Nantes, football et capitalisme: le dernier stade de la soif?

À Nantes, un stade sera démoli pour faire place à une nouvelle arène. Que détruit-on, au juste ?

 Le 19 septembre 2017, Waldemar Kita et Johanna Roland annoncent la construction d’un nouveau stade à Nantes (YelloPark). Le premier est propriétaire du Football Club de Nantes et porteur du projet, la seconde est maire PS de la ville. L’un est en poste depuis 2007, l’autre en fonction depuis 2014. Le club des Jaune et Vert, quant à lui, existe depuis 1943. Il compte des dizaines de milliers de supporters qui, le 19 septembre 2017, apprennent la future démolition du stade actuel (la Beaujoire, qui appartient à la ville). L’enceinte sera détruite pour faire place à YelloPark. Que détruit-on, au juste ?

La démocratie participative...

Lors de la conférence de presse, Waldemar Kita et Johanna Rolland mettent en avant leur volonté de dialogue et de concertation. Beau geste qui, pour filer la métaphore footballistique, ressemble à un passement de jambes destiné à mettre l’adversaire « dans le vent ». Dialogue avec qui ? Concertation sur quoi ? Le qui, ce sont des associations de supporters, des riverains ou encore des chefs d’entreprise. Le quoi, ce sont le nom du stade, la couleur des sièges et d’autres questions éminemment cruciales. En revanche, on n’établira jamais le dialogue sur un point essentiel : la démolition du stade actuel au profit d’une nouvelle enceinte. La Beaujoire sera détruit ; YelloPark sera construit. Le principe est acté, dit Johanna Rolland, pas de discussion possible. Dommage, tant cette question est la première dont on devrait débattre, surtout dans une ville qui se targue de démocratie participative. Précisons que le stade de la Beaujoire est la propriété de Nantes Métropole. La démolition d’une telle enceinte – infrastructure appartenant à la ville – mériterait que la maire en discute avec ses administrés. Cependant, seul M. Kita a pu faire entendre sa voix auprès de Mme Rolland. Doit-on parler de démocratie participative ou de passage en force ?

L’information...

Pour justifier ce projet de destruction/construction, de nombreux arguments sont agités comme des cartons lors d’un tifo. Un rapide examen permet de les ranger dans trois catégories : insinuations trompeuses, approximations et purs mensonges. On apprend par exemple que Nantes a besoin du nouveau stade pour accueillir la coupe du monde de rugby en 2023 et la compétition de football des J.O. en 2024. Là, on est face à une insinuation trompeuse. La Beaujoire est aux normes pour accueillir les deux compétitions. Soit, on peut rêver d’un YelloPark rutilant pour ces évènements, mais il s’agit d’un désir, pas d’un besoin. M. Kita a dû revenir sur sa déclaration en concédant que, oui, la Beaujoire est apte à recevoir coupe et J.O.

Sur le terrain de l’approximation, on peut citer le chiffre avancé pour la rénovation de la Beaujoire : plus de 100M d’euros. À ce prix, autant construire un nouveau stade pour 200M d’euros, nous explique-t-on. Cependant, ce coût correspond à une refonte totale de l’enceinte actuelle (abaissement du terrain, destruction et reconstruction de plusieurs tribunes...), alors que seuls deux aménagements seraient nécessaires pour hisser le stade à la catégorie 4 du classement UEFA (le plus haut rang, qui n’a rien d’obligatoire) : rénover la salle de conférence de presse, ajouter un système informatisé pour l’accueil du public. Cette mise à niveau coûterait environ dix fois moins que YelloPark. Une étude de 2009 faisait état d’un scénario à 38M d’euros, chiffre qui serait revu à la baisse en 2018 car plusieurs aménagements ont depuis été effectués.

À présent, donnons la parole à M. Kita : « Refaire la Beaujoire coûterait plus cher que faire un nouveau stade ». Là, on est dans la catégorie « purs mensonges ». Incluons-y les données (erronées) fournies par ce même M. Kita : refaire la Beaujoire pour 100M d’euros coûterait plus cher que faire un nouveau stade pour 200M d’euros. Achevons de faire émerger cette énigme mathématique : 100M d’euros coûteraient plus cher que 200M d’euros.

La bataille de l’opinion se joue également sur les réseaux sociaux. Le 12 mars 2018, So Foot[1] révèle que de faux profils Twitter sont créés pour dénigrer les opposants au projet de stade et encenser M. Kita et son YelloPark. À tous les niveaux, on est face à un exercice malhonnête qui fait la part belle aux déclarations mensongères. Un exercice honteux en ces temps de fake news. Doit-on parler de campagne d’information ou de désinformation ?

