciences, mais aussi d'avoir été copieusement arrosé par les CANADAIRS médiatiques qui s'y entendent pour parer au moindre risque d'incendie. Le giletisme a pourtant signifié, avec dignité et une farouche détermination, que nous avions dépassé, dans le drame, les larmes et le sang, le stade de pourrissement de la société où seul le taux de chômage nous disait quelque chose de l'état de délabrement national auquel nous condamnent l'Europe, le capitalisme comme stade indépassable de l'activité humaine et ce déchaînement d'individualisme que nous prenons pour de l'énergie et de la vitalité. Car le malheur, la souffrance, l'angoisse et la désespérance sont depuis trop longtemps maintenant les compagnes familières de tant de fourmis travailleuses et jusque là sans histoires, que la focalisation outrancière sur les infimes variations des taux de chômage et de croissance est dorénavant perçue pour ce qu'elle est: une manipulation grossière et obscène de l'opinion, qui laisse dans l'ombre les ressorts fondamentaux du système de pillage à grande échelle qu'est la démocratie libérale:

La spéculation immobilière qui fait flamber les loyers aussi bien que les coûts d'acquisition condamne de plus en plus de foyers aux fins de mois angoissantes, à l'obéissance servile au patron de peur de perdre un revenu qui permet tout juste de survivre. Par cette ponction effroyable (jusqu'à 48% de dépenses contraintes pour les 10% les plus pauvres) sur le revenu, la classe des propriétaires et des héritiers, évidemment sur-représentée dans les cercles du pouvoir, prospère et entretient la haine et le dégoût qu'inspire le discours politique majoritaire à la majorité des citoyens. 

La précarisation galopante des travailleurs: 87% des embauches se font en CDD, dont un tiers pour une journée (chiffres DARES) !

La prédominance culturelle, dans le monde de l'entreprise, puis dans la vie courante, de valeurs impitoyables inspirées du mythe de la mise en concurrence -et en état de jugement/évaluation permanente- saine et bénéfique.

Le résultat est bien sûr désastreux, et sans le recours aux différentes formes de crédit à la consommation, cette "civilisation" bâtie sur la monétisation des souffrances du plus grand nombre au profit des tristes bonheurs de "l'élite", s'effondrerait dans la guerre civile et le chaos.

Pourtant, en dehors des ronds-points ou tremblote et vacille la faible lueur de la révolte, ce pays dort, bercé par les comptines hypnotiques et les sourires oxygénés des gens qui comptent.

Il n'y a d'ailleurs pas matière à s'inquiéter: le RN dédiabolisé fait son oeuvre, et ce d'autant plus aisément que l'on n'ose plus le présenter dans sa filiation historique. Alors, pourquoi ne pas l'essayer ? Un parti qui n'est plus dirigé par un borgne pervers, et qui n'est guère soutenu que par des citoyens tout juste un peu fâchés, quel danger ?

Et surtout, quel danger, une fois le RN au pouvoir, que de fâchés ils se muent, par la force des choses en vrais fachos, pour peu que des occasions leurs soient offertes d'exprimer leur colère ?

Aucun, évidemment: la Constitution, qui nous protège, et la magistrature qui s'illustre depuis des semaines dans la répression des gilets jaunes, forment un rempart inexpugnable face aux vieux démons qui pourraient se rappeler à notre souvenir. 

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