Pourquoi je suis désormais représentée par un agent littéraire

Phénomène courant dans plusieurs pays, l'agent littéraire reste très confidentiel en France : on estime que seulement 2% des auteurs y ont recours. Même si tous les éditeurs ne sont pas forcément prêts à travailler avec eux, certains auteurs s'en rapprochent pour pouvoir exercer leur métier plus sereinement.

L'auteur et le travail

Je me présente : Samantha Bailly, 27 ans, auteur de 12 romans et 2 contes pour enfant.

Je ne suis pas friande de la vision manichéenne qui oppose l'auteur sincère, artiste véritable, insoumis et subversif, qui exerce son art dans une posture sacrifiée, et l'auteur commercial, bourgeois, qui a vendu son âme en se professionnalisant. Lorsque nous créons et signons un contrat avec un éditeur, nous faisons partie de l'industrie du livre. Que nous approuvions ou non ce système, notre ouvrage devient à la fois une œuvre littéraire et un objet économique.

Le travail et la création, voilà un vaste sujet qui touche à bien des représentations. Comme l'explique le sociologue Pierre-Michel Menger, il existe deux valeurs dans le travail. La valeur instrumentale, c'est-à-dire l'énergie physique et/ou mentale que nous investissons dans une tâche, et la valeur expressive, c'est-à-dire le plaisir et la reconnaissance que nous recevons par notre travail. Pierre-Henri Menger remarque un fait :dans notre société, plus la valeur expressive est élevée, plus le travail est soumis à l'imprévisibilité. Nous ne savons jamais si un ouvrage trouvera son public ou non.

Mais c'est notre passion, n'est-ce pas ? Nous y gagnons cette fameuse « valeur expressive », alors de quoi nous plaignons-nous ? Nous connaissons les risques. Nous faisons ce métier car nous l'aimons. Comme si finalement, cette reconnaissance hypothétique faisait gage de rémunération.

Oui, nous connaissons les risques. Et justement, ces risques, ce ne sont pas les nôtres. Lorsque nous signons un contrat, nous cédons nos droits en échange de « l'exploitation permanente et suivie de notre œuvre ». Nous sommes rémunérés entre 8 et 12% en littérature et 5 et 6% en littérature jeunesse parce que nous confions à notre éditeur ce risque, celui de lancer un ouvrage dans la roulette russe géante qu'est l'industrie du livre.

Aux côtés des éditeurs

 Je grandis aux côtés des éditeurs.

J'ai 18 ans lorsque je signe mon premier roman, chez une petite maison d'édition. De 2009 à 2012, je vois l'envers du décor : je fais en moyenne 2 salons par mois, je porte les cartons, je signe des romans dans un appartement où les livres débordent des placards, je vois le livre se faire étape par étape, j'ai accès aux ventes, j'écoute les problématiques du métier d'éditeur.

En 2012, je signe avec plusieurs maisons importantes. J'accède à la chaîne du livre dans sa grandeur et sa complexité. Là encore, je suis très à l'écoute des problématiques des éditeurs : la surproduction, la prise de risque permanente, les marges de chaque acteur de la chaîne du livre… Je veux m'adapter, comprendre, faire cohabiter ma passion avec la réalité. Les éditeurs sont sympathiques, encourageants, motivés. De la part de certains éditeurs, j'entends des phrases comme : « Surtout, ne parle pas de tes pourcentages ou de tes avances avec les autres auteurs », ou encore « Ces auteurs qui négocient, qu'est-ce qu'ils sont chiants ! » ou même « De toute façon, si un auteur se plaint, il suffit d'en trouver un autre. S'il pense qu'il n'est pas assez payé, il n'a qu'à prendre un job, tiens ! » Cela ne me choque pas. Je suis alors déjà bien trop reconnaissante d'être publiée.

En parallèle de mes publications, j'ajoute à mon Master de Littérature un Master d'Édition, afin de comprendre comment l'on forme les éditeurs, mes partenaires de travail. On parle compte d'exploitation, imprimeur, librairie, diffuseur, distributeur… Mais ce qui me frappe peu à peu, c'est l'absence totale d'informations sur  l'auteur. Que ce soit au sujet de ses processus créatifs, de ses droits ou de son statut social.

En (sur)vivre

En 2012, après deux ans dans une grande entreprise de jeux vidéo, je réalise mon rêve : devenir écrivain à plein temps. Je (sur)vis donc de l'écriture. Entre 2012 et 2015, je publie 11 romans, 2 contes pour enfants, et des nouvelles pour des journaux ou des anthologies. Je vais par monts et par vaux pour la promotion sur mon temps libre (sans rémunération, bien sûr), je suis disponible, organisée et je gère ma communication sur le net.

Je vais être transparente. Entre 2012 et 2015, je gagne aux alentour de 15 000 euros par an.

