Une dépression et pas de trente glorieuses ..(II)

The ending of 1984 by George Orwell © VJHarmsen
The ending of 1984 by George Orwell © VJHarmsen

Le retour des trente glorieuses ?

 

La « renationalisation » des économies et le recentrage sur des partenaires proches qui ont été le principal ferment des trente glorieuses risquent fort de ne pas être le succès espéré par certains. Les raisons qui nous poussent à douter de l’efficience de cette organisation sont de deux ordres : la démographie et la dynamique du capitalisme.

Sur la démographie, il est patent que le cercle vertueux des années 50-60-70 ne peut se reproduire tout simplement parce que les augmentations de productivité et de croissance seront dévorées au fur et à mesure par les gros bataillons de la retraite et c’est vrai aussi bien dans un système par répartition que par capitalisation. Or la rémunération du travail joue un rôle important dans la productivité. Pour aller vite nous ferons notre le proverbe russe : « ils font semblant de nous payer et nous faisons semblant de travailler ».

L’autre obstacle au retour des jours heureux est, de notre point de vue, encore plus difficile à surmonter. Lorsque que l’Etat s’est retrouvé à la direction de l’économie, sans vraiment le vouloir d’ailleurs, il a organisé un processus de concentration capitalistique qui aurait pris des décennies autrement. A notre sens, la création des grands monopoles d’Etat a été un des moteurs de la hausse de la productivité avec la rationalisation du réseau ferré, du réseau bancaire, des fournisseurs d’électricité et des télécoms. Sans la concentration: moins de centrales nucléaires et moins de lignes téléphoniques, l’analogie peut être appliquée à presque tous les secteurs de la vie économique, la création des géants nationaux en est l’un des manifestations, mais la PAC peut y être assimilée à certains égards. Le processus de monopolisation et de concentration s’est simplement incarné dans la puissance étatique pendant un certain temps, jusqu’à être confondu avec lui. Mais dès les années quatre-vingt, il est devenu évident que la poursuite du processus de concentration capitaliste exigeait un changement d’échelle. C’est sur cette nécessité que s’est construite la « libéralisation » du marché européen. Loin de créer de la concurrence et du choix, elle a permis au processus de concentration et de rationalisation de se jouer à une échelle supérieure.

 

C'est le moment de souligner les limites des modèles classiques du libre échange. La plus value ne naît pas nécessairement de la rencontre et de l'interaction de deux ensembles hétérogènes en capital et en travail que l'on ne rencontre pas seulement entre les pays, mais nous oserions dire entre chaque personne et entre chaque entreprise. A notre sens, la mutualisation et les économies de taille suffisent à justifier le commerce international. Une société comme Nokia gagne peut-être davantage à l'organisation d'une offre mondiale qui finance sa recherche et ses infrastructures internationales qu'à l'exploitation systématique des avantages comparatifs en salaire et en capital. L'architecture baroque des grands groupes permet d'ailleurs de se rendre compte que l'occupation des marchés via une implantation industrielle locale joue un rôle encore plus décisif que l'exploitation de tel ou tel facteur de production. Toyota produit dans chacune de ses zones d'implantation, aux USA, comme en Europe. L'excellence du travail et du capital japonais ne joue désormais qu'un rôle secondaire.

La concentration du capital physique et social est à notre sens l’un des pré requis incontournable à la croissance de la productivité. Or aujourd’hui la dynamique de création de valeur par concentration et accumulation du capital ne peut se faire que dans un cadre international dont on voit bien la fragilité. Pour mieux saisir notre argument il faut prendre l’exemple de l’industrie informatique. En tant que consommateur français, nous bénéficions d’efforts de R&D et de production qui sont entrepris au niveau mondial et rentabilisés sur une telle échelle. Si le commerce international se rétracte et que la France doit à nouveau financer la création de tels produits, le montant actuel de l’investissement total dans la recherche serait insuffisant pour garantir un effort similaire à celui dont nous bénéficions simplement dans le domaine informatique. Le processus de concentration et de monopolisation mondial, qui avait lieu jusqu’à il y a quelques mois encore, générait de fortes contradictions internes c'est indéniable mais les effets de levier de la mutualisation étaient colossaux.

Bien sûr, dans certains domaines, nous ne sentirions que partiellement la moins value car la France était parvenue à jouer un rôle moteur dans le processus de mutualisation au niveau mondial : l’énergie - avec Alstom , Areva et EDF - vient à l'esprit.

 

Autrement dit, la première conséquence de la destruction du système monétaire et de la retraite du commerce international sera une baisse effective du niveau de vie qui sera sensible à tous les niveaux de revenu et particulièrement chez ceux qui s'en pensaient victimes.

Acheter 300 euros un Dell avec un indemnité de chômage de 750 euros reste plus « économique » que d'acheter un Thomson brinquebalant (il le sera, croyez-moi) à 1000 euros avec un SMIC miraculeusement retrouvé.

