C’est décidé, je quitte la France !

Il faut se rendre à l’évidence : tout va de travers dans notre beau pays. Avec notre boulet de modèle social et nos salariés qui n’en fichent pas une rame, nous sommes devenus la risée de la presse étrangère. Trop c’est trop, en 2014, j’emboîte le pas des Depardieu et autres pigeons migrateurs et je me fais la malle !

Il faut se rendre à l’évidence : tout va de travers dans notre beau pays. Avec notre boulet de modèle social et nos salariés qui n’en fichent pas une rame, nous sommes devenus la risée de la presse étrangère. Trop c’est trop, en 2014, je me fais la malle !

« La France meurt d’une mort douce. Le socialisme la tue. » « Les meilleurs penseurs de la France sont partis. Tout ce qu’il reste, c’est la médiocrité. » C’est ainsi qu’un avocat d’une grande entreprise et un cadre des Nations Unies décrivent notre pays dans un article de Newsweek, « The Fall of France » (« la chute de la France »), paru la semaine dernière. Bon, d’accord, depuis le journal Le Monde y a relevé quelques approximations (à lire ici) : le mot « entrepreneur » n’existerait pas dans la langue française, un litre de lait coûterait 5,88 euros à Paris, les couches-culottes seraient gratuites dans notre pays tout comme l’accueil dans les crèches... Ça va, pas de quoi mettre en doute le fond de l’article : le système social français est en faillite.

Demandez donc ce qu’il en pense à Maurice Taylor, le patron américain de Titan, candidat à une reprise partielle de l’usine Goodyear. L’an dernier, déjà, c’est lui qui nous expliquait que « la semaine de travail pour un travailleur français c'est 7 heures payées par jour. Il déjeune et fait des pauses pendant une heure par jour, travaille pendant trois heures et pendant les trois autres heures il s'assoit et discute. » Il y a quelques jours, ce brave homme s’indignait en ces termes après la séquestration de deux dirigeants par des salariés du site d’Amiens-Nord : « Vous savez ce que ça montre au reste du monde ? Mon dieu, ils sont mabouls. »

Bon, me direz-vous, ces Américains sont des maîtres dans l’art du « french bashing » et cela ne date pas d’aujourd’hui. Certes, mais ils ne sont pas les seuls à nous ridiculiser. Cette semaine, Hollandais et Allemands s’y sont mis. Ils ont beaucoup ri d’un photomontage publié par le tabloïd néerlandais De Volkskrant.


D’après le site Arrêt sur images, certains journaux outre-Rhin en ont profité pour se livrer à l’un des exercices préférés des journalistes allemands (surtout conservateurs) : énumérer les défauts du modèle français (fonction publique hypertrophiée, puissance des syndicats, charges patronales trop élevées, hausse des impôts, salaires trop hauts...). La correspondante en France du journal conservateur Die Welt explique aussi que « libéral y est un gros mot, tout comme capitalisme. » Décidément, nous avons des problèmes de sémantique.

Nouvel an et bonnes résolutions aidant, j’ai donc décidé de franchir le pas. Je ne peux envisager de continuer à vivre dans un pays d’assistés et de marxistes attardés qui mènent la nation à sa perte. Je me suis donc mis en quête de la destination idéale. Bon, pas trop loin la destination… j’ai la phobie de l’avion. J’ai donc ciblé ma recherche sur les pays européens. Les pays méditerranéens m’auraient plu pour le climat et la gastronomie, mais il n’était pas réaliste de partir chercher un job dans des États qui subissent de plein fouet la crise économique et financière. Après un rapide brainstorming, j’ai aussi rayé les pays de l’Est (il me paraît trop tôt pour y partir à l’aventure), les paradis fiscaux (sait-on jamais, si leurs voisins décidaient de mettre leurs menaces à exécution) et les pays nordiques (je trouve déjà que l’hiver est trop long ici, alors là-bas…). J’en suis arrivé à la conclusion que je devais choisir entre l’Allemagne et le Royaume-Uni. Deux poids lourds économiques aux modèles souvent vantés pour leur efficacité.

