A propos du « black bloc » : médias de masse et désir d'horizontalité

Le propos de ce billet est d'argumenter contre la vision « pragmatique » du « casseur » comme outil efficace (et donc légitime) d'action collective, et au contraire de développer l'idée que ces comportements résultent, en partie, de plusieurs phénomènes qui traversent la société française et l'action collective en général.

Qu'est-ce que le « black bloc » ? Avant d'être un collectif, c'est surtout une tactique de manifestation dont les origines remontent aux autonomes de Berlin-Ouest au début des années 1970-1980. Il s'agit pour des « groupes d'affinités » de se former spontanément durant la manifestation, sans existence avant ou après, afin de s'attaquer aux symboles du pouvoir, de l'État de la société capitaliste (la police, des vitrines de banques, etc.)1.

Les membres du black bloc, visages masqués, entièrement vêtus de noir, ne se revendiquent d'aucun courant, d'aucun mouvement organisé : il n'existe aucun organigramme, aucune figure du black bloc. C'est ce caractère non identifiable des membres du « black bloc » qui donne son efficacité et son utilité à cette stratégie, car, n'ayant aucune existence institutionnelle, le black bloc rend les autorités incapables de mettre des noms sur les « responsables » des « débordements ». Cette tactique était, à son origine, une réaction aux incursions de la police au sein des manifestations, incursions visant à isoler et arrêter les membres violents.

Cette marée noire que forme le black bloc est en fait subdivisée en une multiplicité de petits groupes de connaissances possédant des noms de codes (comme « poisson » ou « ours ») et qui arrivent à s'identifier dans la masse par l'intermédiaire de signes de la main. Un lien social de type affinitaire existe donc entre les membres du black bloc, qui sont « organisés » au sens où ils entretiennent, entre eux, des interactions et partagent des informations, des connaissances et des comportements, mais ce lien n'est pas institué et le collectif se retrouve sans organisation, au sens d'institution structurée.

Pour la plupart des analystes, la violence du black bloc possède un sens politique, est symbolique du haut niveau d'implication personnelle des militants dans la lutte. Il n'est pas nécessaire de revenir sur ces analyses qui ont certainement une part de sens ; le black bloc est surtout un mode d'action qui trouve sa justification et sa légitimité dans l'efficacité supposée qu'on lui donne.

Les manifestations et les modes d'action collective ont généralement deux facettes : ce sont à la fois des rites et des stratégies. Ce sont des rites dans le sens où le choix du mode d'action s'inscrit dans une histoire des mouvements sociaux, pioche dans un répertoire d'action institutionnalisé mais aussi, au sens plus ethnographique du terme rite, parce que l'on associe à l'accomplissement de certains comportements réglés et exécutés de façon régulière et invariable certaines capacités, certain effets, certaines qualités. Ce sont des stratégies car il faut s'adapter au moment, juger du mode d'action en fonction de son efficacité in situ, selon le contexte et par rapport à un objectif. L'efficacité hypothétique du black bloc se mesure de deux manières : d'abord, comme nous l'avons déjà dit, à sa capacité à permettre aux membres du black bloc d'être difficiles à identifier et donc, globalement, de protéger les militants de la police et de la répression judiciaire (ce qui est un objectif tout à fait louable, il ne faut pas le nier) ; mais c'est aussi un mode d'action qui est très efficace pour attirer l'attention des médias.

 

Action collective et médias de masse

Dès les années 80 Patrick Champagne analysait déjà l'importance des médias pour la mobilisation collective dans son ouvrage célèbre Faire l'opinion2. Il notait alors une évolution de la manifestation vers une action recherchant à susciter de larges recensions dans la presse écrite, parlée et télévisée, unique moyen pour être perçu dans le champ politique et exister comme problème politique. Le lieu stratégique où se déroulent les manifestations, violentes ou non, spontanées ou organisées, n'était déjà plus la rue mais la presse. Cela explique encore aujourd'hui non seulement les consignes incessantes de « calme » et de « dignité » des organisations syndicales, visant à contrôler l'image de la manifestation dans les médias, afin de faire apparaître un visage responsable à la mobilisation, mais aussi la tendance de plus en plus prégnante d'organiser les manifestations « à Paris », pour les catégories provinciales (agriculteurs, mineurs, sidérurgistes, etc.), afin d'occuper la « une » de la presse locale parisienne, une dont on sait qu'elle est systématiquement reprise par les médias nationaux.

Les journalistes ne rendent donc pas simplement compte de la manifestation mais « participent à sa réalisation ». Les informations, sur une manifestation quelconque, peuvent être à la source de réactions de la part des auditeurs, en motivant, par exemple, des participations tardives, et c'est plus globalement la légitimité même du mouvement dans l'opinion publique qui dépend, sur le long terme, de la manière dont les journalistes présentent le déroulement de la manifestation.