 

1929 : nous voilà !

 

Dans un tel cas de figure, il ne resterait qu’une solution pour seulement maintenir le niveau de vie sur le long terme : relancer massivement l’investissement et ce sous le contrôle de l’Etat qui sera le seul agent économique capable d'assumer légitimement ce type de concentration. Pour simplement retourner aux taux d’investissement des années 60 en France, il faudrait baisser le niveau de vie de 10%, aux Etats-Unis certains parlent de 20%. Et encore, dans la configuration que nous imaginons, un tel taux garantirait peut être une croissance nulle ou molle mais certainement pas le retour aux quatre ou cinq pour cent que nos parents ont eu le privilège de connaître. Une telle situation générerait d’ailleurs des effets surprenants, le chômage pourrait fort bien disparaître en quelques années et nous pourrions constater que nous sommes collectivement plus pauvre qu'auparavant, c'est la France de l'après guerre, pas de chômage mais des queues pour le charbon. Ce sera le moment de se rendre compte que le chômage de masse n'est pas nécessairement une anomalie économique dès lors que l'on a la prétention de construire un marché mondial ouvert dans un monde aussi déséquilibré que le nôtre ou le capital pèse aussi lourd.

Travailler plus pour gagner plus risque d'être un slogan qui va entrer dans les mémoires et nous l'espérons « coller » à la peau de son auteur.

Si l'on additionne les moins values dues à la baisse du commerce international et les efforts nécessaires pour reconstituer la capacité à investir, une baisse de la consommation de l'ordre de 20 à 30 % est à prévoir, une telle variation s'appelle une « dépression ».

 

Un nouveau changement de paradigme et des opportunités comme s’ il en pleuvait !

 

Donc, pour résumer, le monde est peut être en train de répéter la dernière grande crise monétaire et économique qu'il a vécu il y a presque quatre-vingt ans. Cette constatation s'harmonise d'ailleurs assez bien avec les grands business cycles chers à Kondratieff et Shumpeter. La fin d'un cycle d'accumulation et de rentabilisation s'achève par la destruction de la masse monétaire et des avoirs accumulés au fur et à mesure que la rentabilité sous jacente baisse et que le besoin d'une nouvelle vague d'investissement et de technologie se fait sentir.

Cette crise est, selon nous, liée à celle de l'empire américain: le bénéfice que nous tirions tous de l'existence du dollar est peut être en train de disparaître. L'effondrement du système sterling/or trouve aujourd'hui un écho glaçant. La rétractation du commerce mondial (biens, capital et service) sera profonde et longue. La profondeur de la crise dépendra de la taille des ensembles économiques qui subsisteront: plus ils seront vastes, mieux ce sera.

Pour un citoyen français, l'Europe constitue la meilleure ligne de défense via une concentration supplémentaire de notre capitalisme corporatif, lequel devra s'adosser à un système de financement public, officiellement ou pas. Le protectionnisme sera de rigueur tout simplement parce que la destruction de l'ordre commercial antérieur le rendra possible. A notre sens, si l'Allemagne, l'Italie et la Russie ont été amenées à jouer la carte autarcique, c'était moins de leur propre volonté que parce que le commerce international avait disparu et qu'il était impossible d'en tirer les bénéfices du passé. De fait, il s'agissait plus d'ajuster une offre devenue caduque dans un cadre international à des besoins internes qui n'étaient plus servis pour les mêmes raisons. Les grands pays exportateurs seront les plus durement touchés dans ce processus, l'Allemagne et le Japon sont en première ligne, pas la France. Au passage l'analogie historique souligne l'exposition potentielle de l'Allemagne qui a été littéralement sinistrée du jour au lendemain lorsque le commerce international s'est rétracté. Heureusement il s'agit d'un pays vieilli en pleine anosmie sociale et politique, son agonie ne devrait pas causer autant de troubles que par le passé. Concernant nos amis américains, comme le soulignait avec humour Marc Faber, en termes relatifs les Etats-Unis perdront moins que les autres à une grande dépression mondiale puisque leur production est déjà déprimée.

 

Cette grande crise sera extrêmement fertile de progrès comme la précédente. Tous les pays qui oscillaient entre une intégration régionale organisée et le grand commerce international n'auront plus le choix : l'intégration régionale s'imposera. En Europe bien sûr mais aussi en Amérique Latine, en Afrique et en Asie. Lorsque ces ensembles se seront structurés à une échelle supérieure, le moment sera venu de se trouver une monnaie si elle n'est pas venue d'elle même dans l'intervalle. Les fruits potentiels d'un renforcement économique et politique d'entités régionales sont sans nombre. Sur le plan technologique, la recherche frénétique de productivité et l'apparition de moyens de financement nouveaux permettront d'envisager des solutions industrielles repoussées jusqu'ici. Consolons-nous, le grand tourment qui nous attend profitera aux enfants d'aujourd'hui, à moins que les choses n'aillent vers le pire ….

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