Après la faillite bancaire viendra celle des Etats (I)

Ventura, Tout va très bien © Stéphane Santarone
Ventura, Tout va très bien © Stéphane Santarone

La terrible tempête du mois d'octobre semble déjà loin, la bourse est encore fragile et si les mauvaises nouvelles s'accumulent sur le front de « l'économie réelle », le pire semble être passé. La stabilité générale du système a été préservée. A notre sens les dispositifs adoptés ont repoussé les faillites bancaires, c'est vrai, mais ils ont dramatiquement rapproché la banqueroute des états occidentaux et de leurs devises respectives, il y a donc de fortes chances pour que le commerce mondial soit touché au coeur. Si tel est le cas, alors, nous sommes à l'aurore de bouleversements aussi dramatiques que ceux de l'entre deux guerres.

 

Sur le sauvetage impossible du système financier mondial.

 

 

Pour l’instant l’opération de refinancement indirect de l'économie, via l'émission de papier jouissant d'une garantie étatique, se présente comme séduisante, la catastrophe financière a poussé les investisseurs à acheter massivement tous les titres jouissant d’une telle garantie et émis dans une devise crédible. Pour quelques mois encore, les opérations de refinancement par les états vont être effectivement très rentables comme le soulignent leurs défenseurs.

Mais il y a là un risque monumental, plus grand encore que celui pris par les institutions financières lors des cinq dernières années. Au fur et à mesure que les états vont inonder le marché de titres garantis les taux des bons vont monter lentement, le marché ressent d’ailleurs les premières secousses de ce qui sera peut être un tremblement de terre sans précédent.

Lorsque les taux monteront, il deviendra de plus en plus difficile de crédibiliser la garantie des états à un taux décent, elle deviendra à son tour coûteuse. Plus grave encore, c’est la capacité de ceux-ci à se refinancer à bon compte comme ils le font depuis des années qui sera directement mise en cause. Nous paierons collectivement un prix plus élevé via la hausse du coût de la dette d’Etat. En septembre 2009, lorsque tout le monde aura eu le temps de faire ses comptes, le mouvement risque de prendre une ampleur colossale. Tous les états de la planète sont en train d’émettre du papier à un rythme de plus en plus rapide et chaque jour qui passe les déficits se creusent. Quel sera le déficit américain en 2009 ? On parle de plus de 1000 milliards de dollars (6% du PIB). Quel sera le montant des appels sur le marché de l’Etat français pour financer son déficit, refinancer les dettes passées et alimenter le fond de sécurité des banques ( 340 milliards d’euros, 400 milliards d’euros ?). Les chinois lancent un plan de relance sans précédent, comment vont ils le financer ? En vendant les bons du trésor américains ! Les pays du Golfe voient leurs revenus baisser, eux aussi vont vendre massivement des actifs libellés en dollar, voire en euro. Le phénomène que nous avons vu se produire sur l’Euribor risque fort de se reproduire à l’échelle de la dette des états qui est le seul actif à ne pas avoir explosé en plein vol comme les actions, l’immobilier et les ressources naturelles.

 

La raison est simple. La liquidité n’est pas cachée retenue dans une sombre cave par de méchants spéculateurs, elle est en train de disparaître : le processus de création monétaire via le système bancaire s’est inversé. La destruction monétaire s'accentue lorsqu'une banque ne peut prêter c'est ce que l'on nous répète tous les jours. Nous ajoutons que le phénomène s'amplifie encore lorsque les emprunteurs potentiels remettent à plus tard leur décision et c'est précisément ce qui se produit aujourd'hui. Les états seront impuissants à convaincre leurs concitoyens d'emprunter, prendre un crédit immobilier à quarante ans pour acheter un bien promis à la dévaluation tient du suicide économique individuel garanti. Cela revient à s'acheter un immeuble à Paris en mai 1914. C'est pourtant ce genre d'appel que l'on entendra chez notre clown national, lorsqu'il sera devenu évident que les banques ne prêtent plus tout, simplement parce qu'il n'y aura personne à qui prêter ! Il ne sera pas entendu et c'est tant mieux.

On doit d'ores et déjà souligner que l’augmentation du crédit demandé par le gouvernement français aux banques est en vérité très faible si on la compare avec celle des années passées. Si ces objectifs sont atteints, nous en serions étonnés, de tels volumes ne feront qu’accompagner la déflation en la rendant moins brutale.