De ce point de vue, il est révélateur de constater que si les mouvements contre la loi El-Khomry marquent l'apparition d'une nouvelle génération de militants sur la scène publique, ils voient aussi apparaître tout un contingent de nouveau « journalistes » et autres « photographes » freelance, ou travaillant pour des médias en ligne, cherchant à proposer un autre regard sur les évènements que celui des grands journaux « mainstream ».

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 L'influence des médias sur le mouvement social ne s'arrête pas à ces seuls effets sur « l'opinion publique » : les médias font aussi preuve d'un fort biais dans la sélection et le tri des informations et idées qui ont le « mérite » d'être discutées. Dans un petit ouvrage intitulé Culture de masse ou culture populaire ?3, Christopher Lasch analyse l'impact des moyens de communication de masse sur « le monde des idées » et la contestation. Si de nombreux individus voient dans les nouveaux moyens de communication un outil permettant aux artistes et intellectuels de toucher un public plus large, Lasch considère au contraire que ces médias se « bornent à universaliser les effets du marché, en réduisant les idées au statut de marchandise ». L'intérêt des médias pour la « nouveauté », leur dépendance vis à vis de l'immédiateté et leur besoin de « révolution idéologique annuelle »4 deviennent alors l'unique critère du « mérite intellectuel ».

S'appuyant notamment sur des travaux réalisés par Todd Gitlin, Lasch revient sur le Student for Democratic Society, l'un des principaux mouvements contestataires universitaire durant les années soixantes, particulièrement durant la guerre du Vietnam. Étudiant l'impact des médias sur ce mouvement, Gitlin montrait en effet la manière avec laquelle les médias choisissaient certains dirigeants du mouvement « en vue de les rendre célèbres ». Ces dirigeants devaient correspondre à ce que « doit être » un dirigeant d'opposition d'après les clichés préfabriqués par les médias : ainsi, la propension à la confrontation dramatique et à la violence qui caractérise les médias commença alors à « guider les choix tactiques et stratégiques du mouvement ». Par la sélection des porte-paroles « les plus visibles et les plus hystériques », le mouvement évolua vers « le remplacement de la posture radicale par une posture militante », et on vit apparaître une multiplication de plus en plus rapide d'« actions théâtrales », ainsi qu'une « recherche auto-mystificatrice de la révolution ».

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 La situation a-t-elle changée depuis les constats faits par Gitlin et Lasch ? Les évènements récents semblent clairement démontrer que non. Le mouvement étudiant et altermondialiste est aujourd'hui, comme hier, « le jouet des médias » et ses dirigeants ont largement accepté d'être « cooptés sur les bases de la simple célébrité », du fait de leur refus de mettre en place une structure dirigeante responsable, qui pourrait s'assurer que ses portes paroles ne soient pas uniquement désignés par les médias. L'illusion d'un mouvement capable de fonctionner sans têtes dirigeantes, tant qu'il serait pourvu de membre s'engageant à poursuivre des objectifs démocratiques, caractéristique de toutes les nouvelles formes d'action collective, que ce soit le « black bloc » ou Nuit Debout, laisse donc aux médias le soin – le pouvoir devrait-on dire – de choisir par eux mêmes et pour eux mêmes les figures et futures « stars médiatiques » chargées de représenter la contestation.

Pensons par exemple à la tribune donnée par Mediapart à Julien Coupat, célèbre pour son hypothétique participation à la rédaction de L'insurrection qui vient et surtout sa mise en examen, avec les membres du « groupe Tarnac », pour « direction d'une association de malfaiteurs et dégradations en relation avec une entreprise terroriste » ... Qui, ici, a sélectionné Julien Coupat pour répondre aux questions des médias ? Qui représente-t-il ? En quoi est-il légitime pour critiquer publiquement non seulement la CGT mais l'ensemble des mouvements sociaux ? On peut se demander si il existe un meilleur moyen, pour décrédibiliser un mouvement populaire, que de donner la parole à des points de vue aussi caricaturaux que ceux de Julien Coupat ?

Le plus problématique encore est que ce sont ces stars médiatiques, et à travers eux les médias, qui sont chargés de donner sens aux actes accomplit collectivement. Reste alors quelques militants et anonymes cherchant à proposer une information différente de celle des médias, cause perdue compte tenue de la puissance de propagande des médias de masse.

