Un degré d’exigence accru pour les étudiants algériens en France

En visite le 19 et 20 décembre 2012 en Algérie, François Hollande lançait un appel plein de promesses à la jeunesse algérienne. Il a déclaré entre autre, vouloir mettre en place l’équivalent d’un système Erasmus pour les pays méditerranéens. Un moyen qui faciliterait la coopération et les échanges universitaires entre nos deux pays. Même si les étudiants algériens sont déjà nombreux en France, leur quotidien n’est pas toujours facile.

D’ailleurs, il est difficile de parler d’échange, la coopération fonctionne dans un sens unique. Du Sud vers le Nord. Il serait plutôt question de mobilité ou d’exil des étudiants algériens en France. Ils étaient 23 735 durant l’année universitaire 2011/2012.

La France est le premier pays d’accueil des étudiants algériens loin devant les autres. L’Angleterre vient en seconde position avec seulement 237 étudiants algériens en 2010/2011. L’Espagne, les Etats-Unis, puis l’Allemagne suivent de près avec des chiffres inférieurs à 200 étudiants.

La France est clairement le pays le plus attractif. Ce choix des Algériens est lié au passé colonial du pays, à l’histoire « commune » et à l’influence de la langue, puisque 36 à 60% de la population est francophone, d’après le recensement 2008 de l’Office national des statistiques d’Algérie. Mais, la France est surtout attractive grâce à son enseignement supérieur doté d’écoles renommées et d’universités quasi-gratuites.

Décollage

Avant de mettre les pieds en Europe, les étudiants postulent pour des universités à travers Campus France. Cet établissement public est chargé de la promotion de l’enseignement supérieur à l’étranger, de l’accueil et de la gestion de la mobilité internationale des étudiants, il possède cinq bureaux en Algérie.

Houdhayfa, étudiant à l’ENSEEIHT (École National Supérieur d’électrotechnique, électronique, informatique, hydraulique et télécommunications) à Toulouse explique qu’il faut « bien monter son dossier avec les bulletins, une lettre de motivation, son projet professionnel et de recherche, toutes les universités n’acceptent pas les étudiants algériens », avec « des recommandations, c’est plus facile » ajoute-il. Il a eu l’occasion de venir en France grâce au réseau de ses professeurs et à la bonne réputation de son école, la Polytechnique d’Alger.

Les étudiants postulent auprès des universités françaises qui étudient leurs dossiers. Si la réponse est favorable, ils doivent passer des tests de français à Campus France et les valider avant de pouvoir entreprendre les démarches pour le visa.

Mais, les occasions ne sont pas pour tout le monde, et c'est souvent les plus prometteurs qui s'envolent pour la France. Ikram, 22 ans, étudiante en Master de psychologie à Paris est venue directement après le bac parce qu'elle était très bonne élève, « pour cette raison, mes parents ont encouragé mon départ, ils trouvaient dommage que je reste en Algérie » explique-t-elle.

Choc des civilisations

A l’arrivée, les jeunes sont livrés à eux-mêmes. Certes, être francophone facilite l'échange, mais les difficultés auxquelles ils sont confrontés sont surtout économiques et administratives.

« Au début, je me disais qu'on ne devait pas parler le même français en Algérie », raconte Ikram, pas encore habituée au langage familier du quotidien, mais rien comparé à la galère de vie dans un nouveau système. « Il me fallait comprendre le fonctionnement administratif et la bureaucratie française, et à force je pense que je suis devenue mieux chevronnée que les Français eux-mêmes » dit-elle avec humour.

Il faut aussi jongler entre les études et le travail. Serveuse, vendeuse, télémarketing, Ikram a multiplié les petits jobs. « En tant qu’Algérien, on a besoin pour travailler d’une autorisation délivrée par la préfecture 15 jours avant l’embauche et l’employeur paye une taxe, c’est rédhibitoire pour eux » commente-elle.

De plus, l’État Français n'accorde pas de bourse aux étrangers, seule l'aide au logement de la CAF leur est alloué, et très peu reçoivent des bourses de l’État algérien. Pour Houdhayfa, « le système algérien est fermé, comme les étudiants ne reviennent pas, plusieurs programmes de bourse algériens ont été annulés ».

Le Paraodxe

Le nombre d’étudiants étrangers fluctue, il a beaucoup augmenté à partir des années 2000 pour atteindre en 2004 plus de 22 000 étudiants, puis a légèrement diminué jusqu’en 2008 pour revenir aux chiffres qu’on lui connait aujourd’hui.

