À rebours

Il apparaît difficile de revenir sur l’année cinéma 2020. Les habitudes critiques, allant du top annuel, aux conceptualisations des nouvelles tendances esthétiques, ont été en effet bouleversées par les problématiques sanitaires. Pourtant, il faut bien reconnaître la singularité de cette année dans notre rapport au cinéma.

Rythmé par la fermeture des salles, le spectateur fut obligé d’adapter ses modalités de visionnage en faisant de son espace domestique son principal projecteur de film.

Officiellement depuis l’annonce du jeudi 7 janvier, les cinémas resteront fermés jusqu’à nouvel ordre. Une annonce ô combien frustrante pour les spectateurs, sans oublier bien évidemment, les travailleurs du cinéma au bord de l’implosion. Malgré les tentatives plus que louables des cinémas de garder le contact avec leurs spectateurs, notamment la Filmothèque du quartier latin avec sa newsletter déclinée pour l’occasion en conseil de films diffusés à la télévision, il semble quasi impossible de combler un manque légitime pour un bon nombre de spectateurs. L’attachement tout particulier de la cinéphilie française pour la beauté des fauteuils rouges est une évidence au vue des récentes manifestations pour la réouverture des lieux culturels, dont celle du 15 décembre 2020. Une partie de cette tradition va même jusqu’à donner au cinéma l’exclusivité de la diffusion des films, quitte à parfois décliner les propositions alternatives de la télévision ou d’internet, via les plateformes SVOD (Netflix, Amazon Prime). Cependant, malgré une réticence compréhensible, il semble à présent évident qu’un tournant s’opère, tant d’un point de vue économique qu’esthétique.

En témoigne l’appel du pied entrepris ces derniers mois par Jean Castex à l’égard de ces plateformes, afin de rabattre les cartes de la chronologie des médias (la règle définissant l’ordre et le délai des différents modes d’exploitation des films) et trouver un accord pour diffuser leurs films en salle, cristallise les enjeux qui se jouent à présent. Bien qu’un bon nombre des contenus proposés par Netflix, par exemple, soient tout à fait critiquables, les prises de risque de la boîte américaine sont nombreuses. Les paris Mank de David Fincher et Uncut Gems des frères Safdie n’auront pas échappé à ce constat en faisant parti des propositions de cinéma les plus radicales de cette année, et on peut se permettre de douter de la faisabilité de ces projets dans le cadre des studios hollywoodiens traditionnels. Un autre pari notable fut la collaboration étonnante avec MK2, qui a permis pour un bon nombre de spectateurs de redécouvrir les films du patrimoine de la société française (les films de Godard, Truffaut, Lynch ou Sautet).

Ce retrait du monde que nous avons subi durant le confinement pourrait être le déclencheur des nombreux chamboulements dans l’industrie cinématographique. Malgré la grande richesse de nos salles de cinéma, elles présentent certaines limites à ne pas masquer. Il est un argument commun de dire qu’il y a trop de films qui sortent : on compte environ 684 films distribués sur l’année 2018, cent de plus qu’en 2009, dont on recense 588 films inédits. Il est encore plus courant de confesser l’exploitation parfois trop courte de ces films. En effet, le sort d’un film se joue généralement en deux semaines d’exploitation, voire une semaine, et il n’est pas rare de voir certains films rapidement retirés du circuit des salles lorsqu’ils ne rencontrent pas leur public. On peut également noter une offre différée selon le département de résidence : la région Île-de-France totalisait 18,9 % des écrans de France en 2013 et représentait à elle seule 28,6 % des entrées sur le territoire. À l’inverse, à Villeurbanne (Rhône), les 144 000 habitants devaient se contenter d’une seule salle de cinéma.

C’est d’autant plus problématique que le marché de la distribution néglige des longs métrages qui resteront des films inconnus du grand public (First Cow de Kelly Richards) ou diffusés sur d’autres supports (Days de Tsai Ming Liang disponible sur Arte Replay).

Par conséquent, même si ces critiques rendent compte des défaillances du système français, on peut encore largement être optimiste concernant le septième art. Les films restent l’essentiel et doivent être vus pour exister. Si des films sont encore capables de provoquer une émotion et de transmettre une vocation irrévocable chez bon nombre d’apprentis cinéphiles, nous continuerons à avoir une cinéphilie exigeante et pointue, que cette dernière se forme par l’intermédiaire du cinéma ou par des voies de garage moins évidentes. Les conclusions hâtives, selon lesquelles, 2020 serait une année de cinéma perdue, masquent un train en marche depuis longtemps que nous pouvons à présent emprunter ou simplement en accepter l’évidence.

Pour terminer ce rapide retour sur l’édition 2020, un top 10 personnel, dont l’exercice sera resté assez ardu:

      1. Le Cas Richard Jewell (Clint Eastwood - États-Unis)

      2. Les Choses que l'on dit, les choses que l'on fait (Emmanuel Mouret - France)

      3. Les Siffleurs (Corneliu Porumboiu - Roumanie)

      4. Uncut Gems (Joshua et Benny Safdie - États-Unis) 

      5. Mank (David Fincher - États-Unis)

      6. Tommaso (Abel Ferrara - États-Unis)

      7. Soul (Peter Docter et Kemp Powers - États-Unis)

      8. Lux Aeterna (Gaspar Noé - France)

      9. Énorme (Sophie Letourneur - France)

    10. Petite Fille (Sébastien Lifshitz - France)

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