 

A partir du moment où les taux des obligations nouvellement émises commenceront à monter les états se plaindront amèrement du marché, on parlera alors de spéculation intolérable sur celui de la dette publique alors qu’il n’y aura tout simplement pas assez d’argent pour répondre à une offre de titre frénétique qui viendra de partout (Brésil, Argentine, FMI, USA, Europe, Europe de l’est ……).

 

Sur le rôle des états.

 

 

Les états réagissent au jour le jour et travaillent activement à repousser chaque problème de quelques jours alors qu'il y encore quelques mois ils travaillaient dur à repousser les échéances de quelques années. Ceci est vrai quelque soit la tendance politique des partis au pouvoir (Socialiste, UMP, Républicain, Démocrates …). Attendre un acte de gouvernement de ces institutions, c'est rêver éveillé. Les acteurs politiques ne prennent pas de décision qui ne leur soit imposées par les faits et ils essaieront de conserver la structure sociale qui garantit leur appartenance à l'élite du pouvoir, l'avenir d'un homme politique c'est de le rester. Il ne peut donc rien faire de plus intelligent que ce que Madame Michu, retraitée sarkozyste des Bouches du Rhône, croît légitime et opportun. Croyez moi, cela ne va nous emmener très loin parce que ce que Madame Michu pense légitime et opportun, avant tout, c'est le paiement de sa pension en bon argent, quel qu'en soit le prix pour les autres.

 

Il ne restera donc rapidement plus qu’une solution « politique » pour faire face au problème : imprimer l’argent directement et donc demander aux banques centrales d’accueillir le papier d’Etat et d’offrir la contrepartie en liquide. Les taux bas décrétés par les banques centrales permettront de soutenir que facialement les obligations d’Etat paieront des taux d’intérêts et compatible en apparence avec la vertu budgétaire et la continuation des affaires « as usual ». Aux Etats-Unis cela ne devrait pas poser de problèmes particuliers la FED accepte déjà tout et n’importe quoi comme collatéral, accepter le papier d’Etat en provenance direct du Trésor est juste la dernière étape à franchir. Bernanke, qui connaît bien le système financier japonais, le premier à avoir recouru à ce type d’artifices récemment, franchira le rubicon sans difficulté. Le bilan de la FED va grossir de façon grotesque à partir l'année prochaine.

 

En Europe, de lourds problèmes politiques vont se poser car il faudra quantifier la capacité des états de recourir à cette facilité et modifier les statuts de la BCE qui interdisent un tel artifice, à ce moment là on verra apparaître un conflit qui risque de peser sur l’existence même de l’euro. En effet, pourquoi un pays comme l’Allemagne accepterait-il de voir ses efforts de discipline battus en brèche par les plus dépensiers. Il ne faut pas oublier que de tels mouvements pèseront directement sur la monnaie et écraseront le pouvoir d’achat en biens importés. Pour l’instant, Merkel répond par la négative à ce genre de sollicitations. Une explosion de l'euro fait donc maintenant partie du domaine des possibles.

 

A notre sens, plus la crise du commerce international atteindra rapidement l'Allemagne, plus elle acceptera de comprendre facilement que la sauvegarde de la zone monétaire euro est la seule planche de salut. Autrement dit, les derniers chiffres publiés outre-Rhin constituent une bonne nouvelle, plus ils seront mauvais mieux ce sera !

 

A dire vrai, il nous semble également évident que l'abandon de l'ancienne orthodoxie, - qui avait ses mérites, il sera bien temps de s'en rappeler plus tard - justifie l'extension rapide de la zone euro. Il faut proposer aux suisses, aux anglais, aux polonais, aux hongrois, aux roumains, aux ukrainiens et aux turcs d’y rentrer le plus vite possible. Même si les termes retenus sont désavantageux pour la population des pays centraux, même si l'état déplorable des finances publiques de certains de ces états plombera l'euro. Il vaut mieux accroître le plus vite possible la zone de stabilité commerciale et monétaire de l'euro. Il faut le faire vite même mal, quel sens cela a t-il de prêter à la Hongrie via le FMI alors qu'une intégration pure et simple du jour au lendemain est une solution certes radicale mais bonne sur le long terme pour les hongrois et pour nous. De toute façon, les montants de mauvaise monnaie nouvelle émis par les états centraux sera telle dans quelques mois, que l'arrimage de la Pologne et de la Hongrie pèsera d'un poids dérisoire en face de ceux émis pour garantir le paiement des fonctionnaires et de la Sécurité Sociale.

