Règles de savoir-vivre en perdition, quelles transmissions?

Règles de politesse, communication apaisée...on en parle mais dans les faits, c’est un tout autre climat que l’on relève. Alors que 8 français sur 10 pensent que l’on n’accorde pas assez d’importance dans la société à la transmission, alors qu’elle est la solution ?

 À l’heure où l’on tente de convaincre le peuple que la société française subit un « ensauvagement » ou d’imposer à tout-va des interdits, en risquant une fois de plus de renforcer les confusions, stigmatiser certaines catégories de la population, interrogeons-nous sur les bonnes manières et leurs modes detransmission en France ?

Les bonnes manières, ce respect dit de « l’étiquette » (terme délaissé en France car résultant des pratiques à l’époque de Louis XIV et considéré comme élitiste) est celui de normes et de règles de bienséances qui instaurent un cadre, des limites dans les interactions entre les individus.

Certains le verront comme restrictif, contraignant et d’autres au contraire comme indispensable à la vie collective et au respect mutuel.

Ces règles sont par nature transmises au sein du foyer, dans un cercle donc restreint mais également  à l’école qui au-delà de sa vocation première à enseigner  rappelle certaines bases éducatives lorsqu’elles ne sont pas encore assimilées ou consciemment délaissées.

Les règles de politesse classiques sont effectivement au bon vouloir de chacun et les règles de bienséances progressivement abandonnées par toutes les couches sociales, au point qu’il parait étrange pour certains d’être salué par un «  bonjour » ou un sourire dans la rue ou encore se voir maintenir une porte à son arrivée.

Ce qui est sensé être « normal » devient surprenant…

On a vu ces dernières années des comparaisons circuler sur les réseaux sociaux entre le comportement d’élèves japonais et celui d’élèves européens, or il faut rappeler qu’au Japon ces règles sont dans la culture et enseignée dès le plus jeune âge.

Le « rei », code de courtoisie a pour objectif de faciliter les échanges entre les individus dans un climat empreint de sérénité basé sur des règles du confucianisme même, Roland Barthes écrit à ce sujet : « Si je dis là-bas que la politesse est une religion, je fais entendre qu’il y a en elle quelque chose de sacré ; l’expression doit être dévoyée de façon à suggérer que la religion n’est là-bas qu’une politesse ou mieux encore, que la religion a été remplacée par la politesse ».

Le poids des gestes et des paroles est très codifié et fait partie du quotidien dans de nombreux pays en Asie mais très différents d’un pays à un autre.

Les bonnes manières occidentales, asiatiques ou encore perses ou arabes ont la plupart du temps une histoire et changent d’un pays à un autre ( où elles sont la norme , elles peuvent être perçues comme impolies au-delà des frontières, ainsi il est apprécié dans certains pays de mâcher fort afin de signifier que la nourriture est bonne lorsque cela est clairement impoli dans d’autres !).

Il est donc nécessaire, voire indispensable de s’informer sur toutes ces règles de politesse avant de s’envoler pour l’étranger !

Mais qu’en est-il en France face au constat de règles de savoir-vivre délaissées ?

Dans une enquête Ipsos de mars 2019, deux tiers des français déclaraient que la politesse et le savoir-vivre se perdaient.

Interrogés sur les trois qualités de valeurs qui leur semblaient importantes à transmettre, le respect des autres 58%, la confiance en soi 41%, la bienveillance 14% , l’intégrité 13% , 12 % la solidarité, la sagesse 9%, et l’ambition 9%.

Brice Teinturier, directeur général d’Ipsos France explique ce résultat élevé de 58% concernant le respect envers les autres  car, «  ils traduisent  l’expression d’une inquiétude dans les difficultés et les divisions que traverse notre société et montrent le souhait que le respect des autres demeure le socle de tous les échanges ». 

8 français sur 10 pensent que l’on n’accorde pas assez d’importance dans la société à la transmission, alors qu’elle est la solution ?

Laisser cette transmission des valeurs autour du savoir-vivre au seul cercle familial ou l’intégrer officiellement dans des programmes d’apprentissages à travers une institution telle que l’école ?

