Allô le CSA? C'est pour des signalements...

Alors que la loi du 22 décembre 2018 relative à la lutte contre la manipulation de l'information est entrée en vigueur, retour sur quelques cas emblématiques de désinformation propagée par bon nombre de grands médias depuis le début du mouvement des Gilets jaunes.

 

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Depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, beaucoup a été dit et écrit sur les fake news circulant parmi les manifestants et sur les réseaux sociaux. Mais l'affaire de la fausse attaque de la Pitié Salpêtrière a mis en lumière la dérive (le naufrage ?) d' une partie des médias traditionnels depuis des mois et de journalistes pourtant à jour de leur carte de presse. Solidarité de classe, connivence, précipitation, facilité ou paresse (un "journalisme de préfecture" se contentant de retranscrire la version des autorités)… Quelles qu'en soient les raisons, je n'ai pas souvenir d'un tel déluge de fausses nouvelles depuis des périodes de guerre qui commencent à dater (souvenirs des intox de la guerre du Golfe ou de l'intervention occidentale au Kosovo). Ce qui en dit long, de mon point de vue, sur l'état d'esprit belliqueux des autorités et de leurs nombreux relais médiatiques face au mouvement social en cours. 

Signalement n° 1 :

Le 1er janvier, Jean-Michel Apathie écrit sur son fil Twitter : "Eric Drouet ne s'en cache pas, il a voté pour Marine Le Pen lors des deux tours de l'élection présidentielle 2017." L'information est confirmée par Yves Calvi sur l'antenne de RTL le lendemain, et reprise par la Dépêche du Midi :  "Le Gilet jaune qui n'a jamais fait mystère de son vote en faveur du FN aux deux tours de la Présidentielle 2017, n'a-t-il pas appelé les manifestants, début décembre, à entrer dans l'Elysée ?"

Problème : Eric Drouet s'est toujours défendu d'avoir voté pour le Front National et aucune de ses interventions publiques ni aucun élément factuel ne permet d'affirmer l'inverse. Lire l'article de Libération ici

Signalement n° 2 : 

Le 7 janvier 2019, France Inter et France 2 relaient une information provenant d'une source policière : "Christophe Dettinger a utilisé des gants coqués, lesté de plomb, des gants retrouvés à son domicile". Celle-ci est reprise par de très nombreux confrères avant qu'elle ne soit démentie. A ce jour, aucun média n'ayant relayé cette information n'a jamais apporté de correctif. 

Les gants coqués de Christophe Dettinger - Désintox - ARTE © 28 minutes - ARTE

Signalement n° 3 : 

Le 10 janvier 2019, tout est déjà sur la table concernant les violences et bavures policières. Amnesty International a publié un rapport dénonçant un usage excessif de la force lors des manifestations. Le journaliste David Dufresne en est à 290 cas de violences policières recensées (plus d'une dizaine de personnes éborgnées par des tirs de LBD, plusieurs mains arrachées par des grenades, une dame décédée à Marseille après un tir de lacrymogène dans son appartement…). Des articles, entre autres, de Mediapart (ici) ou Libération (ici ou ) sont à portée de tous, ainsi qu'un impressionnant reportage d'Envoyé Spécial

Ce jour là, pourtant, le JT de TF1 de Gilles Bouleau donne la parole à son journaliste "spécialiste justice" Georges Brenier. Ses propos, lunaires, laissent sans voix : "Vu la violence inouïe des casseurs, eh bien il n'y a pas eu, à première vue en tout cas, de bavure, pas de morts, pas des blessés graves, et de l'avis de tous les experts, c'est la preuve de beaucoup de sang froid et de maîtrise."

Source : LA tribune des Pirates © TF1

Signalement n° 4 : 

Le 16 février, sur l'antenne de BFM TV, le consultant "police/justice" Dominique Rizet fait une louable mise au point : "Quand on voit des milliers de personnes dans les rues un peu partout en France, on a un petit doute sur les chiffres du ministère de l’Intérieur (…) On s’est toujours posé des questions, même quand on commentait ici tous les samedis précédents et qu’on relayait les chiffres qui nous étaient donnés par le ministère de l’Intérieur, on a toujours bien compris qu’il y avait beaucoup plus de monde que cela."