Le patrimoine...

Les opposants au projet – et les indécis – soulignent la valeur patrimoniale de la Beaujoire. Le FC Nantes joue dans cette enceinte depuis plus de 30 ans ; l’histoire du club y est intimement liée. C’est là que des équipes mythiques ont fait vivre le magnifique jeu « à la nantaise », un football offensif et collectif. À cet héritage identitaire, il faut ajouter la vision populaire du football qui s’incarne aux abords du stade. Les jours de match, buvettes et sandwicheries accueillent les spectateurs dans une ambiance bon enfant. On partage un verre de muscadet, une barquette de frites ou un américain à prix abordable. Cette atmosphère authentique fait partie de l’expérience – voire même du folklore nantais. Dans le projet YelloPark, les abords du stade seront privatisés. Les commerçants ambulants ne traiteront plus avec la mairie pour l’obtention d’un emplacement, mais avec un acteur privé. Les risques sont multiples : augmentation du coût des emplacements, cession des emplacements aux plus offrants ou à des partenaires privés. Certains commerçants craignent d’être écartés.

Pour les spectateurs, le changement de modèle pourrait se traduire par une augmentation des prix et une aseptisation de l’ambiance. Cette tendance s’amplifie en France, notamment par la construction de nouvelles enceintes. Les usagers déplorent des espaces froids et standardisés où une barquette de frites devient un mets de luxe. Lors des déplacements de leur équipe à Nantes, ces mêmes usagers plébiscitent la Beaujoire pour son ambiance populaire. Une atmosphère en voie d’extinction dans le monde du foot... Les stades sont devenus des enceintes privées où l’impératif de rentabilité implique de faire dépenser un maximum d’argent aux spectateurs-clients. Notons que le succès est rarement au rendez-vous (fréquentation en baisse, pertes d’exploitation, faillite...) comme le rappelle un article publié dans Les échos (Après la fête, c’est le désenchantement pour les nouveaux stades[2]).

Entre foot-business et foot populaire, le premier l’a emporté. Pour autant, un retour vers une expérience humaine et accessible semble doucement affleurer dans l’Europe du foot. L’Angleterre montre la voie : on assiste à un mouvement où des supporters se détournent de leur club de cœur – dénonçant le prix prohibitif des billets et les prestations offertes dans le stade – pour de plus petites équipes jouant dans des divisions inférieures. C’est un phénomène encore discret, mais il montre une désaffection à l’égard du foot-business en faveur d’un football populaire où le supporter est un amateur avant d’être un consommateur. Les supporters du FCN sont très actifs sur cette question (l’association À la nantaise a développé le premier projet d’actionnariat populaire du football français) et ils jouissent encore de cette singularité populaire aux abords de leur stade. Doit-on plébisciter la protection d’un patrimoine populaire immatériel ou l’émergence d’un patrimoine immobilier privé ?

Le secteur public...

C’est à l’examen de cette opération immobilière qu’on saisit les vrais motifs de M. Kita. YelloPark comprend l’édification d’un stade, mais c’est surtout un vaste projet urbain (construction de 1500 à 2000 logements, de bureaux, de commerces, d’un parking...). Un rêve d’entrepreneur dans une zone aussi premium qu’une tribune présidentielle (le quartier de la Beaujoire se situe aux portes de Nantes, sur le terminus d’une ligne de tramway). Avant de servir les intérêts du FCN, YelloPark sert les intérêts de sociétés privés qui se verraient recevoir une immense parcelle pour leur projet immobilier (le groupe Flava de Kita, le groupe Réalités de M. Joubert).

Berdje Agopyan, architecte de la Beaujoire, résume parfaitement la situation avec une question qui pourrait se passer de la forme interrogative : « YelloPark n’est-il pas tout simplement une gigantesque opération immobilière privée, sans appel d’offres [...] sur du foncier public, au prétexte de la réalisation d’un nouveau stade ?[3] ». Pourquoi Mme Rolland ne se prête-t-elle pas au traditionnel appel d’offres pour un projet de cette envergure ? Pourquoi ne pas révéler le coût de cession des 22,5 hectares de foncier public ? Pourquoi ne pas jouer la transparence en exposant l’accord liant la métropole aux investisseurs privés ? Mme Rolland a martelé qu’aucun denier public ne serait investi dans la construction du stade. Le stade serait un cadeau de M. Kita. Mais un cadeau en échange d’au moins trois gros cadeaux offerts par la ville : 225 000 m², un projet urbain de grande ampleur, des rentes à vie. On comprend mieux pourquoi M. Kita est prêt à mettre 200M d’euros dans un nouveau stade : cette opération immobilière promet d’être plus rentable que le club dont il est propriétaire.

