Le lieu est discret. Une fois emprunté le quai du Châtelier, à l’Île-Saint-Denis, on marche en longeant des entrepôts, des usines, des friches industrielles. Difficile d’y aller pour autre chose que pour le travail. Et pourtant, l’une des anciennes usines de ce quartier de l’Île héberge plusieurs centaines de personnes. Unibéton, du nom de l’entreprise qui en est toujours propriétaire, est un squat depuis avril 2019, quand des exilé·es originaires principalement du Tchad et du Soudan ont commencé à occuper les lieux. Selon les occupant·es, à leur arrivée le bâtiment était vide depuis plusieurs années. Depuis 4 ans, le grand bâtiment de cinq étages, ancienne usine de ciment, est devenu leur alternative à la rue. Maintenant, le squat risque l’expulsion.
Samedi 25 février, les occupant·es ont appelé à manifester contre l’évacuation. Le jour est froid, il menace de pleuvoir. L’accueil au pieds du bâtiment est timide, une petite dizaine de solidaires attendent avec quelques habitant·es. Iels espèrent voir arriver plus de soutiens. Après une bonne demi-heure d’attente, les banderoles sortent de l’entrée, et avec elles une grosse cinquantaine d’habitant·es . Le moment est confus mais la manifestation démarre. « On a organisé ça très rapidement, explique Richard, habitant de l’Île-Saint-Denis et solidaire du squat. On a lancé l’appel à manifester avant-hier, dès qu’on a su qu’il y avait une potentielle expulsion. » Abou, un des habitants, lui fait écho : « Pas tout le monde a pu venir manifester aujourd’hui. Mais c’était important de le faire. » Les slogans se succèdent : « Logement pour tous ! Papiers pour tous ! ».
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Le cortège au départ du squat, samedi 25 février. Photo Giovanni Simone
« C'est dur de savoir qu'on va perdre ce lieu »
Le capharnaüm au squat a commencé quand l’association France Terre d’Asile a alerté les occupant·es d’une possible évacuation. « Ici il y a 400 personnes qui vivent, alerte Faris, porte-parole du collectif des occupant·es . C’est très dur moralement de savoir qu’on va perdre ce lieu. » juste avant la manifestation, la tension est retombée : selon les informations du collectif, l’expulsion ne serait pas imminente. Elle doit être précédée par une enquête sociale en vue de reloger les habitant·es du lieu. En tout cas, ceux qui auraient un permis de séjour ou une demande d’asile en cours. La préfecture, sollicitée pour cet article, n’a pas donné suite à nos questions.
Faris, lui, est catégorique : « Même si on n’est pas expulsés, on manifeste ! On demande une solution d’hébergement perenne et des papiers pour tous·tes. »
Primo-arrivant·es , réfugié·es s, débouté·es de la demande d’asile… Les situations des occupant·es sont les plus disparates. Mais tous·tes partagent un parcours de migration et des périodes plus ou moins longues à la rue. Abou, par exemple, a un permis de séjour. Il est en formation dans la logistique, « mais je n’ai pas d’alternative. Les stages, ça donne pas assez pour se payer un loyer ici... ». Muhammad marche près de la banderole. Il raconte volontiers son histoire. Il est arrivé en France en 2017, depuis la Guinée Conakry. « En 2019, j’ai été débouté de ma demande d’asile. J’ai vécu à la rue pendant un an, et en 2020 je suis venu au squat. » Le jeune Conakryka travaille au noir, dans le BTP. « Ils veulent qu’on fasse quoi ? On travaille et on dort à la rue ? Il n'y a pas de choix. »
Un squat à la longue histoire
Le squat a été ouvert en 2019 « par plusieurs collectifs, raconte Faris. Il y avait beaucoup de Tchadiens et Soudanais à la rue, on se connaissait, on a décidé d’occuper un lieu pour y vivre . » Depuis l’ouverture, le squat a grandi et s’est organisé. « À chaque étage, il y a un référent pour le nettoyage par exemple, explique Abou. C’est compliqué d’habiter avec 400 personnes, mais on a pas le choix alors on s’organise comme on peut. » De fait, Unibéton est un des plus grands, sinon le plus grand, squat d’Île-de-France. Il remplit une fonction vitale pour ses 400 habitant·es. Le député LFI Éric Coquerel l’a rappelé dans un message de soutien : « Ce squat historique sert de fait depuis des années de centre d’accueil que l’État n’a jamais mis en place. »
En 2020, le squat a subi un jugement défavorable. « Depuis, on n’a pas eu d’avis d’expulsion, précise Faris. Comment ça se fait qu’on parle maintenant de nous mettre à la rue ? » Richard, l’habitant de l’Île-Saint-Denis et militant solidaire, a un avis sur la question. Unibéton va bientôt être voisin d’un nouveau quartier, et pas n’importe lequel. Richard, le voisin mobilisé en soutien du squat, nous fait visiter les lieux. « À 200 mètres d’ici, ils vont construire le village des athlètes pour les Jeux Olympiques. » Le chantier est déjà bien avancé. Il s’insère dans un projet d’urbanisme qui va changer le visage de cette partie de l’Île-Saint-Denis.
Un quartier en renouvellement, l'arrivée des JO...
À terme, cet « écoquartier » devrait contenir environ 1000 logements, 7 hectares d’espaces publics, 50 000 m² de locaux d’activités. Une première tranche a été livré en 2021, la deuxième et la troisième sont constituées par le village olympique. Une révolution urbaine que Richard voit de mauvais œil : « L’écoquartier a deux raisons d’être : faire passer la ville à plus de 10 000 habitants pour obtenir une tranche plus importante d’aides de l’État ; et arriver à 25 % de taux de logements sociaux, alors qu’actuellement la ville dispose d’environ 60 % d’HLM. »
L’arrivée des Jeux Olympiques et les chantiers du Grand Paris ont des répercussions directes sur le tissu social des villes de Seine-Saint-Denis. Les premier·es à en payer les frais sont les squatteur.euses, expulsé.es de leurs lieux de vie pour laisser place aux grues. Sur l’Île-Saint-Denis, le squat d’immigrés afghans « Le Pavillon » a été expulsé fin 2021 pour permettre les travaux d’une gare de la nouvelle ligne 15 du métro. Les occupant·es du squat « Théâtre Nout », expulsé·es fin mai 2022, ont dénoncé les mécanismes de spéculation qui les ont poussé·es sur le trottoir. « Il n’y a rien d’écrit, on ne sait pas si Unibéton sera expulsé directement à cause des JO, Richard est amer. Mais je ne vois pas comment ils vont laisser des squatteurs juste à côté, avec les caméras du monde entier qui viennent filmer. »
Cet article a été publié originairement dans la newsletter Saltafossi