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Pour ceux qui le connaissent, il était clair que tôt ou tard Ahmed Benzelikha allait écrire sur sa ville natale. Cette fois, c’est fait. Pour donner corps à ce qui relevait de l’évidence, il a fallu à l’écrivain de passer par plusieurs romans pour arriver à ce résultat, et quel résultat ! Lire Constantine à travers un livre écrit à vif, presque avec les tripes, par l’un de ses enfants, est un plaisir que les lecteurs passionnés ne peuvent que savourer pleinement. Et cette sensation, je veux la partager ici.
Or, ce plaisir de lecture ne prend tout son sens que lorsqu’il se transforme en transmission. Si vous êtes un enfant de Constantine, alors vous devez lire et faire lire « Constantine : le voyage extraordinaire ». Mieux encore, il faut le mettre entre les mains de tous les jeunes de votre entourage, pour leur transmettre cette fierté profonde et légitime d’être, eux aussi, des enfants de Cirta.
Et si vous n’êtes pas un enfant de Constantine, cela ne devrait pas vous dissuader (bien au contraire) de lire ce livre. Vous y découvrirez une cité qui ne se raconte pas seulement par ses rues et ses ponts, mais par les voix, les émotions et les souvenirs de ceux qui l’ont portée en eux comme une seconde peau.
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Encore fallait-il trouver l’angle juste pour donner corps à cette ville et à cette mémoire. L’idée choisie par Ahmed Benzelikha pour faire découvrir Constantine, à travers un roman d’aventures historique, était de plonger dans son sous-sol. Deux mondes parallèles où ce qu’il y a en dessous traverse la ligne (ici le sol) pour exhiber ce qu’il y a, et ce qu’il y avait en dessus. Le tout bien raconté par l’auteur avec un style d’écriture fidèle à la même longueur d’onde que ces précédents romans, dans la lignée de « La Fontaine de Sidi-Hassan » (160 pages, Casbah Editions, 2014), « La Roqya de Cervantes » (80 pages, éditions Alpha, 2016), « Elias » (88 pages, Casbah éditions, 2019), « Les dupes » (112 pages, Casbah éditions, 2022), et « Rendez-vous au Mont Saint-Michel » (126 pages, Editions el-Hibr , 2023)
Au fil des pages, le lecteur est guidé pas à pas, invité à découvrir la ville sous presque toutes ses facettes. Le lecteur ressent la nostalgie et la tristesse face à ce qu'est devenue Constantine, tandis que l’amour que l’écrivain porte à la ville se déploie avec une telle intensité qu’il devient impossible de ne pas le ressentir vibrer à quasiment chaque ligne. À travers le personnage principal, un architecte passionné par l’histoire, se déploie la trame du roman, où chaque personnage reçoit une description précise, étroitement liée aux ramifications complexes du récit.
Cœur de la ville et pivot de l’intrigue, le rocher devient le point vers lequel tout converge. Il structure le récit et relie les événements du roman. C’est à partir de ce pivot que s’enchainent les étapes du livre, du coup de massue de Sidi-Lakhdar, (le nom d’un des personnages du roman) au procès, à l’admission à la « secte », au périple souterrain, à l’agression, au rapt, et la rencontre avec Fariza. Ah cette Fariza, décrite tellement bien (trop bien !) à se demander si ce n’était pas plutôt un ange que l’écrivain décrivait. La partie romantico-sensurielle du livre déclenchée par la rencontre des deux tourtereaux montre l’architecte tombant très rapidement amoureux, puis presque aussitôt envahi par la jalousie, en un tourbillon d’émotions venues imprégner l’écriture et modifier la physionomie du roman.
Les péripéties de l’architecte et de ses amis permettent d’effleurer l’histoire, notamment celle de Sidi M’Hammed Loghrab et de Salah Bey, qui régna sur Constantine entre la fin du XVIIIᵉ siècle et le début du XIXᵉ siècle. À travers le croassement d’un corbeau, l’écrivain fait un clin d’œil à ce récit, connu comme un modèle de résistance et, surtout, comme un symbole de la reconnaissance des pouvoirs spirituels.
Tout en mêlant intrigue et émotions, le roman entraîne ensuite ses lecteurs dans un autre univers qui définit Constantine, celui de ses clubs de football. Les déambulations des « initiés » du roman permettent aux lecteurs de retracer les origines des deux clubs phares de la ville. Ainsi, le Club Sportif Constantinois (CSC, actuel pensionnaire de la ligue 1), « après sa fondation en 1898 » a été reconstitué au « petit café du « Bon Air » sur le boulevard de l’Abîme ». La naissance de l’autre club, le Mouloudia de Constantine (actuel MOC, pensionnaire de Ligue 2) au Café est également lié à un café « kahwat El-nedjma », dont le nom, tel que précisé dans le roman, inspira le titre du fameux roman de Kateb Yacine. Des détails loin d’être anodins pour de nombreux footeux.
Et ce n’est qu’en tournant les 122 pages du roman que le lecteur pourra explorer toutes les facettes de « Constantine : le voyage extraordinaire ». Dans ce livre Ahmed Benzelikha ne décrit pas la ville, il la fait respirer.
Salim KOUDIL