Un projet d’amendement ébranle l’organisation: L’UNESCO en mutation

La campagne électorale pour la désignation du prochain DG de l'UNESCO, prévue en 2021, est déjà enclenchée. "Guerre" de tranchées en perspective

Le Conseil exécutif de l'UNESCO Le Conseil exécutif de l'UNESCO

L’UNESCO est à l’aube d’une véritable révolution. Tout indique que le mandat de la française Audrey Azoulay, l’actuelle directrice générale de l’instance onusienne, sera le dernier d’un système vieux de 64 ans. Les prochaines élections, prévues en octobre 2021, pour choisir le(la) patron(ne) de l’UNESCO, devront avoir un nouveau visage. Et pour cause ! Un projet d’amendement, déposé dernièrement par le Qatar, pour changer le système de désignation du DG est le signe avant-coureur des grands chamboulements qui s’annoncent. La sortie de Doha a eu un effet de tonnerre dans les couloirs. La façon même du dépôt de projet était théâtrale.

Une demande de changement, soit un amendement, doit être déposée six mois avant le déroulement de la Conférence générale, prévue en novembre prochain. La deadline était le 10 mai. Le Qatar aura joué le suspense jusqu’au bout. Et c’est dans une discrétion totale que l’Emirat avait préparé son « coup ». Le 9 mai, il déposait son projet d’amendement. Les bureaux de la place Fontenoy en étaient secoués, à ce jour d’ailleurs…

L’article VI.2

Dans un courrier adressé à Audrey Azoulay, daté donc du 9 mai, l’ambassadeur et délégué permanent du Qatar, fait « une proposition d’amendement à l’article VI.2 de l’acte constitutif de l’UNESCO ». Il demande à ce que le directeur général soit élu « à partir d’une liste restreinte d’au moins deux à trois candidats maximum qui lui est soumise par le Conseil exécutif pour une période de quatre ans ».  Coup de tonnerre dans les coulisses de l’UNESCO. Doha ne demande rien de moins que de remettre en cause le système sur lequel est basé le mode d’organisation de l’institution depuis sa création, en 1945 ! Jusqu’à maintenant les patrons de l’UNESCO ont toujours été élus par les représentants des 58 pays du Conseil exécutif. Le Qatar demande que ce soit plutôt  aux 193 membres (à jour de leurs cotisations) de la Conférence générale de désigner le DG.  

Dans la même correspondance, l’ambassadeur qatari demande « respectueusement » à Audrey Azoulay « que ce projet d’amendement soit inscrit en tant que point distinct à l’ordre du jour de la 40e session de la Conférence générale, qui aura lieu en novembre 2019 et qu’il soit communiqué six mois avant à tous les Etats membres pour examen ».

La proposition a d’autant de poids qu’elle n’est pas sortie d’un chapeau de magicien. D’autres organisations onusiennes, à l’instar de l’OMS et du FAO, élisent leurs patrons par la conférence générale. Alors pourquoi se contenter de seulement 58 membres au pouvoir de véto ? Le projet qatari vient finalement enlever un Conseil de sécurité déguisé…

La revanche de l’émirat du Golfe prend ainsi forme. Le Qatar n’a, en effet, pas oublié la mésaventure de 2017, quand son candidat, Hamad al-Kawari, avait échoué d'une seule voix, devant Azoulay,  pour prendre la tête de l’UNESCO. Une défaite mal digérée surtout que la France était accusée d’avoir mis le paquet dans les manigances de couloirs pour contrecarrer le candidat de l’émirat dont la victoire s’annonçait avec fracas. Toutefois, le premier arabe à la tête de cette organisation n’aura pas été élu en ce mois de novembre 2017. Devant cet état de fait, et comme les promesses n’ont toujours pas été respectés par les pays membres du Conseil exécutif, le temps est venu de changer la donne.  

La DG se retrouvait ainsi devant le fait établi. Elle n’avait qu’à obtempérer puisque la requête cadrait avec l’article XIII de l’acte constitutif de l’UNESCO.  

Deux jours après avoir reçu la demande qatarie, la DG envoyait un courrier (Ref : CL/4278) à tous les représentants des pays membres de l’institution onusienne, avec comme intitulé « Projet d’amendement à l’article VI, paragraphe 2, de l’Acte constitutif ».  La machine est en marche.

Coalition anti-Azoulay

Ainsi, le Qatar est venu ébranler une citadelle devenue, depuis l’élection d’Audrey Azoulay, une succursale Quai d’Orsay, soit le ministère des affaires étrangères français. Une situation très mal digéré par les Etats membres de l’UNESCO.  Selon les échos provenant de la place Fontenoy, l’ambiance est des plus moroses dans les couloirs. Il est surtout reproché à Audrey Azoulay d’être sous la coupe de l’Etat français alors qu’avec son statut de DG, elle avait acquis une stature de fonctionnaire internationale, sensée ne recevoir ni pression, ni injonction d’un quelconque membre de l’organisation. La réalité, depuis presque deux ans, est pourtant toute autre. De déception à déception, la française, depuis son intronisation, traine derrière elle un bien maigre bilan. Sa réélection est loin d’être assurée. Ce n’est donc pas surprenant si elle s’est mis plusieurs pays membres de l’UNESCO à dos.

La proposition qatarie est venue redonner espoir aux anti-Azoulay. Ces derniers s’étaient déjà manifestés en avril dernier lorsque le Conseil exécutif avait rejeté le projet proposée par la française sur la transformation stratégique.  Un refus survenu à un cumul de déceptions. Les griefs retenus contre la DG sont très nombreux. L’un d’eux n’est autre que les profils de ses plus proches collaborateurs (principalement français d’ailleurs) qui, selon nos sources, seraient loin de répondre aux exigences de celui demandé pour gérer une institution de l’envergure de l’UNESCO.

La sortie de Doha ne pouvait que consolider encore plus leur détermination. D’ailleurs, et plusieurs pays se seraient solidarisés pour soutenir le projet d’amendement de Doha. Certaines sources proches des délégations permanentes auprès de l’UNESCO évoquent une large adhésion même. Dans les couloirs de la place Fontenoy, sont cités : la Turquie, le Salvador, un bon nombre des pays de l’Amérique latine, des pays asiatiques et ceux du groupe arabe. La fronde semble si forte qu’elle s’est renforcée par des États pourtant hostiles au Qatar, à l’instar de l’Arabie saoudite et de l’Egypte,  A tout ce beau monde, il ne faut pas oublier d’y ajouter les États insulaires.

Une coalition qui vient à point nommé pour ramasser le maximum de forces en vue de voir pour la première fois un arabe à la tête de l’UNESCO. Les alliances éphémères et fébriles au niveau du Conseil exécutif vont devoir être conjuguées au passé. Place au pragmatisme.

Salim KOUDIL

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