LA CHARRETTE DES INSOUMIS AU TRIBUNAL MÉDIATIQUE: JOURNALISTES OU POULES DE LUXE ?

PAR ABDENOUR DZANOUNI*

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A la chasse à courre, nous sommes retournés aujourd’hui, jeudi 16 septembre 2019, avec un équipage impressionnant de magistrats, de policiers et de journalistes en meute et procession, poussant à la roue, la charrette des Français Insoumis, vers le tribunal de Bobigny. Ces Insoumis avaient été plus tôt harcelés jusque chez eux, au bas du lit et désignés à la vindicte du peuple comme de dangereux criminels. Pourquoi? Pour les soumettre, pardi!

Que la garde des sceaux envoie le procureur pour mener la battue…! Normal, comme lui, elle obéit aux ordres! Que les policiers, soient harnachés et armés jusqu’aux dents comme s’ils allaient donner l’assaut au refuge de Ben Laden… ! Normal, ils obéissent aux ordres. Que la presse batte tambour et réclame le pilori pour les insoumis… Normal, elle est aux ordres !

Qui ne se souvient de la furia de ces journalistes sonnant la charge contre le « bagagiste d’Orly », massacrant le présumé terroriste Abderezak Besseghir ; puis contre les présumés « pédophiles d’Outreau », détruisant la vie et l'honneur d'une dizaine de familles innocentes; ou encore contre Dominique Baudis, dans «l’affaire Allègre », entachant avec une rare violence l'honneur du Président du Conseil Supérieur de l’Audio-visuel?

Souvenons-nous ! Ils inventaient avec jubilation des traces de poudre dans le casier du dit « terroriste », dénonçaient l’indifférence complice des habitants de la cité du Renard et pressaient Dominique Baudis de démissionner… au nom de la morale ! De quelle morale se targuent ces journalistes qui, dirait Coluche en riant, seraient bien en peine d’en avoir un échantillon sur eux ?

Ah ces journalistes ... D’abord, est-il journaliste, ou aspire-t-il seulement à l’être, celui qui est dressé comme un chien de chasse, qui frétille au départ, se fraye une place dans la meute, flaire, lève, débusque, poursuit, voltige, traque, cerne le gibier, aboie fort, plus fort, mord au jarret, frémit à l’hallali, salive au coup de grâce, savoure la curée… À la fin, les seigneurs de la presse, soumis au prince du moment, se découvrent et font sonner la corne éditoriale, essuient le canon de leur fusil encore fumant et retournent au chenil, eux, leurs chiens et leurs trophées sanglants.

Que tous ceux qui ont une haute ou autre idée du journalisme, se lèvent, témoignent et flétrissent ces imposteurs qui saccagent et déshonorent la profession d’informer ! Le respect de l’éthique et des règles de déontologie leur est étranger et tout rappel à ce propos insupportable. C’est en effet trop exiger d’eux de faire leur métier, et seulement leur métier ! Vous brimeriez leur zèle enthousiaste à être, tour à tour, collaborateur de la police, supplétifs de la justice, courtisan politique et si, par malheur, la guillotine était encore debout, assistant du bourreau ! Ils ne se privent pas, à l’occasion, de dresser les potences à Baghdad, Tripoli ou Damas. À croire que le journalisme est le tonneau des Danaïdes de toutes les vocations dévoyées.

Tous les apprentissages de toutes les écoles de journalisme concourent à cela près : écrire pour ne rien dire qui puisse déplaire aux publicitaires, contrarier les carrières, décevoir les commanditaires, irriter les gens en place, instruire le lecteur… Bref, écrire pour ne rien dire ! De cela, Marivaux a tout dit ou presque.

Ainsi, les courtisans sont élevés en batterie. Entrant au journal, le stagiaire doit, sans plainte ni soupir, épouser la ligne éditoriale en place, s’y mouler, s’y liquéfier, la servir, l’alimenter pour trouver gîte et couvert à la table de la rédaction ! Pour espérer garder sa place, le journaliste devra se blottir sous l’aile d’un protecteur généralement un patron du monde de l’industrie, de la politique ou de la sécurité.

