Carnet de confinement - Jour 3 : Les vraies richesses

"C'est cette simple phrase qui a tout déclenché. J'ai senti avec certitude que j'étais capable d'écrire moi aussi : "Il était sept heures, par un soir très chaud sur les collines de Senoe", et de continuer à ma façon." Jean Giono

Du matin au soir du 3ème jour, les souvenirs des montagnes de Haute Provence et des ciels roses brûlants de Manosque reviennent avec entêtement à ta mémoire. Tu n'oublieras pas l'odeur de l'encre encore vivace dans la maison de l'écrivain provençal, l'ami fidèle des paysans, "le voyageur immobile", âme solaire et gardien des "vraies richesses".

Heureux ceux qui possèdent un lopin de terre, même modeste, où le printemps naissant fera son affaire avec ferveur et persévérance.

A défaut de jardin tangible, tu assures entretenir une floraison intérieure généreuse grâce à l'oeuvre de Jean Giono.

"L'odyssée des nuages avec la formidable vie des monstres sort de la toiture noire de la maison d'en face et disparaît cachée par mon propre toit. Ce ciel ne fait pas respirer. Il noie d'un seul coup les poumons comme la peur d'un gouffre. Dans cette ville où les hommes sont entassés comme si on avait râtelé une fourmilière, ce qui me frappe, me saisit et me couvre de froid mortel, c'est la viduité. Sentiment d'une avilissante solitude. Je n'ai pas l'impression qu'un seul de ces êtres humains s'occupe à des travaux naturels. Je sens tout ce à quoi la ville les oblige. Ils sont extérieurement déformés par le contact avec la cruelle matière de leur habitat. Il y en a qui n'ont plus senti de terre sous leurs pieds depuis qui sait combien ! La petite peau extra-sensible de dessous le pouce du pied - et les grands marcheurs la conservent sensible malgré les marches les plus dures - ce petit endroit par lequel à mesure qu'on marche on prend connaissance, n'a plus senti que le cuir et sous le cuir le trottoir. Il n'y a plus rien à connaître. Je regarde marcher les femmes qui vont chez mon copain l'épicier, celles qui passent par la rue pour aller à la station d'autobus de Saint-Germain-des-Prés. Il y en a qui n'ont pas de talons hauts ; elles pourraient avoir une marche normale. Mais leurs pieds ne savent plus goûter la terre. Ils ont usé leur puissance divine sur de la matière artificielle, sans artères magiques ; du ciment mort d'où il est impossible que surgisse cette élasticité électrique qui soulève et porte les pas. Je peux choisir dans toutes celles qui passent devant moi et classer sans me tromper celles qui sont nées à Paris et celles qui sont nées sur la terre. Il y en a qui sont déjà mortes jusqu'aux hanches et j'en vois passer d'entièrement mortes dont les chairs n'ont jamais connu le monde. Elles accomplissent des gestes sans signification, sans correspondance. Elles ne correspondent avec rien. Je suis entièrement seul au milieu d'elles. Je serais plus à mon aise dans le monde des poissons ou des abeilles ; j'y sentirais mieux les prolongements de moi-même et l'accord avec l'essence même des choses."

Par cette dernière phrase, Jean Giono est ton frère. Toi aussi tu es plus à l'aise avec le règne animal et tes pieds sont encore couverts de terre. Boueuse, invisible, ocre, odorante, une terre accueillante et facile.

Terreau de ton imagination, quand accepteras-tu d'irriguer ce puissant désir d'écriture ?

Maison de Jean Giono à Manosque © Samia D. Maison de Jean Giono à Manosque © Samia D.

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