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Billet de blog 25 décembre 2025

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Babel Indoor : Squatter le ciel

La désaffection des lieux de culte mène à une mutation inédite : des églises deviennent des salles d'escalade. Loin d’être une désacralisation, ce phénomène de « Babel Indoor » déplace la verticalité théologique vers une ascension physique et proprioceptive. Entre anthropologie et psychanalyse, cet article explore comment ce réemploi architectural marque l’avènement d’une nouvelle subjectivité.

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De la superposition du sacré à l’individuation du sujet

La métropole contemporaine offre le spectacle paradoxal d'une vacance et d'une saturation. À Londres, Paris ou New York, tandis que la pratique rituelle s'effondre, les édifices qui l'abritaient ne disparaissent pas : ils mutent. Une nef devient un loft, un chœur se transforme en salle d’escalade, une synagogue en espace associatif. Ce phénomène de réemploi est généralement analysé sous l'angle fonctionnel ou patrimonial. Or, il semble qu'une autre logique soit à l'œuvre, plus souterraine, touchant à l'économie psychique de nos sociétés.

Nous formulons l'hypothèse suivante : ce geste de réappropriation ne constitue pas un effacement du sacré, mais sa "superposition", au sens géologique ou archéologique du terme. Plus spécifiquement, la conversion d'églises en murs d'escalade, ce que nous nommerons « Babel Indoor » , signale un transfert de la verticalité. L’élévation n’est plus théologique mais proprioceptive ; elle ne vise plus le ciel, mais la constitution d’une enveloppe corporelle. En nous appuyant sur les travaux de Jean-Pierre Albert sur la persistance des lieux et sur la clinique du Moi-peau de Didier Anzieu, nous analyserons comment l'homme moderne, ce "squatteur du ciel", tente de grimper dans le réel pour pallier l'effacement des transcendances symboliques.

La loi de la superposition

L'histoire des religions nous enseigne que le nouveau ne chasse jamais totalement l'ancien ; il s'y dépose. Comme l'ont démontré l'ethnopsychiatre Tobie Nathan, ainsi que Jean-Pierre Albert et Philippe Walter, le christianisme s'est rarement contenté d'effacer les cultes païens. Il a opéré par recouvrement stratégique. Là où une source était vénérée, l'édifice chrétien a scellé le lieu sans en tarir la puissance symbolique. La source coule sous la nef ; le bois sacré est enserré dans la pierre. Le sacré n'est pas supprimé, il est "recadré".

Ce geste ancestral trouve aujourd'hui un écho inversé. Dans nos cités sécularisées, on retire la substance théologique sans toucher à l'enveloppe architecturale, pour y injecter du profane. La superposition continue, mais la polarité s'est inversée : c’est désormais l’usage, l’habitat et le corps qui recouvrent le culte. Levinas, dans De l’évasion (1935), décrivait ces espaces où l'on sent que quelque chose nous précède. Le voyageur qui réserve un "Airbnb" dans une chapelle anglaise (phénomène du Champing) ne cherche pas seulement un toit, mais une "texture" : un silence épais, une densité que la croyance a désertée mais que les murs retiennent encore.

Babel Indoor : la conquête de la voûte

L'exemple le plus paradigmatique de ce transfert est la transformation d'églises en salles d'escalade, observable de Manchester au 8e arrondissement de Paris. L'architecture religieuse avait pour fonction cardinale d'indiquer le haut, organisant une dialectique spatiale entre l'homme (en bas) et le divin (en haut).

Dans ces nouveaux espaces, la verticalité demeure, mais elle change de nature. Nous avons vissé des prises de résine là où l'œil contemplait le divin. Bachelard, dans La Poétique de l’espace, a montré combien la verticalité modèle l'imaginaire humain. Ici, l'élévation devient une conquête musculaire. L'homme ne regarde plus le ciel : il le grimpe. Erri De Luca rappelait récemment que Babel n'est pas tant le mythe de l'orgueil que celui de l'ascension technique. L'humanité n'y défie pas Dieu par l'esprit, mais par la construction. Cliniquement, cet élan rejoint l'intuition du narcissisme primaire chez Winnicott : le besoin de s'éprouver vivant par l'action. L'escalade en lieu sacré est une mystique de l'effort : « Quand je grimpe, j'ai l'impression de sortir de moi », nous confiait un pratiquant. Cette phrase, jadis du ressort de l'extase religieuse, décrit désormais une expérience de limite corporelle.

La naissance des bords

Il convient alors de réinterroger le mythe fondateur de cette verticalité : Babel. Si l'on s'éloigne de l'exégèse traditionnelle de la punition linguistique, une autre lecture psychanalytique émerge. L'humanité "d'avant Babel", parlant une seule langue, peut être interprétée comme une humanité dans un état pré-subjectif, une psyché collective indifférenciée, semblable à un groupe de nourrissons partageant une atmosphère commune mais sans "bords" propres.

Dans cette perspective, la dispersion des langues n'est pas un châtiment, mais une autorisation à l'individuation. La confusion babélienne marque le moment de la séparation nécessaire. Pour reprendre les concepts de Didier Anzieu dans Le Moi-peau, Babel serait le moment où l'enveloppe psychique collective se déchire pour permettre la formation d'enveloppes individuelles. Le balbutiement n'est plus une confusion, mais un état de "pré-bords" (pré-border), un seuil où le Moi commence à se dessiner. Babel devient le mythe de la naissance des bords, de la différenciation. L'escalade contemporaine, en nous confrontant à la gravité et à la prise, rejoue corporellement cette recherche de limites. Nous grimpons pour vérifier nos contours.

Conclusion

La mutation des églises en lieux de vie ou de sport confirme que les gestes humains sont plus pérennes que les institutions qui les abritent. La structure persiste : la verticalité reste magnétique. Cependant, la transcendance s'est rendue disponible, réservable, « bookable ». L'échelle de Jacob est devenue une voie classée 7A.

Nous sommes devenus des squatteurs du ciel. Mais ce squat n'est pas vide de sens. Il raconte une anthropologie complète de la verticalité où l'ascension du sujet (par l'effort, par l'individuation) remplace l'ascension de l'âme. Babel Indoor n'est pas la fin du sacré, c'est sa relocalisation dans l'expérience sensible de l'individu, cherchant désespérément, prise après prise à s'extraire de l'indifférencié pour advenir à lui-même.


Bibliographie

Albert J.-P., Le Sang et le Ciel. Les saints mystiques dans le monde chrétien, Paris, Aubier, 1998. Anzieu D., Le Moi-peau, Paris, Dunod, 1985. Bachelard G., La Poétique de l’espace, Paris, PUF, 1957. Levinas E., De l’évasion, Paris, Fata Morgana, 1935. Walter P., Mythologie chrétienne, Paris, Imago, 2003. Winnicott D.W., Jeu et Réalité, Paris, Gallimard, 1975.

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