En 2014, je me retrouve comme beaucoup d'autres auteurs que je connais et qui en vivent, à bout de souffle, épuisée, paniquée. Le sujet de mon dernier roman ? Les stagiaires ! Et en écrivant à ce sujet, je réalise que je partage bien des points communs avec mes personnages : je ne compte pas mes heures, je n'ai aucune sécurité, aucune indemnité, et on me fait comprendre la chance que j'ai d'être publiée. D'être l'élue au milieu de la masse des manuscrits, comme d'être élu au milieu de la masse de CVs. La loi de l'offre et de la demande, n'est-ce pas ?

Un double langage 

Je commence donc à prendre mes responsabilités. Après tout, c'est moi, auteur, qui accepte ces mauvaises conditions de travail. À moi de refuser. À moi de me professionnaliser, de m'intéresser à mes contrats, à mes droits. Je fais plusieurs journées de formation gratuites à la SGDL. J'adhère à la Charte. Plutôt que de me plaindre, justement, j'agis.

Et donc, vient le moment où je veux démarrer un nouveau rapport auteur-éditeur. Un rapport plus équilibré. Ne pas accepter de signer des contrats sans les négocier, discuter certains usages.

Mais face à un éditeur, j'ai affaire à la fois à un directeur littéraire et à un gestionnaire d'entreprise.

Jusqu'ici, je ne parlais que le langage de la création. Maintenant, je parle fiscal, social, et juridique. Certains éditeurs jouent le jeu et s'ouvrent à cette discussion. D'autres basculent soudain dans un discours aux modalités affectives. 

La faveur

L'éditeur explique qu'il fait une faveur à l'auteur en publiant son livre. Aucune relation ne peut être juste si l'un des partis estime faire une « faveur » à l'autre.

La séduction dans la parole

L'éditeur n'est jamais avare en compliments dithyrambiques. Mais quand vient le moment de signer le contrat, l'éditeur est outré que l'auteur veuille négocier, fait appel à la « confiance ».

La culpabilisation

L'éditeur explique qu'il ne peut vraiment pas augmenter le pourcentage ou l'à-valoir. Il parle des difficultés du secteur, de l'entreprise. À l'entendre, il va mettre la clef sous la porte en passant de 6 à 7% pour un auteur.

La possessivité

L'éditeur exige de façon explicite ou voilée que l'auteur n'aille pas chez un autre éditeur, sans pour autant améliorer ses conditions. Mais un auteur n'est pas salarié. La liberté est sa prérogative. À l'éditeur non pas de forcer l'auteur à rester, mais à soigner cette relation pour le fidéliser.

L'amitié

L'éditeur explique qu'il est déçu que l'auteur négocie le contrat. Quand même, on n'est pas là pour être dans une relation si froide, on est humain, on est dans un métier d'affect…

Ce mélange de modalités, je n'en veux pas. Une fois que l'on ne dit plus « oui » à tout, le rapport de force auteur-éditeur se dévoile, et cristallise des tensions qui se répercutent sur le plan du travail éditorial. Des tensions qui deviennent une pression. L'auteur, lui, n'a aucune sécurité. Le rapport de force n'est pas équilibré. Nous sommes toujours « en attente ».

L'agent : une solution peu pratiquée en France

 Récemment, un changement de taille est venu bousculer mon rapport à mon métier et à la créativité. Approchée par une importante agence littéraire, j'ai pris la décision d'être désormais représentée par un agent. Dans les pays étrangers, l'agent est le médiateur quasi obligatoire entre un auteur et un éditeur. La France est une exception.

Autant les éditeurs français publiant des ouvrages traduits de l'étranger ont l'habitude des agents autant  ils n'ont pas cette habitude avec les auteurs français, notamment en jeunesse.

Être représentée par un agent m'a permis de retrouver une grande sérénité pour écrire. Mon agent fait un travail de direction littéraire et d'accompagnement éditorial que certains éditeurs n'ont même plus le temps de faire. Et je peux me consacrer entièrement à l'écriture, en lui laissant le soin de gérer les négociations de contrat.

L'agent est un médiateur qui permet de soigner un mariage heureux entre l'auteur et l'éditeur, et d'équilibrer les prérogatives de chacun. Il agit en ce sens comme le gardien de mes intérêts. En échange de 10 à 15% sur mes droits d'auteur, j'ai vu mes conditions de travail s'améliorer de façon drastique.

Tout auteur n'a pas pour vocation ou objectif d'être auteur professionnel. Tout auteur professionnel n'a pas forcément besoin d'un agent. Chaque situation est différente. Mais je continuerai de bondir lorsque des membres de la chaîne du livre considèreront qu'un auteur n'a pas à revendiquer être un professionnel. Être auteur est un métier atypique, mais c'en est un. 

Dans ma volonté de me professionnaliser, et de conserver mon authenticité et l'éthique que je me suis fixée, l'agent me paraît être la solution la plus adaptée à la réalité du milieu du livre. C'est la solution que j'ai trouvée compte tenu de mon parcours, afin de permettre un dialogue et des conditions plus justes. 

Quoiqu'il en soit, chers auteurs, je vous invite à être votre propre gardien.

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