Rencontres avec Gaza: L’ Art engagé avec Mohamed Al Hawajri

« Au début de ma carrière artistique, je faisais partie des artistes qui tentaient de détacher les arts de la politique. Cela était dû à la conviction que l'art était une affaire privée et une relation intime entre un artiste et ses œuvres. Tout cela a changé... »

 

Mohamed Al Hawajri est un artiste palestinien né en 1976 à Bureij  dans un camp de réfugiés de la bande de Gaza.Passionné d’art contemporain, il réalise des œuvres  imposantes et fascinantes  qui lui permettront de participer à de nombreuses expositions internationales telle que celle de Darat Al Funun à Amman en 1999, 2000 et 2001 et intégrera la Cité Internationale des Arts à Paris de 2008 à 2009.

Sa source d’inspiration reste son quotidien à Gaza « Les circonstances dans lesquelles je vis ont été transformées en œuvres d'art modernes typiques, elles sont inspirées de sujets nombreux. La peinture, la vidéo, la photographie, la construction de la compréhension et les techniques de l'art moderne sont utilisées de la manière que je souhaite m’adresser et me présenter aux spectateurs. ».

Si les guerres, la pandémie et  l’oppression peuvent être un frein à la création artistique d’un point de vue matériel, il n’en est rien pour Mohamed Hawajriart  qui fait de chaque souffrance, chaque difficulté, l’occasion de s’exprimer à travers ses œuvres :

« Mes œuvres sont des allusions aux circonstances dans lesquelles je vis, ou à des incidents particuliers vécus par les habitants de Gaza compte tenu de leurs conditions politiques, économiques et sociales au quotidien. Ces changements se reflètent dans mes œuvres. » 

L’Art Moderne

Mohammed est à la fois le peintre au pinceau précis, à la hauteur des plus grands artistes dont ils s’inspirent, Picasso, Van Gogh et à cela ajoutez sa polyvalence, du plasticien au photographe il laisse votre esprit s’évader dans un imaginaire engagé.

Ses œuvres sont peaufinées au détail près, l’artiste est pragmatique :

«  Mon intérêt pour l'art moderne vient de ma conviction que la technologie a un rôle très important et influent dans la production créative, en particulier dans le domaine des arts visuels, qui ont évolué dans sa présentation au public. C'est pourquoi j'essaie toujours de lier ma vie à celle d’autrui. »

 

Le dépassement de soi pour aller vers l’autre

La musique adoucirait les mœurs et Mohamed, lui, nous prouve bien  que l’art quel qu’il soit, au-delà d’être un  simple moyen d’expression personnel, dans les yeux des spectateurs il se métamorphose en un pont empreint d’humanité. Des œuvres qui vous invitent au voyage « Red Carnet » à celles qui vous incitent à une réflexion, une rétroprojection dans l’histoire « Guernica in Gaza », « Cactus »…

« Je suis toujours à la recherche de nouvelles possibilités, de dialogues et de nouvelles techniques pour construire mes pensées, qui émergent d'une réalité souvent amère, je souhaite transformer cela par des démonstrations critiques et parfois sarcastiques. J'entends par là, le sarcasme critique comme un outil pour rapprocher les gens des réalités en tant que telles, ce qui permet à mes spectateurs d'avoir un point de vue à partir duquel ils peuvent se référer. »

 

Art ou politique ? Quand l’art devient engagé

Une création artistique libre se décide, elle n’est pas juste le fruit de l’imaginaire et de la technicité, elle est le résultat d’une réflexion profonde de l’artiste et de son expérience de vie.

Mettre son art au service d’une cause n’est pas chose facile car cela implique d’accepter de rentrer dans des « cases » et prendre le risque que son travail soit rejeté ou désapprouvé par certains, Mohamed a fait un choix.

Au début de ma carrière artistique, je faisais partie des artistes qui tentaient de détacher les arts de la politique. Cela était dû à la conviction que l'art était une affaire privée et une relation intime entre un artiste et ses œuvres.

Tout cela a changé il y a cinq ans en raison des conditions dans lesquelles nous vivons en Palestine, en particulier à Gaza à la suite de l'attaque israélienne en 2008-2009.

Mes sentiments intérieurs ont été affectés, mon travail a repoussé cette  horrible attaque. Ironiquement, cela s'est passé lors de mon séjour à Paris en 2009.

J'ai réalisé 43 dessins d'un soldat dans diverses situations. Ils en ont été ridiculisés. Dans ces œuvres, il y avait une comédie d'un type différent, à savoir la comédie noire que l'on voit dans beaucoup de mes œuvres actuelles. Cette méthode de caricaturer était devenue claire dans mon projet artistique intitulé «Limites de la patience» à travers lequel je me moque des situations difficiles auxquelles nous sommes confrontées à Gaza concernant le blocus et de la fermeture des points de passage et des frontières ».