 

Une défaite du lien social

Le refus de s'organiser « verticalement », c'est à dire le refus d'institutionnaliser le mouvement et, au niveau individuel, le refus de s'inscrire dans une institution, comme un syndicat, en votant pour des représentants notamment, mène le groupe des « casseurs » à ne posséder aucune réelle identité publique, celle ci étant noyée dans la multiplicité de visages masqués. Lorsqu'un casseur se fait identifier et arrêter par la police, il est donc logiquement seul face à la justice, sans qu'aucune organisation ne paie pour sa défense, sans qu'aucun représentant du mouvement ne défende et légitimise ses actes dans les médias, sans qu'aucun collectif ne le soutienne. D'ailleurs, il n'y a rien d'étonnant à voir que la plupart des casseurs arrêtés sont majoritairement des jeunes pauvres qui « passaient par là »5 : il n'y a que ceux qui ne sont pas tout à fait initiés aux méthodes du « black bloc » qui se font attraper... Pire encore, ce sont parfois des manifestants « lambdas » qui subissent l'ire de la force de l'ordre alors que les membres du black bloc, après avoir lancés pierres, pétards ou petits pots de peintures, fuient tranquilement à l'abri de la foule - l'individualisme compétitif s'exprimant donc jusqu'au plus profond de l'action collective.

C'est aussi le lien avec les autres qui fait défaut : en l'absence d'organisation, le « black bloc » ne peut échanger avec les autres organisations en lutte que sous certaines conditions spécifiques. En particulier, la scène de lutte ne doit pas être trop importante, de sorte que les différents acteurs du mouvement doivent être suffisamment peu nombreux pour être identifiables : c'est donc un mode d'action condamné à rester un mode minoritaire, d'arrière garde. C'est cela qui explique la forme particulière des manifestations à Paris, où le lien entre syndiqués et « totos » est inexistant : il y a trop de syndiqués et, surtout, trop de totos, pour permettre l'échange. A contrario, il semble qu'à Rennes ou à Nantes, où la scène est plus petite, les échanges entre black bloc et syndicats soient bien plus importants.

Cette dégradation du lien social s'exprime de la manière la plus explicite dans les cibles de la violence des membres du black bloc. Dans une lettre dédiée à Jean-François Martos du 26 décembre 1990, Guy Debord revenait sur un événement, survenu à Montfermeil, où des pompiers appelés pour éteindre un « faux » incendie étaient en fait tombés dans un guet-apens où on les attendait avec des pavés et des barres de fers. Pour Debord, ce fait divers était « l'expression achevée, et pratique, de la dissolution de tous les liens sociaux ». A la manière de ces individus s'attaquant aux pompiers, les violences entre black bloc et le service d'ordre de la CGT et de FO ne sont-ils pas symptomatique de l'inexistance du lien entre syndicats et jeunes militants du black bloc ? Du complet oublit de ce qu'est la CGT, dans sa complexité, pour l'histoire du mouvement social français ? En caillassant le SO de la CGT et en insultants les cégétistes, les membres du black bloc font preuve de la même logique qu'un Manuel Valls qui voit dans la CGT un tout cohérent qui, tel une armée, à tout moment, ne fait que ce qui a été décidé par la centrale syndicale. Quiconque, au contraire, qui connait un tant soit peu la CGT, sait que son fonctionnement est aux antipodes de cette représentation d'un syndicat organisé comme outil au services d'objectifs fixés par la centrale syndicale ou même par la discussion collective. La sociologie française a d'ailleurs actée cette réalité, notamment grace aux travaux de Françoise Piotet. Celle-ci décrit la CGT comme une « anarchie organisée », c'est à dire comme une structure qui est incapable d'assigner des objectifs à ses membres, ces derniers « participants de manière erratique à l'organisation dont ils sont membres, faisant alterner des périodes de fort investissement à des prises de distance »6. Il fallait donc n'avoir absolument aucune connaissance de la CGT pour être surprit lorsque les Dockers ont forcés le barrage des forces de l'ordre le 14 juin afin de finir la manifestation aux Invalides...

Sans discussion entre black bloc et syndicats, et sans échange d'information efficace au sein du black bloc, c'est la rumeur qui domine ; ainsi, lors des premières violences entre CGT et black bloc, de nombreux individus pensaient attaquer la BAC et non le SO de la CGT.

Cette habitude qu'ont prit les membres du black bloc de saccager toutes les vitrines sur le chemin de la manif, jusqu'à essayer de briser les fenêtres d'Emmaüs lors de la manifestation du 26 mai7 et, le 14 mai, allant jusqu'à briser les fenêtres de l'hôpital Necker, relève de la même problématique. Il y a fort à parier que ces violences aveugles ne sont pas le résultats d'une simple volonté de tout briser, sans retenue, mais, plus profondément, de l'incapacité d'une partie des membres du black bloc à identifier les cibles légitimes et illégitimes. Pour l'hôpital Necker, il m'est d'avis que les responsables ne savaient tout simplement pas que c'était un hôpital pour enfant, voir même un hôpital : une partie importante du black bloc, n'étant pas parisienne et même, parfois, pas française, n'était donc venu à Paris que pour « lutter » contre « la loi El-Khomry et son monde », c'est à dire pour détruire.