Financièrement, la destruction de la Beaujoire est problématique pour le contribuable (le stade est source de revenus pour la ville) et pour le supporter nantais. Actuellement, le club paye Nantes Métropole à hauteur de 182 500 euros mensuels pour la location du stade (somme qui couvrirait aussi la mise à disposition du centre de formation et de sa plaine de jeux). Un super deal qui fait du bien aux finances du FC Nantes (9ième budget de ligue 1 avec 45M d’euros). Si YelloPark est construit, le loyer pourrait bondir, atteignant la somme qu’on est en droit d’attendre pour un nouveau stade : entre 4M et 5,5M d’euros (trente fois plus qu’actuellement). Le loyer tutoierait celui du Vélodrome de l’Olympique de Marseille, club dont le budget est trois fois supérieur à celui des Jaune et Vert.

Cette augmentation – qui est inévitable – pèsera sur les finances du club et sur le prix des billets. Le supporter-client et le FC Nantes devront mettre la main au portefeuille pour profiter du stade « offert » par M. Kita... Avec une formidable vista d’entrepreneur, M. Kita (qui a injecté beaucoup d’argent dans le FC Nantes) deviendra rentier à vie, réalisant l’excellente opération financière qu’il n’aura jamais réussie en acquérant le club. Quand il revendra le FC Nantes (l’arlésienne depuis plusieurs années), il sera détenteur de la seule infrastructure capable d’accueillir les matchs à Nantes puisque la Beaujoire sera détruit. Il pourra fixer un loyer encore plus élevé, n’étant plus le locataire chargé de le payer.

Roublard, le dossier de concertation de YelloPark[4] fait figurer une liste de clubs prestigieux propriétaires de leur stade (Manchester United, Real Madrid, Juventus de Turin...), jolie manière d’insinuer que YelloPark garantirait la propriété au FC Nantes. Pourtant, le montage financier laisse apparaitre que le stade appartiendra à 50% au groupe Flava (holding de Kita détenant le club) et à 50% au groupe Réalités (société de promotion immobilière nantaise). Le FCN ne sera donc pas propriétaire. C’est Flava/Kita qui sera copropriétaire, et par extension sa filiale « FC Nantes »... tant que cette filiale n’est pas revendue ! En résumé, le club sera captif de Flava et Réalités, deux sociétés privées. Véritable projet de privatisation, YelloPark est tristement dans l’air du temps. Doit-on accepter l’effacement du secteur public au profit du secteur privé ?

L’environnement...

Interrogeons-nous sur le gâchis représenté par la démolition d’un stade parfaitement fonctionnel. Avec YelloPark, nous sommes face à un cas d’obsolescence programmée : la réduction de la durée de vie d’un matériel pour favoriser son remplacement. Il existe des exemples célèbres d’obsolescence programmée : l’ampoule qui cesse de fonctionner après un certain nombre d’heures décidé par le fabriquant, l’imprimante irréparable car la pièce détachée n’est pas vendue par le constructeur (ou alors au prix d’une imprimante neuve), le logiciel inutilisable avec le nouveau système d’exploitation d’un ordinateur... Le projet nantais entre dans la case « obsolescence psychologique ». Cette stratégie consiste à créer un désir qui incite au renouvellement du produit. Ainsi, le clan Kita tente de séduire une population avec un stade tout beau tout neuf en dénigrant le stade existant.

Dans leur exercice de promotion, les communicants de YelloPark s’appuient sur plusieurs ressorts psychologiques (attrait de la nouveauté et de la « gratuité », effet de mode, promesse d’un avenir footballistique radieux) sans évoquer le lourd coût environnemental intrinsèque à tout cas d’obsolescence. Sur ce point, on est loin de l’alternative vertueuse qu’on nous vend. Le site du projet fait valoir un volet environnemental qualifié de « éco-exemplaire ». Pourtant, YelloPark n’aura de vert que l’une des couleurs du club qu’il accueillera. YelloPark représente un coût environnemental colossal comparé à la rénovation de la Beaujoire (qui nécessiterait moins de ressources) ou à la conservation du stade tel quel (zéro ressource).

