Pronote : la machine à profiler les adolescents ?

Tandis qu’on sensibilise collégiens et lycéens aux dangers du web, Pronote capte et stocke une masse considérable de données les concernant. L’économie numérique est avide de data. Doit-on craindre des dérives ?

Quand on parle de collecte de données personnelles, on évoque souvent les GAFAM, rarement les autres entreprises. Il en existe pourtant qui jouissent d’un monopole dont certains grands groupes rêveraient. Index Education, avec son logiciel Pronote, en fait partie. En France, sur plus de 11 200 collèges et lycées, 7 700 utilisent Pronote. Plus des deux tiers de ces établissements font confiance à une entreprise privée pour l’organisation de leur vie scolaire.

Créé par Index Education (entreprise basée à Marseille), Pronote est un logiciel de gestion de la vie scolaire disponible depuis 1999. Il propose plusieurs espaces à destination des professeurs, de la vie scolaire (conseiller principal d’éducation, assistants d’éducation), des équipes administratives et académiques, des entreprises (par exemple, un maître de stage), des parents et des élèves. On y compile et organise nombre de données : absences de l’élève, notes, sanctions, emploi du temps, messagerie… Elles sont très largement hébergées par Index Education dans son data center de Marseille. Elles quittent donc le giron de l’Éducation nationale. « On ne les exploite d’aucune manière ; ça fait partie d’ailleurs de notre contrat d’hébergement »* précise cependant Olivier Calderon, fondateur et PDG d’Index Education.

La protection des données

S’il est inquiétant qu’une entreprise privée stocke autant de données, c’est qu’il n’existe « pas de législation particulière sur les données scolaires »**. Néanmoins, « l’Éducation nationale fait savoir qu’un code de conduite précisant l’application de la RGPD dans ce domaine doit être déployé »**. Le RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données) est un règlement européen encadrant la protection des données à caractère personnel. En 2017, la France s’est également dotée du GAR. Le Gestionnaire d’Accès aux Ressources est une solution technique portée par le Ministère de l’Éducation Nationale et de la Jeunesse au bénéfice des écoles et établissements scolaires français. L’un des objectifs du GAR est de protéger les données personnelles des utilisateurs. On peut déplorer que cette solution de protection ait été mise en place de manière aussi tardive et parcellaire (4 000 établissements à la rentrée 2019).

Aujourd’hui, Pronote fonctionne en dehors du GAR qui, pourtant, est une garantie de protection des données et un impératif pour les académies et les départements. Index Education décide de la politique de protection des données de son logiciel quand bien même ce logiciel est destiné à l’Éducation nationale. Ce qu’on peut y lire, c’est le choix d’un groupe privé de se soustraire au cadre voulu par une administration française. Index Education peut allègrement passer outre la volonté des organes publics car l’entreprise jouit d’un quasi-monopole – une position de force qui n’est pas sans rappeler celle dont bénéficient les GAFAM pour faire plier les États. Trop d’établissements sont en situation de dépendance vis-à-vis de Pronote. Rappelons que pour beaucoup, cet outil est le plus efficace sur le marché.

Si l’on peut croire en la bonne foi d’Index Education, on peut toutefois s’inquiéter de ce que la situation révèle : le privé infuse le public. La mainmise de l’un sur l’autre est-elle à prévoir ? Avec quelles conséquences ? Dans notre cas, doit-on se soucier qu’une entreprise privée comme Index Education diversifie son activité ?

La vente de données

Le marché du data est très porteur : 2 milliards d’euros en 2019 en France, 171 milliards de dollars dans le monde, croissance à un ou deux chiffres. Chaque jour, des entreprises vendent les données personnelles qu’elles ont collectées tandis que d’autres les achètent pour les exploiter. C’était le cas de Cambridge Analytica – société embourbée dans le scandale du même nom – dont les algorithmes utilisaient une masse d’informations fournies par Facebook afin d’influencer un vote politique chez une population (élection de Donald Trump aux États-Unis, plébiscite du « non » lors du referendum sur le Brexit en Grande-Bretagne). En Chine, on étend le SCS (Système de Crédit Social) qui repose sur l’analyse du big data dans le but de donner une note de réputation aux citoyens. Une note trop basse interdit à un citoyen d’acheter un billet de train ou d’avion, de s’inscrire dans une école privée ou une université. Une bonne note permet d’être reçu en priorité à l’hôpital, de recevoir plus d’offres d’emploi...

