Sur France inter, la nausée du matin...

C’est avec un peu de retard que j’ai écouté la matinale de France inter du 7 avril en direct de Kigali, à côté de laquelle j’étais passé le jour de sa diffusion. Ça valait mieux comme ça, car l’intervention de Bernard Guetta, à 8h19, m’aurait probablement fait rendre mon petit déjeuner…

C’est avec un peu de retard que j’ai écouté la matinale de France inter du 7 avril en direct de Kigali, à côté de laquelle j’étais passé le jour de sa diffusion. Ça valait mieux comme ça, car l’intervention de Bernard Guetta, à 8h19, m’aurait probablement fait rendre mon petit déjeuner…

En 3 minutes chrono, le 7 avril, Bernard Guetta nous a proposé, l’air de ne pas y toucher, un petit condensé de la propagande franco-française cherchant depuis 20 ans à balayer les questions autour du rôle de notre pays dans le génocide rwandais (la chronique est en écoute ici). L’introduction de Patrick Cohen annonçait la couleur : « Pour tout dire, on était pas venu ici à Kigali pour rouvrir ces plaies. Et puis il a bien fallu constater en parlant aux rwandais, et pas seulement aux officiels, que celles-ci étaient béantes. » C’est visiblement un peu à contre-cœur, poussés par la polémique ouverte par Paul Kagame, que l’équipe de la matinale a dû aborder le sujet brûlant.

À France inter, il existe un spécialiste sur le sujet. Benoît Colombat, journaliste d’investigation de la maison, travaille sur cette question depuis des années et vient de publier, avec David Servenay, un ouvrage accablant pour la France (Au nom de la France, guerres secrètes au Rwanda). Les auteurs de l’ouvrage ont pu utiliser des archives inédites, recueillir de nouveaux témoignages et s’appuyer sur les avancées de la justice dans un certain nombre de dossiers… Mais il faut croire que l’enquêteur ne maîtrisait pas assez son sujet pour mériter la moindre minute d’antenne sur sa propre radio ce matin-là.

Alors, lorsqu’il fut question de la polémique autour des propos du Président Kagame, c’est à l’expert multitâche Bernard Guetta que l’on refila le bébé. Plus multitâche qu’expert visiblement, car son ton professoral et péremptoire a eu du mal à masquer une méconnaissance des dernières avancées sur le sujet. À moins qu’il ne s’agisse simplement de mauvaise foi…

Le ton était donné d’entrée : « Pour ne pas employer de grands mots, ce n’est simplement pas vrai. Contrairement à ce que le Président rwandais vient de redire en des termes plus excessifs que jamais, il n’est pas vrai que la France ait eu un rôle direct dans la préparation du génocide des tutsis, qu’elle ait participé à son exécution et que ses soldats en aient été non seulement complices mais également acteurs. Il aurait fallu pour cela que le gouvernement de cohabitation de l’époque, tout le monde politique français, ait voulu et conçu l’assassinat à la machette, et pourquoi d’ailleurs, de 800 000 personnes, hommes femmes et enfants. Non, avant même d’être infâmes, ces accusations sont totalement invraisemblables. » L’auditeur mal réveillé comprenait donc ce matin-là que ce dont est accusée la France, ce serait d’avoir conçu le génocide des tutsis à coups de machette…

La ficelle étant un peu grosse, notre expert es géopolitique ne pouvait s’en sortir aussi facilement. Il a donc fallu qu'il aborde plus directement le soutien militaire et diplomatique de la France au pouvoir des génocidaires. Ce fut chose faite, et expédiée, en 13 secondes chrono en main : « Mais alors pourquoi Paul Kagame les a-t-il proférées à la veille même des cérémonies marquant aujourd’hui les 20 ans de ce génocide ? La 1ère raison en est qu’il y a chez lui un immense ressentiment contre la France car il est en revanche vrai que dans les années précédant le génocide et jusqu’aux heures qui y ont mené, la France a soutenu le pouvoir issu de la majorité hutu, celui-là même dont l’aile la plus extrémiste a bel et bien conçu et organisé le génocide des tutsis. » J’ai imaginé, à ce moment-là, des gouttes de sueurs perler sur le front du chroniqueur s’apprêtant à franchir la ligne blanche… Mais, rassurez-vous, le téméraire s’est vite repris. Une phrase, une seule, sur une chronique de 3 minutes, pour évoquer l’implication réelle de la France aux côtés des génocidaires. Ou plutôt pour la minimiser, car les accusations contre la France ne s’arrêtent pas « aux heures qui ont mené au génocide » et Guetta ne peut pas l’ignorer. Concernant les livraisons d’armes pendant le génocide, la formation du gouvernement intérimaire, l’exfiltration et la protection des génocidaire pendant et après les massacres,... circulez, il n’y a rien à voir !

Passé ces secondes de frémissement, l’enfumage a pu continuer : « C’est une longue et très complexe histoire. Elle remonte aux décennies d’avant l’indépendance de ce pays, où les colonisateurs belges avaient privilégié pour s’appuyer sur elle la minorité tutsi, des pasteurs considérés comme plus évolués et plus nobles que les agriculteurs hutus. Non seulement, ils avaient ainsi semé les germes de la division du Rwanda, mais en partant la Belgique avait changé de pieds accordant soudain son soutien aux hutus majoritaires, qui devenaient les maîtres du pays. Cibles de massacres à répétition, beaucoup de tutsis avaient alors fui vers des pays limitrophes et anglophones comme l’Ouganda, d’où Paul Kagame lance en 1990 une offensive de reconquête du Rwanda avec la bienveillance des États Unis. C’est une bataille d’influence qui s’ouvre alors pour la France qui défend là le pouvoir hutu au nom de l’espace francophone et tente une médiation qui a tragiquement échoué puisqu’elle s’est terminée dans le génocide. » On notera que Guetta a la main plus lourde avec la Belgique (qui s’est excusée à plusieurs reprises auprès du gouvernement rwandais) qu’avec son pays. On relèvera aussi que Guetta reprend un autre élément de langage des défenseurs de la France sur la question : Kagame était soutenu par les Américains, donc la France défendait la francophonie en appuyant le pouvoir rwandais en place. Tant pis si de nouveaux éléments semblent montrer que les Etats-Unis se fichaient complètement du Rwanda à cette époque-là… (voire à ce propos le débat de Mediapart avec Patrick de Saint Exupéry ici). Bernard Guetta a pu ensuite consacrer toute la fin de la chronique à la dénonciation du pouvoir de Paul Kagame, de ses exactions, et de sa tentative de diversion lorsqu’il s’en prend à la France.

Au terme de ces 3 minutes de prêche matinal, l’auditeur devrait se sentir rassuré concernant ce qui a été fait en son nom dans cette contrée lointaine. Quant à Bernard Guetta, il mérite bien une légion d’honneur pour cette défense zélée de la grandeur de notre pays.

Pour ce qui est de la recherche de la vérité, en revanche, on attendra encore un peu…

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