La Beaujoire étant seulement trentenaire, pourquoi ne pas se contenter de le rénover ? De nombreux vieillards ont encore fière allure, comme le stade Vélodrome à Marseille (né en 1937, rénové plusieurs fois) ou Anfield à Liverpool (né exactement un siècle avant la Beaujoire, en 1884, rénové au fil de sa vie). Cette option serait beaucoup plus respectueuse de l’environnement et elle est parfaitement envisageable à la Beaujoire. Son architecte, Berdje Agopyan, le confirme : « on peut sans difficulté enrichir le stade actuel, tout en conservant ses lignes uniques, et à un coût très, très, largement inférieur à celui d’un stade neuf. Donc, sans gâchis économique pour la Ville, ni écologique et sans rupture dans la programmation des événements sportifs[5]. » Il parle même d’installer un toit rétractable et d’augmenter le nombre de places (actuellement 38 285) pour rivaliser avec les 40 000 sièges du YelloPark.

Ironie du sort, l’agence parisienne retenue pour la construction de YelloPark s’est également occupée de la... rénovation du Parc des Princes, stade sénior datant de 1972. La Beaujoire (jeune millénial de 1984) pourrait bénéficier d’un lifting de cette même agence. Néanmoins, le camp YelloPark ne veut pas entendre parler de rénovation, préférant sa nouvelle arène. Sur cette question, on peut faire une comparaison avec un autre projet qui a marqué l’histoire de la région : l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Si les pouvoirs publics ont pris en compte le paramètre écologique dans la décision qui a favorisé la rénovation de l’aéroport existant, on est en droit de se demander si l’arbitrage de Nantes Métropole (si tant est que les forces en puissance aient effectué un véritable arbitrage) n’aurait pas dû favoriser la rénovation du stade existant pour la même raison. Doit-on saborder les objectifs environnementaux inhérents à notre époque au profit de projets de construction... destructeurs ?

Conclusion

« Bonjour, vous avez gagné 100 000 euros ! » On a tous reçu ce genre de message dans sa boite aux lettres, physique ou virtuelle. Un cadeau tombé du ciel doit susciter un minimum de méfiance. Pour éviter l’attrape-nigaud, il faut savoir lire les petites lignes. Quand trois promoteurs annoncent à une population qu’elle est la grande gagnante d’une cagnotte richement dotée (stade et parc urbain), cette population doit faire preuve de prudence et examiner ce qu’il en est vraiment. Malheureusement, point de petites lignes dans YelloPark, projet monté et présenté dans l’opacité la plus totale. Empêcher une population d’avoir accès à l’information, c’est l’empêcher de faire appel à son esprit critique. Que cherche-t-on à dissimuler ? Une opération immobilière juteuse au détriment du club, des supporters et de la communauté locale ?

Le dernier développement semble confirmer ce jeu d’argent et de pouvoir. Dans son édition du 11 mai, Ouest France révèle que plusieurs acteurs de YelloPark sont des élus et ex-élus appartenant à la majorité de la métropole. L’article parle de recyclage des amis de François Hollande[6]. On trouve pêle-mêle un secrétaire d’État de l’ancien président, un chef de communication et une conseillère jeunesse et sport du même président, un député PS ayant perdu son siège en 2017 et son attaché parlementaire, une tête de liste PS passée dans l’opposition suite à une défaite électorale. Ces personnalités politiques endossent des rôles de communicant pour YelloPark, et même d’entrepreneur immobilier (investissement dans un hôtel, un cabinet d’avocats, une école post-bac au sein du parc urbain). M. Kita est-il vraiment allé chercher ces collaborateurs liées au PS ? Ou est-ce Mme Rolland, maire PS de Nantes, qui convie sa famille politique déchue au banquet ? On est en droit de passer de la méfiance à la défiance.

Dans cette opération immobilière, on voit émerger des acteurs assoiffés d’argent. Préférant le bien financier au bien fondé, ils foulent au pied des enjeux fondamentaux pour notre société : la démocratie participative, l’information, le patrimoine, le secteur public et l’environnement. Le match « Beaujoire contre YelloPark » est un formidable révélateur de notre époque. Qu’on appartienne à un camp ou à l’autre, une chose est certaine : il n’y aura de but victorieux – la rénovation ou la construction – que si l’on met de côté l’individualisme pour jouer en équipe. À la nantaise, en somme...

 

[1] http://www.sofoot.com/yello-fakes-453547.html

[2] https://www.lesechos.fr/27/01/2018/lesechos.fr/0301212793478_apres-la-fete--c-est-le-desenchantement-pour-les-nouveaux-stades.htm

[3] https://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/nantes-44000/stade-nantes-gachis-sans-nom-pour-l-archi-de-la-beaujoire-5567447

[4] https://yellopark.fr/sites/default/files/dossier_cndp_-_version_def_web.pdf

[5] https://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/nantes-44000/stade-nantes-gachis-sans-nom-pour-l-archi-de-la-beaujoire-5567447

[6] https://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/nantes-44000/nantes-yellopark-recycle-les-amis-de-hollande-5753206

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