Quand BFM TV à des doutes sur les chiffres de Castaner © Info libre

Depuis des semaines pourtant, voire ici, la chaîne et la plupart des grands médias relaient ces chiffres sans précaution et s'appuient sur eux pour illustrer un "essoufflement" du mouvement.

Signalement n° 5 : 

Le samedi 2 mars au soir, deux jeunes du quartier du Mistral à Grenoble meurent à l'issue d'une course-poursuite avec les forces de l'ordre. S'en suivent trois jours d'affrontements entre des habitants et la police.

Pour relater les événements, de nombreux médias s'en tiennent alors aux versions des policiers et du procureur et livrent des informations tronquées ou erronées. Le JT de France 3 du lendemain indique que les policiers auraient "perdu la trace" des deux jeunes avant l'incident, le premier article de Libération affirme que le scooter roulait "sans phares"... autant d'affirmations qui se révéleront fausses. Quant au Dauphiné Libéré (cité ensuite dans des dépêches AFP), il ne mentionne pas l'implication de la police dans son premier article et son journaliste défend l'absence de sources contradictoires auprès d'Arrêt sur images en ces termes : "Ce que pensent les gens ne m’intéresse pas sur le plan factuel. Pour le moment, les seuls éléments concrets m'ont été apportés par le procureur."

Signalement n° 6 :

Le 10 avril, Nice Matin publie un article intitulé "5 questions pour comprendre" l'affaire Geneviève Legay (militante d'ATTAC blessée le 23 mars lors d'une charge de police à Nice). Le site Arrêt sur Images (ici), toujours lui, montre comment l'article se contente de reprendre la version des autorités et passe sous silence tous les éléments gênants du dossier. Alors que le Préfet affirme d'abord, et contre toutes les évidences (vidéos, témoignages) qu'il n'y a eu aucun contact entre un policier et la militante, le journaliste écrit : "Dans un souci de transparence, le magistrat a parlé dans un premier temps sur la base d'informations lacunaires". Quant aux soupçons de subornation de témoin (plusieurs visites des policiers à la militante hospitalisée), ils sont évacués par le journaliste sur sa simple foi en la parole des forces de l'ordre. 


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Signalement n° 7 :

Tout a été dit sur le délire général autour de la fausse attaque de l'hôpital de la Pitié Salpêtrière. Le petit montage vidéo du site Arrêt sur images se passe de commentaires.

© arretsurimages.net

Au coeur de l'emballement, signalons les pratiques du site de France info sur le choix de ses illustrations. Le 2 mai, il publie un article intitulé "Intrusion à la Pitié-Salpêtrière (…)" et choisit de l'illustrer par une photo prise devant… le commissariat du XIIIème arrondissement.

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Le jour même, confronté aux critiques de ses internautes, le site décide de changer le cliché :  

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Effort louable… ou presque. La nouvelle photo a été prise devant la faculté de médecine (et non l'hôpital) et a fait l'objet d'un léger... recadrage (l'originale semble montrer qu'un/des Gilets jaunes tentent de s'opposer à un "casseur").


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On pourrait trouver de nombreux autres exemples de manipulations ou d'omissions flagrantes dans le traitement du mouvement en cours. On pourrait écrire des pages sur la fièvre qui semble s'être emparée de bon nombre d'éditorialistes depuis le début (certains allant jusqu'à employer les mots de "racaille" ou de "vermine" à l'encontre de manifestants). 

Dans cette guerre des mots et des images, notons que le mouvement a aussi permis de mettre en lumière de nouvelles figures de journalistes indépendants et indociles (David Dufresne, Gaspard Glanz, Tahar Bouhafs…) et de souligner l'importance d'une presse libre et pluraliste. Reste que ces dérives de médias traditionnels ne font que renforcer la défiance à l'encontre des journalistes en général et, par conséquent, la prolifération du complotisme et des fake news sur les réseaux sociaux. 

Alors que sa consultation publique sur la lutte contre la diffusion de fausses informations se termine aujourd'hui, peut-on attendre du CSA qu'il prenne le problème à bras le corps ? 

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