Un été au camp d’internement de Saint-Nicolas de Campagnac

En 1940, le temps d’un été, le département du Gard et la commune de Nîmes ont eu le privilège d’accueillir quelques uns des meilleurs artistes et écrivains d’Europe.

Peu s’en aperçurent, puisque leur transfert depuis les voies ferrées à Courbessac jusqu’au mas Saint Nicolas se fit par des routes peu fréquentées en ce mois de juin où l’on manquait d’essence et l’on venait de signer l’armistice avec les Allemands.

Franz Hessel, Max Ernst, le peintre et photographe Wols, Lion Feuchtwanger, le peintre Henry Gowa, ainsi qu’environ 2000 autres ressortissants du IIIe Reich ou apatrides, marchèrent une douzaine de kilomètres pour atteindre un terrain militaire qui abritait déjà un petit camp pour réfugiés espagnols et détenus allemands.

L'ancienne ferme Saint Nicolas qui servit d'administration du camp L'ancienne ferme Saint Nicolas qui servit d'administration du camp

Cette image Google maps montre l’ancienne ferme Saint Nicolas, qui servit de caserne et d’administration du camp. Le camp lui-même était constitué d’une centaine de tentes « marabout » entourées de barbelés. Un exemple de ce type de tente, trouvé sur Internet :

Les tentes "Marabout" Les tentes "Marabout"

Ils avaient « atterri » dans ce lieu après cinq jours d’un périple, que nous qualifierions aujourd’hui, de tragi-comique. Le 22 juin 1940, une semaine après l’entrée de l’armée allemande dans Paris et le jour même de la signature de l’armistice, les internés antinazis du camp de Milles (Aix en Provence) avaient obtenu d’être déplacés en train à Bayonne, dans l’espoir d’y trouver un navire pour s’échapper. Ils en avaient été refoulés, sur un malentendu entre cheminots quant aux « boches » qui allaient arriver, et c’est probablement là que l’on trouva en toute hâte la solution provisoire du camp des garrigues.

La marche pour atteindre ce site proche du Gardon a été décrite par Max Ernst (Ecritures, Paris 1970) et Lion Feuchtwanger (Le diable en France, Paris 1996) et illustrée par Henry Gowa dans un tableau dont le titre porte la date : 27 juin 1940.

Henry Gowa, La marche de Saint-Nicolas. Henry Gowa, La marche de Saint-Nicolas.

Comme on le sait, une stèle est la statue d’un lieu. Elle le constitue en point de repère de la mémoire historique, comme une épingle sur une carte d’état major. Cela ne serait pas un mal si l’on pouvait ériger un monument (apposer un signe) à proximité de ce lieu, qui se trouve dans les limites administratives de la commune de Sainte Anastasie du Gard et de celles de Nîmes, à l’intérieur du terrain militaire des garrigues (actuellement géré par le 2e Régiment étranger d’infanterie), à proximité du croisement des routes qui relient Nîmes, Uzès et Poulx (départementales 979 et 135).

Marquer un lieu n’est pas juste un rituel de commémoration : dans ce sud de la France où ressurgissent des valeurs vichystes et où l’on reprend sans trop réfléchir le slogan « on est chez nous ! », il serait opportun de rappeler la présence passée de certains « étrangers ». La commune d’Arles l’a fait, en plaçant en 2006 un mémorial à l’emplacement du camp pour tziganes de Saliers, en Camargue.

Eriger un monument suppose toujours une certaine foi dans l’avenir. Qu’il soit là en souvenir, en modèle ou en admonition, on édifie un monument pour contrer l’idée de finitude (comme déjà le faisait remarquer Leopardi le poète, quelqu’un qui était loin d’être confiant dans le magnifiche sorti e progressive de l’humanité). Personnellement, j’ai longtemps été contre l’idée même de monument (et aussi contre tout souvenir photographique) et j’ai toujours admiré les « anti-monuments » comme en conçoit Jochen Gerz. Mais aujourd’hui il est temps d’apposer du solide, d’occuper les espaces, de marquer, de montrer, de baliser : peu de choses, peu de principes, mais les indiquer. Il est là, effectivement, question d’avenir possible.

Dans le camp de Saint Nicolas de Campagnac les conditions de vie étaient rudes. Les internés, logés dans des tentes pourvues d’un sol en paille, souffraient du mistral, de la chaleur, des insectes, de la dysenterie et de l’angoisse d’être livrés aux nazis (la commission Kundt, chargée du recensement et de la sélection des internés de guerre, fut active peu après la signature de l’armistice et se présenta effectivement début août).

Le commandement du site siégeait dans les bâtiments du mas Saint Nicolas, qui était peut-être un ancien relais de poste, et dont aujourd’hui ne subsistent que quelques murs en ruine. Le camp fut vraisemblablement fermé à l’automne 1940.

Certains s’enfuirent (l’écrivain Lion Feuchtwanger, le peintre Max Ernst) ; d’autres furent libérés (Franz et Ulrich Hessel, le père et le frère de Stéphane) ; d’autres furent ramenés aux Milles ; au moins un fut reconduit en Allemagne (1) (naturellement, la plupart de ces prisonniers étaient des Krieghetzer, soit des opposants et/ou des juifs).

Le galeriste Alain Paire et l’historien André Fontaine ont publié des travaux de recherche. Des informations fragmentaires se trouvent dans les biographies des personnes ayant séjourné dans ce camp de la garrigue, ainsi que dans les sites web consacrés à la déportation.

Salvo Puglia

Relâche d’Ulrich Hessel, le 26 juillet 1940 Relâche d’Ulrich Hessel, le 26 juillet 1940

 

(1) Anne Grynberg, « Les camps du sud de la France : de l'internement à la déportation », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, N. 3, 1993, p. 562. Voir aussi : André Fontaine, « Quelques camps du sud-ouest (1939-1940) », Recherches régionales n.104, 1988, ainsi que deux articles du blog d’Alain Paire : Le camp des Milles : internements et déportations, 1939-1942 et Avril-juin 1940. Le peintre Henry Gowa à Lambesc et au camp de Saint-Nicolas.

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