 

Le présent est perdu, l'avenir à bâtir

Force est de constater qu'aujourd'hui les violences « font vendre ». Un simple œuf percutant la tête d'Emmanuel Macron peut avoir plus d'impact médiatique qu'une manifestation de quelques milliers d'individus, et on peut légitimement se demander si l'échange entre les deux militants CGT et notre ministre de l'économie à propos du « costard » a peut-être été plus important pour la légitimité du mouvement contre la loi El-Khomry que n'importe quel discours de Philippe Martinez – les affirmations de Macron n'avaient-elles pas, après tout, une certaine familiarité avec une histoire de brioche, centrale à un certain moment de l'histoire de France ?

Quelle importance peut donc avoir une manifestation d'un million de grévistes si, au même moment, un simple groupe d'une centaine d'individus monopolise totalement l'attention des médias ? C'est en gros l'argumentaire qui soustend systématiquement les violences, avec l'idée, maintenant entendue par tous ceux qui ont participé aux manifestations, qui voudrait que le mouvement social n'a fait que de perdre depuis des années et qu'il ne gagnera pas en continuant ce qu'il a fait jusqu'ici, commentaire qui n'est pas dénué d'intérêt soit dit en passant.

Le point de vue que j'ai soumis ici est que, in fine, le black bloc comme stratégie peut avoir un sens dans le présent de la manifestation, mais que ses victoires relatives ne sont en fait qu'autant de pièges dans lesquels le mouvement contre la loi El-Khomri est entrain de s'enfermer. Plutôt que de mener un combat perdu d'avance, combat qui n'offre comme unique satisfaction que l'adrénaline et l'excitation ressentie par l'infime minorité qui lancent des cailloux au petit bonheur la chance, il serait bon d'écouter les conseils que Christopher Lasch donnait il y a maintenant plus de 30 ans : ce n'est pas « avec les médias de masse », ni en préférant « l'illusion réconfortante » d'un mouvement « capable de fonctionner sans têtes dirigeantes » que quiconque sera en mesure de faire naître un courant populaire d'opposition proposant une autre politique que celle qui, de droite à gauche, domine notre quotidien, mais en se dotant d'une organisation rendant les porte paroles responsables à l'égard de ses membres.

 

 

 


 

1 Ce billet ne portera pas sur la violence en tant que telle, même si c'était mon premier objectif. Je me contenterais de rappeler que la violence est, en réalité, constitutive de tous les modes d'action collective, même des plus « pacifiques » comme la simple grève. Pensons aux mots de G. Sorel qui écrivait qu'il ne pouvait se « résoudre à voir dans les grèves quelque chose d'analogue à une rupture temporaire de relations commerciales qui se produirait entre un épicier et son fournisseur de pruneaux, parce qu'ils ne pourraient s'entendre sur les prix. La grève est un phénomène de guerre » (dans G. Sorel, Réflexions sur la violence, 1908.). La question de la "violence" en amène en réalité une autre, celle de la légitimité des modes d'action et de leurs impacts sur "l'opinion publique".  

2 P. Champagne, Faire l'opinion : Le nouveau jeu politique, 1990.

3 C. Lasch, Culture de masse ou culture populaire ?, 1981 [2015].

4 Terme de R. Debray cité par Christopher Lasch.

5 Voir notamment cet article revenant sur le profil des « casseurs » : http://www.huffingtonpost.fr/2016/05/02/casseurs-manifestations-portrait-reponses-tribunaux-comparution-immediate_n_9819324.html

6 « L’individu libre dans le syndicat, le syndicat libre dans la fédération, la fédération libre dans la confédération » comme le disait si bien Émile Pouget, cité par F. Piotet. Voir Piotet Françoise, « La CGT, une anarchie (plus ou moins) organisée ? », Politix 1/2009 (n° 85), p. 9-30  et La CGT et la recomposition syndicale, 1990.

7 La tentative fut arrêtée par d'autres membres du black bloc qui se sont interposés. J'ajoute que, étant présent lors de l'épisode de l'hôpital Necker, on ne parle ici que de deux individus un peu perdus et non pas d'une attaque en règle, comme c'est le cas pour d'autres vitrines.

 

Je remercie chaleureusement Vezed pour avoir bien voulu me laisser utiliser les photos qu'il a réalisé au cours des manifestations.

On peut trouver l'ensemble de son oeuvre ici : https://www.facebook.com/vezedphoto/

L'autre image présente dans le corps du texte est issue d'un tract syndical.

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