Parfois Mohamed, met son talent uniquement au service du « beau » et des exigences esthétiques « je peins des œuvres qui ne sont pas encrées dans la politique palestinienne, étant des œuvres abstraites, prenant l'animal comme élément de base pour de telles peintures, que j'essaye de colorer joliment parce que je suis un être humain qui aime la vie. »

Gaza Strip

La bande de Gaza traverse une période très instable entre les tensions politiques, sécuritaires, sociales et économiques ... et vit également une impasse en ce qui concerne l'avenir, et cela est dû à l'absence de « tapis rouge »ces dernières années, ce qui signifie qu’il n'y a pas de reconnaissance du gouvernement élu par le peuple. Cela est devenu un gros problème alors que c’est un gouvernement qui est arrivé au pouvoir par des élections démocratiques, la non-reconnaissance de cela a rendu les efforts politiques et diplomatiques de la politique internationale absents de la vie de Gaza et qui s'est isolé du monde. Cela a conduit a amené  les gens à trouver des alternatives, des solutions aux problèmes quotidiens, l'accès à Gaza par des moyens illégaux tels que des navires brisant le siège à travers la mer qui étaient attaqués a coûté la vie à certains des organisateurs de ces campagnes humanitaires, à des militants de la solidarité internationale avec la population de Gaza.

 

Gaza en Guernica

C'est un projet composé de quelques peintures d'artistes de renommée internationale tels que Picasso, Dali, Van Gogh... Ils ont introduit l'héritage culturel de l'art à l'être humain au cours des deux derniers siècles. Leurs actes créatifs nous inspirent à découvrir les circonstances, la société et le climat intellectuels  à cette époque de notre civilisation. Je m’en inspire et garde les mêmes techniques et les particularités de leurs œuvres pour exprimer à mon tour sur  notre vie, le contexte économique, politique et social.

 

La collection « Cactus »

Une série d’œuvres originales où la photographie s’harmonise avec des sculptures à base de cactus. Créativité et messages forts en sont imprégnées, le spectateur en est surpris et admiratif à la fois, Mohamed nous explique que chaque partie, chaque emplacement sont pensées: « L'existence de cactus fait référence à l'existence d'un village palestinien. Il était souvent utilisé pour diviser les espaces et les terres agricoles. À ce jour, le cactus existe toujours en dépit de la démolition et de la colonisation continue des vestiges de villages palestiniens. Malgré les tentatives de démolition et d'effacement de toute mention de la présence arabe et de ses racines en Palestine, l'occupation se heurte toujours à cette plante forte et inébranlable devant eux, qui vit et pousse dans les territoires palestiniens à ce jour.

J’ai utilisé cette plante car elle a une forme étrange, qui ressemble un peu à la forme de la tête humaine et dont la « vie » est également quelque peu similaire à celle du Palestinien dans sa fermeté et son attachement inconditionnel dans le sol. »

 

« Lion de Gaza » ou la résilience d’un peuple

Des œuvres colorées, attachantes et déroutantes à la foislorsque l’on connait le travail de l’artiste. Un lion aux traits infantiles mais aux contours et couleurs intenses :

Ce qui m’a donné l’idée de réaliser cette scène est étrange, c’est une partie de la mémoire qui est vécue dans la bande de Gaza, le siège de Gaza et la zone de la mort. Je trouve étrange de faire partie d'une région merveilleuse dans laquelle les gens vivent avec les pires conditions de vie mais où ils ont réussi à continuer à vivre , à persévérer. 

Depuis mon enfance, je sais que le lion est un prédateur et la question ici est de savoir comment en est-il arrivé à être un animal familier sans que l’on ne cesse d’avoir peur de lui.(…). Dans un moment de réflexion sur cette question, je suis arrivé à une conclusion, j'ai ressenti la sympathie de cet animal pour le peuple de Gaza, il a effacé  toute sa brutalité pour être avec des gens qui à travers lui ont noyé les soucis et les tracas de la vie. »

« Le Lion de Gaza » est donc le message d’humanité et d’espoir de Mohamed Al Hawajri face à l’oppression de l’occupant.

Ses œuvres sont imprégnées d’engagement de force et de poésie à la fois et me rappelle ces quelques phrases de Mahmoud Darwich :

Mais nous souffrons d’un mal incurable qui s’appelle l’espoir(…) espoir que cette terre retrouvera son nom original : terre d’amour et de paix. Merci de porter avec nous le fardeau de cet espoir ».

 https://hawajriart.blogspot.com/2013/03/guernica-gaza-2010-2013.html?m=1

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