Pour beaucoup, les données sont l’or noir du XXIème siècle. Index Education et son gisement de data susciteront donc – si ce n’est pas déjà le cas – l’intérêt des investisseurs... Si une GAFAM achetait Index Education, que deviendraient les données collectées par Pronote ? Ne pourraient-elles pas être exploitées à l’insu des élèves, des parents, des établissements ? Interrogé sur l’hypothèse d’une vente de son entreprise à « des Chinois », Olivier Calderon répond « je ne pense pas que je craquerais »*. Puis il ajoute « enfin, pas aux Chinois... ». Les « Américains » seraient, eux, des acquéreurs envisagés ? Il n’écarte pas cette possibilité.

Les dangers

Index Education n’exploite pas sa base de données en dehors du cadre scolaire, mais si l’entreprise changeait de main, une autre politique pourrait être mise en œuvre. Puisque le data est une commodité qui s’achète, pourquoi ne pas vendre aux mutuelles santé la liste des élèves régulièrement malades, leur offrant sur un plateau leur futur cœur de cible ? À moins que les élèves jamais malades leur soient préférables car moins couteux... Les noms des bons élèves intéresseront sûrement les banques qui auront un indice de confiance (somme toute relatif) sur la capacité du souscripteur à rembourser un prêt, par exemple. Est-ce qu’une banque offrira les mêmes conditions de prêt au souscripteur ayant eu 18 de moyenne générale qu’à celui ayant eu 12 de moyenne générale ? Un 18 de moyenne en filière scientifique inspirera-t-il autant confiance qu’un 18 de moyenne en filière littéraire ? L’élève absentéiste n’aura-t-il pas le profil de celui qui peine à régler ses mensualités ?

En cas de changement de la politique de protection des données de Pronote, l’Éducation nationale devra basculer sur un autre logiciel. Seulement, se passer de l’interface la plus répandue est problématique (combien d’utilisateurs de Facebook acceptent des conditions d’utilisation qui ne leur conviennent pas afin d’accéder à la plateforme dominante ?) et loin d’être automatique... On imagine l’État protégeant nos données personnelles avec application alors qu’il agit parfois avec négligence ou nonchalance (la CNIL s’inquiète de voir nos données de santé potentiellement transférables aux États-Unis et soumises à la loi américaine***) Ce qui est d’autant plus inquiétant, c’est qu’Index Education stocke des données allant de la classe de sixième à la terminale (période qui, selon Olivier Calderon, pourrait être élargie au parcours universitaire voire professionnel*).

Enfin, cette masse de data représente un trésor qui peut également aiguiser l’appétit des hackers. On touche ici au problème de la sécurité des données. Olivier Calderon ne cache pas qu’il essuie des attaques quotidiennes. Combien de temps avant qu’un cybercriminel parvienne à voler les données de Pronote pour les revendre ?

Conclusion

Index Education semble être une entreprise vertueuse, mais l’évolution du numérique demande notre vigilance vis-à-vis de Pronote et autres outils imposés aux élèves et leurs familles. De grands groupes investissent d’ailleurs ce marché, comme Google (certains lycées français de l’étranger ont adopté Google Education**), ce qui renvoie à la question de notre dépendance, de notre exposition et de notre vulnérabilité. Derrière ces outils, c’est notre identité numérique qui est en jeu. Une identité qui, chaque année, prend un peu plus corps.

 

* Podcast EdTech #16 Olivier Calderon. Logiciels de vie scolaire : la success story de Pronote : https://podcast.ausha.co/edtech-france-le-podcast/16-olivier-calderon-logiciels-de-vie-scolaire-la-success-story-de-pronote?fbclid=IwAR2DMKmdZyrTLcIlk0SQk_zDw_-rK7ouiKQOHtPBzpspjqmzSbWi7oWYjIY

** Dans l’Education nationale, le confinement révèle un numérique noyauté par le privé, Mediapart  : https://www.mediapart.fr/journal/france/050520/dans-l-education-nationale-le-confinement-revele-un-numerique-noyaute-par-le-prive-edition-pas-finie-mais?onglet=full

*** La Cnil s’inquiète d’un possible transfert de nos données de santé aux Etats-Unis, Mediapart :

https://www.mediapart.fr/journal/france/080520/la-cnil-s-inquiete-d-un-possible-transfert-de-nos-donnees-de-sante-aux-etats-unis?onglet=full

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