Pourquoi pas l’Allemagne, me suis-je d’abord dit. Je suis allé à Berlin récemment et j’ai adoré. L’ambiance, le dynamisme culturel, l’amabilité des gens. Et puis je me souviens d’une bière que l’on sert dans les pubs. Une bière de blé au parfum fruité et fumé sans équivalent chez nous… Bref, l’Allemagne, avec son très faible taux de chômage des jeunes, m’apparaissait comme la destination idéale. Oui mais voilà, alors que j’avais presque terminé de bourrer ma valise, je me suis souvenu du témoignage d’une jeune française partie travailler à Berlin (à lire ici). Elle y décrivait sa galère dans un pays où il n’existe pas de salaire minimum et où le droit du travail laisse à désirer : stages non rémunérés, CDD à 400 euros par mois, contrats freelance (où les cotisations sociales sont à la charge du travailleur), pression managériale exacerbée... Son billet se terminait ainsi : « Il me semble qu’à mon âge (25 ans), j’en ai vu assez pour me sentir triste, profondément atteinte, et affirmer que nous vivons une époque désenchantée. »

Du coup, pour l’Allemagne, j’hésite… Pas envie de finir dépressif. Pourquoi pas plutôt le Royaume-Uni ? Il paraît que la bière n’y est pas mal non plus. Des bières à fermentation haute, rousses ou brunes… Seul hic, je viens de tomber sur un article de Rue 89 datant du 24 septembre 2013, et qui m’avait échappé au moment de sa parution. Et sa lecture m’interroge... L’auteur y reprend les données d’un texte de Michael Brenner (professeur d’affaires internationales à l’université de Pittsburgh) qui compare quelques chiffres concernant la France et le Royaume Uni pour la période allant de 2005 à 2012 (période qui englobe la crise des dettes souveraines, sources : OCDE, Banque Mondiale, CIA, OMS, IMD International). Je vous laisse les apprécier : 

Croissance cumulée 2005 à 2012 :

F : 7,2% ;

GB : 6,9%.

Déficit budgétaire/PIB en 2012 :

F : 4,8% ;

GB : 6,3%

Dette/PIB :

F : 90% ;

GB : 90%.

Inflation :

F : 2,2% ;

GB : 2,8%.

Taux de pauvreté relative :

F : 15,8% ;

GB : 25,7%.

Enfants pauvres :

F : 7,9% ;

GB : 19,6%

Part des 10% les moins riches dans les revenus :

F : 2,8% ;

GB : 2,2%

Taux de pauvreté total :

F : 7,8% ;

GB : 14%.

Population en dessous de la moitié du revenu médian :

F : 8% ;

GB : 12,5%.

Dépenses sur l’éducation/PIB :

F : 5,8% ;

GB : 5,1 %.

Rang du système de santé selon l’OMS :

F : 1er ;

GB : 18.

Dépenses de santé par tête :

F : 2 239 $ ;

GB : 1 764 $.

Espérance de vie à 65 ans :

F : 21,4 ;

GB : 19,7.

Obésité :

F : 9,4% ;

GB : 23%.

Morts de maladies cardio-vasculaires pour 100 000 habitants :

F : 39,8 ;

GB : 122.

Lits d’hôpitaux pour 1 000 habitants :

F : 8,4 ;

GB : 4,1.

Médecins pour 100 000 habitants :

F : 310 ;

GB : 270.

Nombre de crimes et délits, total annuel :

F : 3 771 850 ;

GB : 6 523 706.

Du coup, je ne sais plus trop quoi faire. À y regarder de plus près, quand on n’est pas millionnaire, notre système a peut-être quelques avantages. Il faudrait en toucher deux mots à notre Président à l’occasion, lui qui semble marcher dans les pas de Tony Blair et Gerhard Schröder. Pour ce qui est de mon départ, je vais me laisser le temps de la réflexion. Si vous avez un tuyau, merci de me faire signe. En attendant, je vais défaire ma valise et m’ouvrir une bière. Une Kronenbourg. Avec ça, peu de chances de me réveiller avec la gueule de bois…  

Santé, et meilleurs voeux !


À lire : 

- The fall of Newsweek - Les mille et une erreurs d'un article de "french bashing" (Le Monde)

- Frankreich bashing : les Allemands aussi ! (Arrêt sur Images)

- Dans une start-up à Berlin, j'ai découvert le cynisme absolu (Rue 89)

- Un "cocorico made in USA" : la France marche mieux que la Grande-Bretagne (Rue 89)

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