Qu’est-ce qu’un campement d’exilé·es ?
"Quand on parle de lieux de vie temporaires des exilé·es il faut bien avoir en tête les nuances. Avant tout, on parle de « camps » pour les lieux sous contrôle institutionnel. Ce sont les lieux où on accueille les étranger·es en attente d’une régularisation ou les lieux où on les prive de liberté avant une expulsion, comme les Centre de Rétention Administrative (CRA).
Ensuite, il y a les « campements », qui ont deux dimensions selon qui les crée. Il y a des campements humanitaires, gérés par des ONG, avec des normes et des règlements précis. En France, un seul exemple durable de ce type a existé à ma connaissance : le campement de la Linière à Grande-Synthe en 2016-2017.
Enfin, on arrive à ce à quoi je m’intéresse : les « campements informels », selon la définition des autorités préfectorales. Ce sont des lieux créés par les réfugiés eux-mêmes. À Paris, les campements ont émergé de façon très visible dans l’espace public en 2015, autour des la Gare du Nord et de l’Est et de la Chapelle dans le 18e arrondissement."
Comment se crée un campement ?
"Les campements ne doivent pas être interprétés comme des lieux isolés. Ils sont plutôt un maillon dans une chaîne de lieux entre lesquels une personne exilée circule : squats, centres d’accueils, hébergements chez des amis ou par le 115… C’est un lieu ressource où des associations se mobilisent et apportent de l’aide pour des personnes qui ont souvent des ancrages éclatés en Île-de-France ou qui arrivent tout juste en ville. Il y a un cycle de formation des campements : à chaque évacuation il y a une mise à l’abri des habitant·es. Selon les situations administratives, certain·es accèdent à une prise en charge, d’autres sont remis·es à la rue. Celle·eux-là reprennent place avec de nouveaux arrivants dans les rues parisiennes et forment un nouveau campement qui sera à son tour évacué... Les plus imposants comptent trois mille à quatre mille habitant·es et il y a eu 70 évacuations de grande ampleur entre juin 2015 et décembre 2021."
Comment ont évolué les campements à Paris après 2015, l’année de la « crise migratoire » ?
"Depuis 2015 les campements, constamment repoussés par la police hors des limites de Paris, connaissent un mouvement vers l’extérieur de la métropole et un morcellement en des installations de plus petite taille à hauteur du périphérique. À l’automne 2017, la Mairie de Paris créé un centre de premier accueil à la porte de la Chapelle qui dure environ un an. Fait pour enregistrer les demandes d’asile et rediriger les exilé·es en région, le système est vite débordé et les personnes s’installent aux portes de la Chapelle et des Poissonniers. Ce phénomène est doublé d’une présence renforcée de policiers dans le centre du 18ème arrondissement. Ces deux facteurs participent à repousser les campements vers le périphérique dans des lieux plus difficiles d’accès pour les associations.
A partir de 2019 et 2020, une nouvelle étape coïncide avec l’arrivée du préfet Lallement et le lancement des travaux de de l’Aréna olympique et du Campus Condorcet à la porte de la Chapelle. Les campements sont repoussés le long du canal Saint Denis jusqu’à la Porte de Paris à l’automne 2020. Après cette date, les campements sont beaucoup plus petits et se situent principalement le long du périphérique Est-parisien ou à proximité des gares."
Quel est le rapport des autorités avec les campements ?
"Ils sont vus essentiellement comme des problèmes d’ordre public et géré sous le registre de l’urgence : chaque campement est une nouvelle « crise » à régler. Cette attitude peut être comprise comme une politique dissuasive avec un non-accueil qui inciterait les exilé·es à partir, à ne pas demander l’asile en France. Mais le registre coercitif et le délaissement ne permettent pas une réponse adéquate. On ne peut pas mettre fin aux campements sans avoir des politiques de logement et sociales à long terme et une politique d’accueil cohérente au niveau européen. Ce qui nous amène à des considérations plus générales : où met-on les ressources ? Actuellement, on préfère investir dans la sécurité que dans le social. Cette réalité qui touche les exilé·es de façon extrême concerne l’ensemble de la société française. De plus, les exilé·es sont des sujets politiques « faibles » car ils et elles ne peuvent pas voter : ce sont les boucs émissaires parfaits."
On a souvent un regard misérabiliste sur la vie à la rue, vous parlez au contraire de lieux d’émancipation politique. Pouvez-vous expliquer pourquoi ?
"Je me pose la question dans ma recherche : est-ce que les campements sont uniquement des lieux subalternes, de mise à l’écart ? Je crois personnellement que le simple fait de résister au dispersement par les forces de l’ordre est un acte politique, donc dans les campements il y a un potentiel de résistance. Ça ne veut pas dire que les habitant·es les voient comme ça, au contraire il y a souvent une contradiction entre le fait de résister à la police et de ne pas vouloir le campement comme lieu de vie. Ce potentiel de résistance est aussi mis à mal par le fait que la sortie du campement se fait le plus souvent par une demande d’asile, qui individualise le rapport de la personne à l’État."
Cet article est paru dans la newsletter Saltafossi