L’Enseignement de l’EMC dès la primaire  a pour finalité le développement  des dispositions permettant à des élèves de devenir progressivement autonomes, responsables dans leur vie personnelle et sociale. L’enseignement de valeurs telles que la dignité de la personne humaine, la liberté, l’égalité, la fraternité…

Or, lorsqu’on entend certaines inspectrices académiques sur Canopé s’exprimer sur l’EMC et les conditions de cet enseignement par les équipes éducatives, une insistance est faite sur la laîcité, les croyances religieuses  et elles soulignent les difficultés auxquelles sont confrontées les enseignants sur ces questions , elles rappellent notamment l’importance de la transversalité mais à aucun moment l’accent n’est mis sur l’enseignement des fondamentaux du savoir-vivre, les règles de base.

Est-ce une réalité sciemment occultée ou considère-t-on que cela n’est pas à la charge de l’Education nationale ?

Dans ce cas comment peut-on prétendre, comme l’indique Canopé : « faire acquérir  le sens des règles au sein d’une classe, de l’école(…) leur faire comprendre comment les valeurs s’incarnent dans des règles » alors que certains n’ont toujours pas acquis les règles de politesse qui font partie des fondamentaux des règles de savoir-vivre.

Dans une enquête  menée par l’Observatoire International de la Violence à l’Ecole en 2012, on  indiquait  le chiffre de 8%  le taux de personnels victimes (du premier degré) d’une violence répétée de la part de leurs élèves, un directeur d’établissement sur  quatre victime de violences.

Une enquête du SIVIS  2018-2019 révélait qu’un établissement sur trois ne déclare aucun incident  et un sur cinq en déclare 10 ou plus(le degré d’exposition à la violence diffère suivant les établissements, 42% sont des violences verbales (contre 38% en 2017-2018) et  30% violences physiques (contre 32% en 2017-2018).

Les violences commises sont à la fois entre élèves et envers les adultes( 39% des incidents graves sont commis par des élèves envers des adultes de l’établissement et 38% le sont à l’encontre d’autres élèves).

De quelles manières les équipes éducatives peuvent-elles dans ces conditions et de manière durable transmettre les valeurs par le seul biais restrictif de l’EMC ?

La transmission des règles de savoir-vivre ne doit-elle pas être assurée en amont  et de manière conjointe avec les parents ?

Il ne s’agit pas de blâmer l’éducation parentale, car les parents eux-mêmes se trouvent souvent démunis ou simplement dans l’incapacité de transmettre ces valeurs.

Car, si certaines sont assimilables par simple mimétisme, l’adulte parfois est également défaillant sur ces règles de base, alors comment aspirer à une société composée d’individus bienveillants les uns envers les autres ?

De quels outils et formations disposent réellement les parents pour transmettre au mieux ces valeurs à leurs enfants dans une société où les écrans ont envahi les foyers et se substituent à eux dans le temps imparti aux échanges familiaux ?

On voit ci et là des formations de coaching proposées aux parents, souvent par des personnes qui eux-mêmes se sont professionnalisés dans le domaine, suite à leurs propres interrogations en tant que parent et éducateur. Ces formations, appelées également « cours à la parentalité » ont un coût et ne sont donc pas accessibles à tous.

Une école pour futurs parents n’est-elle pas envisageable ? Sans que celle-ci ne soit soumise à un formatage des esprits ou un enseignement moralisateur ?

Etre parent, un véritable métier qui devrait s’apprendre, Alain Sotto , psychopédagogue et Varina Oberto accompagnent ces adultes-éducateurs :« les parents consultent pour que nous leur apportions soutien et conseils  quant à leur rôle dans la construction intellectuelle de leur enfant ».

Ils ont même écrit un ouvrage «  Le beau métier de parent »(éditions Hugo Doc), le titre de certains chapitres est évocateur  des difficultés rencontrées par les parents «  l’autorité entre excès et insuffisance, éduquer aux émotions… » .

Face aux difficultés rencontrées par les parents, aux chiffres  de violence d’élèves, certes légèrement en baisse mais alarmants, envers leurs enseignants, aux cris d’alertes des associations locales, ne faut-il pas commencer par le début ? Se préparer à être parent et transmettre au mieux les valeurs à ses enfants.

Dans cette mesure et pour une société apaisée, à quand une formation ouverte pour tous ceux qui aspirent à transmettre les règles de savoir-vivre, parents, enseignants, éducateurs et plus encore ?

Le respect envers autrui doit être la norme et non l’exception.

 

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