Les années 1990 sont une période clé de cet afflux des étudiants algériens en France, appelée même la « chance des informaticiens » en raison de l’explosion de ce secteur qui recrutait énormément à l’époque. Depuis la fin des années 1990, la population algérienne étudiante en France a été multipliée par deux. Un phénomène paradoxal, étant donné la multiplication des exigences et conditions pour l’obtention d’un visa étudiant.

Fatima, professeur d'informatique et maître de conférences en France est venue en 1992 pour préparer son Master de recherche en génie informatique et automatique : « C'était plus facile à l'époque, on ne devait pas passer par Campus France. Presque toute ma promotion est venue en France et ils ont très bien réussi ici. Par manque de moyens financiers, on ne faisait pas beaucoup de pratique en Algérie, mais on avait un très bon bagage mathématique et technologique ». raconte-t-elle.

Pour Fatima, ce sont les universités françaises qui accordent beaucoup moins leur confiance. « Dans mon IUT, les dossiers des étudiants étrangers ne sont parfois même pas étudiés, parce qu'ils ne croient pas en l'authenticité des résultats, comme si Campus France ne faisait pas son travail » affirme-t-elle.

Mais la hausse des effectifs d’étudiants algériens en France est une tendance logique, puisqu’on assiste en Algérie à une massification des effectifs étudiants, multipliés par cinq entre 1990 et 2011.

Le système algérien peine à prendre en charge cette démocratisation de l’enseignement supérieur et à délivrer à tous un enseignement de qualité. L’Algérie a un besoin crucial d’enseignants universitaires. Sans doute une raison qui explique que les demandes de visa étudiant soient toujours aussi nombreuses, 10 000 en moyenne chaque année, parmi lesquelles 4 000 sont accordées.

Partir ou rester ?

Houdhayfa ne compte pas revenir en Algérie, parce que sa spécialité, l'aéronautique n’existe pas là-bas. « Pour ceux qui reviennent, leurs connaissances ne servent à rien ! En Algérie on favorise la mauvaise qualité » dit-il. Mais plutôt que de rester en France, il envisage d’émigrer en Allemagne ou au Canada, deux pays qui font partie des cinq principaux poids lourds mondiaux du secteur de l’aéronautique.

Rester est sans doute le combat le plus dur. Sous le gouvernement Sarkozy, la circulaire Guéant a restreint les possibilités de travail pour les étudiants étrangers, mais son abrogation un an plus tard n’as pas tout résolu, les conditions sont toujours contraignantes, encore faut-il trouver du travail en tant qu’étranger en France.  

« Le principe est qu'une fois les études achevées, l'étudiant repart faire profiter son pays, toutefois le gouvernement a souhaité assouplir dans une circulaire du 31 mai 2012 la procédure d'accès au travail. Les étudiants post-master peuvent se voir délivrer une autorisation provisoire de séjour de six mois pour compléter leur master avec une première expérience professionnelle en France» explique Claude Amari, avocate au barreau de Toulouse, spécialisée dans le droit des étrangers.

Les étudiants étrangers peuvent ensuite être autorisés à rester après cette période s'ils obtiennent une promesse d'embauche en accord avec le cursus suivi en France. Sinon, il existe une autre procédure, dite de « changement de statut », plus compliquée pour accéder à un titre salarié après le titre étudiant. « Cette procédure doit se faire avec l'appui de l'employeur qui doit justifier que cette personne est la « personne » qu'il lui faut » précise Claude Amari.

Entre adaptation et intégration, soumis en permanence à la pression des sélections, les étudiants algériens sont confrontés à un haut degré d’exigence. Une situation, qui au final les amène à réussir à l’étranger et souvent dans des domaines d’excellence, scientifiques avant tout. Mais, ils ne reviennent pas au pays par manque de reconnaissance.

La fuite des cerveaux est un manque à gagner pour l’Algérie, et même pour la France où 41,3% des doctorants sont étrangers. C’est désormais le Canada, qui attire chaque année un peu plus d’étudiants étrangers très qualifiés et concurrence la France en tant que destination. En 2012, le nombre d’étudiants étrangers au Canada a atteint des records, le pays est le nouvel Eldorado des Algériens, Maghrébins, et Français.

 

Chiffres et graphiques de la mobilité des étudiants algériens en France : http://ressources.campusfrance.org/publi_institu/etude_prospect/stats_pays/fr/algerie_fr.pdf

La mobilité des étudiants du Maghreb : http://ressources.campusfrance.org/publi_institu/etude_prospect/mobilite_continent/fr/note_02_hs_fr.pdf

Les étudiants étrangers en France : http://ressources.campusfrance.org/publi_institu/agence_cf/notes/fr/note_36_fr.pdf

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