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Billet de blog 4 janvier 2026

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Ceci n'est pas un monstre

La psychanalyse doit-elle être un tribunal des normes ou un espace d'écoute ? Entre le choc Preciado et les discours nostalgiques sur la « crise de la virilité », je plaide pour une pratique vivante. Refusant le dogme, il convoque Foucault, Ricoeur et l'ethnopsychiatrie pour rappeler que derrière le prétendu « monstre », il y a toujours un sujet à entendre.

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Ceci n'est pas un Monstre

Désolé de vous le dire, mais c'est comme ça (refrain).

Illustration 1
Ceci n'est pas un monstre

J’ai récemment lu Je suis un monstre qui vous parle de Paul B. Preciado. Une claque. Une secousse. Ce texte m’a retourné, dérangé, embarrassé aussi. J’imaginais la scène : lui, seul au pupitre, face à 3 500 psychanalystes et psychiatres réunis aux Journées internationales de l’École de la cause freudienne à Paris. La salle qui rit, les organisateurs qui pressent d’abréger, l’embarras d’une discipline qui ne sait plus quoi faire lorsqu’un “monstre” prend la parole. J’ai eu honte pour eux. Honte qu’une pratique née de l’écoute ferme ses oreilles à ce point.

Je ne savais pas comment écrire à ce sujet. Comment trouver le ton juste, entre la colère et le respect pour cette interpellation radicale ? Puis, quelques jours plus tard, je tombe sur un live Instagram d’une psychanalyste qui parlait de virilité. Des affirmations successives, ponctuées de ce refrain : « désolé de vous le dire, mais c’est comme ça ». Selon elle, les hommes occidentaux ne seraient plus virils. La société se serait féminisée. Les femmes chercheraient ailleurs une masculinité authentique. Quant aux hommes, ils ramèneraient des femmes d’autres cultures pour retrouver une féminité fragile, censée asseoir leur virilité défaillante.

J’écoute, je réfléchis, et je m’agace. Non pas tant sur le fond que sur cette manière de présenter les choses. Car cette manière de parler dit quelque chose de la psychanalyse lorsqu’elle sort de son terrain : elle devient un discours normatif, nostalgique, fermé. Un tribunal des genres et des rôles, au lieu d’une écoute du singulier.

C’est ici que je voudrais commencer. La psychanalyse n’est pas un mausolée, ni une tombe décorée d’un tapis oriental. Elle n’est pas non plus un prêche distribuant des certificats de virilité ou de féminité, de maternité douce et contenue ou de paternité cadrante et castratrice. La psychanalyse est une méthode vivante, une pratique d’interprétation (Paul Ricoeur), un outil thérapeutique qui ne vaut que si elle s’inscrit dans le quotidien des sujets et dans les mutations de la société dont ils font partie.

1. La psychanalyse comme herméneutique, pas comme dogme

Il n’existe donc pas de “vérité” de la virilité ou de la féminité qui s’imposerait partout et toujours. Il n’y a que des récits, des fantasmes, des constructions symboliques que chaque sujet s’approprie à sa manière. Quand une psychanalyste affirme : « les hommes occidentaux ne sont plus virils, la société s’est féminisée », elle oublie que ce type de formule n’a pas de statut analytique. Ce n’est ni un symptôme, ni une interprétation, ni un transfert : c’est une prescription idéologique, un dogme énoncé comme s’il allait de soi.

Michel Foucault, de son côté, a montré que la psychanalyse, lorsqu’elle se prend pour une instance normative, rejoint les dispositifs de pouvoir qu’elle prétend contester. Dans Les Anormaux (1974-75), il décrit comment les figures du “monstre”, de l’“incorrigible” ou de l’“enfant masturbateur” ont servi à instituer un tribunal médical et moral. Lorsque des analystes contemporains ou contemporaines désignent des hommes et des femmes “vrais” ou “faux”, ils reconduisent exactement ce mécanisme : celui d’un tribunal des normes.

La psychanalyse naît de l’écoute du singulier. Elle se trahit lorsqu’elle s’érige en surmoi social, en discours universel. Elle quitte le terrain de la clinique pour se transformer en catéchisme culturel.

2. Le normal et le pathologique : penser la mutation, pas la perte

Georges Canguilhem, dans Le normal et le pathologique (1943, rééd. 1966), rappelait que la norme n’est jamais donnée une fois pour toutes. Elle est toujours produite par le vivant lui-même, inventée, transformée, déplacée. Ce qui est “normal” ici peut devenir “pathologique” ailleurs et inversement.