Par l’entremise du directeur de journal, ou sous son œil bienveillant, le protecteur le choisit dans le vivier des rédactions pour en faire son scribe et l’élever comme un chapon. Cette entremise s’appelle dans le jargon « spécialisation » et peut, si affinités, mener à l’« accréditation ». Le directeur du journal n’a plus à missionner au quotidien des journalistes auprès du commanditaire, ni à subir en retour ses récriminations au cas où l’article déplairait. Le protecteur est plus rassuré s’il a la main sur le journaliste qui lui soumet, le plus souvent au téléphone, les articles avant leur publication. Celui-ci mérite alors de l’appellation labellisée de « poule de luxe ».

Explications sémantiques du jargon de la presse: Un chapon est un poulet châtré et engraissé. Dans une rédaction, il est désigné sous l’appellation contrôlée de « poule de luxe ». Le prote_ diminutif de protecteur_ est, dans une imprimerie de presse, le chef désigné par l’équipe de typographes et linotypistes, afin de discuter avec le commanditaire la rémunération et les conditions de travail en contrepartie de la confection des formes des pages. Le système de rémunération est appelé « la commandite ». Le mot est utilisé ici, à loisir, dans son sens générique de protecteur ou stricte de proxénète.

Dans les salles de rédaction, par nature si bruyantes, on reconnaît la conversation téléphonique de la poule de luxe avec son prote, au silence qui se fait quand le journaliste appelle son interlocuteur par son prénom, le tutoie et glousse au compliment, susurré au creux de l’oreille, sur l’article publié le matin même. On reconnaît par recoupement, tel député, tel ministre, voire le président à l’autre bout du fil. Alors, un ange passe et les oreilles traînent pour capter une confidence bonne à raconter au dîner ce soir. Elle donnera alors au journaliste qui la raconte l’air et le sentiment d’exercer son fabuleux métier dans le giron des puissants.

Que ceux qui ne rêvent pas spécialement de tutoyer ceux-là se rassurent. Le talent n’est pas toujours un critère pour être accrédité. C’est même souvent mal venu d’en avoir. Il peut-être un facteur dangereux d’indépendance. A l’opposé, l’accréditation auprès d’une institution, ou même d’un gouvernement ami, formate le journaliste à en faire un rédacteur de communiqués, un porte parole, un prêcheur… n’importe quoi sauf un journaliste.

Avoir seulement du talent n’est pas non plus garant d’indépendance d’esprit. Que de journalistes qui en étaient gorgés ont mis leur plume éhontée au service d’intérêts qu’ils dénonçaient la veille et embrassé une carrière de larbins tristes et veules. Il en faut, dit-on, pour que le système continue de fonctionner, avec cette réserve toutefois que le lecteur soit averti. La proximité de la source n’est pas garante de l’exactitude de l’information et, si celle-ci n’est pas d’emblée mensongère, elle l’est souvent par omission. La charge revient alors au lecteur de deviner ce qu’il ne sait pas et d’imaginer ce qu’on lui cache.

Toujours prêts pour la curée, des journalistes sans vergogne sévissent sur les écrans de télé, les ondes radios et les feuilles de choux ! Ils jouissent de leur carte de presse et leurs confrères qui la délivrent n’ont jamais cru utile de les entendre sur ces potences qu’ils dressent, ni d’envisager un moment de réviser les critères d’octroi et de retrait de ces permis de calomnier et de tuer. Pardi, pourquoi se priver du plaisir de flinguer en toute immunité ! Pur divertissement et privilège des seigneurs : la chasse à l’Homme Insoumis est ouverte en France, en toute saison, sans répit ni mercy.

AD.

*JOURNALISTE.

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