 

Lorsque les états se financeront aux cornes d'abondances fictives des banques centrales, à ce moment là le marché du crédit international et des devises sera mort définitivement. Quelle sera la valeur d'une monnaie dont le volume oscille sans cesse au gré des humeurs de tel ou tel gouvernement, comment pricer le risque d'acheter de vendre et d'investir dans d'autres devises ? Qui prendra encore le risque d'assurer l'aléatoire et surtout l'arbitraire ? Quel accord cadre entre états sera susceptible de gérer les émissions au fur et à mesure que le secteur bancaire va se transformer en tonneau des Danaïdes ? Lorsque le Japon s'est mis dans cette situation tout seul, cela a déjà créé de fortes perturbations, que va t-il se passer lorsque le monde entier sera dans cette situation ?

 

Sur la base de ces considérations, certains prévoient d’ores et déjà un armaggedon inflationniste dans les années à venir. Nous sommes réservé sur ce point. A notre sens la tendance la plus lourde sera la déflation généralisée du prix des actifs qui est une conséquence de la destruction de la masse monétaire qui a cours. Les masses nouvelles créées par les banques centrales auront surtout pour utilité de maintenir la fiction d'un système bancaire opérationnel, au plus grand profit de la profession. La difficulté d'entretenir le commerce international au milieu du chaos monétaire renchérira en revanche le prix de telle ou telle catégorie de biens de consommation (vêtements, électronique …), c'est le moment de s'acheter un écran plat !

 

La monnaie est le socle des échanges internationaux et de tout ce qui en découle

 

 

Si le caractère conventionnel de la monnaie est exposé aussi crûment, comment vont réagir les particuliers et les investisseurs. Nous avons vécu toute notre vie adulte dans un monde post keynesien où l’inflation perpétuelle était la règle, comment allons-nous collectivement répondre à un changement aussi radical d’environnement ?

Il faut mettre en perspective ce qui se produit avec l’autre grand renversement qui a eu lieu au début du XX siècle lorsque les dettes d’Etat ont rendu l’étalon or impraticable après la grande guerre, l’inflation est apparue, il s’agissait d’une nouveauté absolue on sortait de 40 ans de déflation lente à travers le monde. Le système monétaire international est devenu erratique et le commerce s’est rétracté après avoir atteint des sommets avant 1914.

Ceux qui parlent avec ingénuité d’un nouveau Bretton Woods ont raison, bien sûr, mais ils oublient le prix payé pour y parvenir : deux guerres mondiales et 10 ans de crise économique plus ou moins profonde à travers le monde. Quel prix devront nous payer cette fois-ci ? Nous pensons plutôt que les démarches actuelles visent principalement à maintenir l’ancien système sous respiration artificielle. Comme dans les années 20, les gouvernements s'accrochent au passé, faute de mieux ! Pourtant on voit déjà se produire des évènements qui semblent annoncer une révolution copernicienne : petit à petit, les pays satellites de l’actuel système monétaire sont en train d’exploser en plein vol et sortent un à un du système. Au passage, on doit noter qu’il sortent aussi du commerce international : ils produiront moins et ils consommeront encore moins. L’Ukraine, l’Argentine et tout prêt de nous la Hongrie et la Pologne sont déjà en difficulté, ils seront suivis par beaucoup d’autres, le Mexique ? le Brésil ? Dans l’immédiat, ces pays auront besoin de montants sans cesse plus importants délivrés par le FMI. Les autorité se sont révélées incapables de protéger le système financier, elles seront tout aussi impuissantes à aider ces pays sur le moyen terme. La baisse du commerce international répondra à la destruction du système monétaire comme dans les années vingt et trente. Au fur et à mesure que le marché du capital sera détruit par l’émission de monnaie « virtuelle », l’Etat devra s’investir davantage dans le financement de l’économie. De ce point de vue, nous n’en sommes peut-être qu’au tout début du processus. Dans un tel cas de figure, les états feront bien sûr pression sur les entreprises qui dépendront à nouveau de lui pour rapatrier ce qui reste du capital exporté ces trente dernières années (dans le cas de la France plus de mille milliards d’euros). Le besoin de financement interne accélèrera le processus dans les pays globalement créditeurs (la France, le Japon, l'Allemagne et la Chine...sans parler des pays pétroliers qui devront liquider leurs positions pour alimenter la population).

 

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