Appliquons cela à la virilité et à la féminité : ce que certains décrivent comme une “perte” ou une “crise” n’est en réalité qu’une mutation normative. La société occidentale ne vit pas l’effondrement de la virilité : elle en invente d’autres versions. Plus hybrides, plus ambivalentes, plus mouvantes. Dire que cette virilité serait “fausse” ou “défaillante”, c’est s’accrocher à une logique de conservation nostalgique, la fameuse rosy perspective : avant, c’était mieux.

3. La masculinité comme construction sociale

Élisabeth Badinter, dans XY, de l’identité masculine (1992), a montré que la virilité n’est jamais une essence, mais une fiction culturelle. Elle se transforme selon les époques, les classes sociales, les contextes historiques. Le guerrier, le patriarche, le père nourricier, l’homme sensible : autant de figures masculines qui se sont succédé et parfois chevauchées.

Aujourd’hui, la « fragilité » masculine, la précarité économique, la recomposition des couples et des familles obligent à repenser la masculinité autrement. La psychanalyse n’a pas à juger ces évolutions : elle doit les écouter, les accompagner, les interpréter, les aider à trouver des repères. Refuser cette écoute, c’est condamner la psychanalyse à parler le langage des fantômes, à s’accrocher à des catégories déjà menacées.

4. L’hospitalité des cultures

Tobie Nathan, à travers l’ethnopsychiatrie, a beaucoup critiqué la prétention universaliste de la psychanalyse. Pour lui, Freud a inventé une mythologie occidentale l’Œdipe, la horde primitive, le parricide qui ne peut s’appliquer partout. Les cultures inventent d’autres récits, d’autres rituels, d’autres modes de transmission.

La virilité “authentique” dont parlent certains n’est qu’un cliché ethnocentré. Dans d’autres sociétés, la répartition des rôles est radicalement différente. Chez les Minangkabau de Sumatra, société matrilinéaire, les femmes détiennent l’autorité économique et rituelle, pendant que les hommes circulent entre les maisons. Dans certaines communautés amérindiennes, on trouve des femmes guerrières reconnues comme chefs, tandis que les hommes s’occupent de l’éducation des enfants. Et dans de nombreux peuples, l’existence de genres tiers ou permutables : les two-spirit en Amérique du Nord, les hijras en Inde, montre que la masculinité et la féminité peuvent être habitées autrement, au-delà des étiquettes binaires.

Ces exemples montrent que ce qu’on appelle “virilité” ou “féminité” n’a rien de naturel ni d’universel. Ce sont des rituels sociaux mouvants, des inventions collectives qui varient selon les époques et les cultures. La psychanalyse, si elle veut rester vivante, doit devenir hospitalière à cette pluralité. Elle ne peut pas réduire le monde à une opposition caricaturale entre un Occident “féminisé” (comme si le terme lui-même était une insulte) et un ailleurs fantasmé comme refuge de la virilité.

Une psychanalyse vivante

Nous commémorons chaque année la mort de Sigmund Freud, le père de la psychanalyse, qui s’est éteint à Londres en 1939.

La psychanalyse n’a pas vocation à devenir un mausolée, ni une tombe de pierre surmontée d’un petit cafard kafkaïen. Lorsqu’elle s’enferme dans le commentaire des textes fondateurs, ou pire, dans la distribution de certificats de normalité, de virilité ou de féminité, elle se fige et se meurt. Mais lorsqu’elle s’ouvre à la société vivante, à ses mutations, à ses contradictions, elle retrouve sa puissance : celle de démêler le singulier, d’écouter ce qui échappe aux normes, d’accompagner les inventions subjectives.

Ceci n’est pas un monstre, c’est un sujet. Et si elle veut survivre, la psychanalyse doit cesser de se rêver tribunal et redevenir ce qu’elle a toujours été : une pratique d’écoute et de déchiffrement, au service de ceux qui tentent de dire leur désir dans un monde en métamorphose.

Mon propos n’est pas de défendre la psychanalyse, mais de revoir l’éthique des psychanalystes « désolé de vous le dire, mais c’est comme ça » (refrain).


Bibliographie:

Badinter, E. (1992). XY, de l’identité masculine. Odile Jacob.

Canguilhem, G. (1966). Le Normal et le Pathologique. PUF.

Foucault, M. (1999). Les Anormaux : Cours au Collège de France (1974-1975). Seuil/Gallimard.

Nathan, T. (1986). L'influence qui guérit. Odile Jacob.

Preciado, P. B. (2020). Je suis un monstre qui vous parle. Grasset.

Ricoeur, P. (1965). De l'interprétation. Essai sur Freud. Seuil.

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