La science moderne place le sujet à l’extérieur d’une réalité physique qu’il contribue à objectiver, par les questions qu’il pose et les expérimentations qui en découlent. Descartes, dans les Méditations Métaphysiques, illustre cette rupture de façon emblématique. Le sujet humain ne se définit plus en référence à un dehors qui lui assignerait une place. L’activité même de la pensée le garantit à la fois de son existence et de sa nature d’être pensant. « Je suis, j’existe » affirme Descartes au tournant de la deuxième méditation, après avoir douté de l’existence de tout objet de pensée extérieur à lui. Cette mise à distance des phénomènes naturels est la condition de leur objectivation et de leur connaissance. La matière ou le monde sont soumis à des lois qui peuvent faire l’objet d’une formalisation mathématique. Néanmoins, l’universalité de ces lois ne permet pas de dépasser le cadre du déterminisme. Aucune finalité générale ne régit le monde. Comme l’affirmait Newton à propos des raisons d’être de l’attraction gravitationnelle, « je n’invente pas d’hypothèse ». On ne peut que constater et mesurer ce phénomène, mais il reste sans pourquoi. Ce développement de la science va de pair avec celui de la technique, dans le cadre de ce que Bachelard nommera plus tard une « phénoméno-technique » : la (re)production des phénomènes, condition de leur compréhension et de leur maîtrise. Le naturel et l’artificiel ne s’opposent pas. Tous deux obéissent aux mêmes lois, l’activité technique de l’homme prolongeant l’œuvre de la nature elle-même. Celle-ci, existant indépendamment de l’homme, n’a pu être créée pour son bon vouloir. Elle demeure une réalité étrangère à domestiquer. Dans cette optique, nul devoir n’attache l’homme à la nature. Celle-ci lui est au mieux indifférente, au pire hostile. Dans une certaine mesure, cette mise à distance des phénomènes rend possible l’instrumentalisation de la nature à l’origine d’une partie des maux contemporains. Il serait pourtant caricatural de faire de Descartes le père de la techno-science, responsable de la catastrophe écologique dont le XXIe siècle commence à prendre conscience. Comme le rappellent à point nommé Catherine et Raphaël Larrère dans Du bon usage de la nature, la formule de Descartes invitant à se rendre « comme maître et possesseur de la nature », dans la VIème partie du Discours de la méthode, intervient principalement dans l’optique de la « conservation de la santé. » Il ne s’agit en aucun cas d’asseoir une puissance illimitée sur la nature. Les éléments (air, terre, eau, feu) bien compris peuvent être nos meilleurs alliés, même si d’emblée ils existent indépendamment de nous.
L’idée de finalité naturelle revient au premier plan lors du développement de la biologie et de la naissance de l’écologie scientifique au XIXème siècle. L’étude des milieux vivants permet de mettre en évidence des relations plus ou moins harmonieuses entre espèces, faune et flore confondues, dans ce qu’on appellera plus tard des « écosystèmes ». Là encore, les conceptions du milieu naturel diffèrent quant au statut de la finalité : est-elle réductible à un ensemble de relations mécaniques ? est-elle une propriété qui émerge de ces relations ou leur préexiste-t-elle ? Autant de questions qui clivent les « écologues ». Dans tous les cas, on conçoit désormais la nature comme le résultat d’une évolution et non comme une totalité harmonieuse donnée. Si relations harmonieuses il y a, elles sont relativement instables et transitoires. La nature a connu des catastrophes avant même que l’homme ne voit le jour. Par ailleurs, le développement de la société industrielle ne permet plus à l’homme de méconnaître son interaction étroite avec les différents milieux vivants. Celui-ci est partie prenante de la nature : il contribue à la produire dans la dépendance qu’il instaure à l’égard d’un milieu de vie. On redécouvre, à travers la constitution de la notion de « paysage » par exemple, cette évidence que la nature existe en partie pour et par l’homme.
Difficile de parler encore de « nature » à la sortie de ce survol historique. L’idée paraît soumise à une double historicité qui relativise sa portée : celle de son évolution et celle de sa représentation par l’homme. Néanmoins, on peut toujours y recourir pour désigner ce qui dans le monde échappe irrémédiablement à notre contrôle (position défendue par C. et R. Larrère). La nature prend alors une fonction de limite : elle représente ce à quoi l’homme se heurte et qui circonscrit sa finitude. Mais, cette conception d’une nature par défaut ne peut suffire à fonder une démarche éthique ou politique : comment protéger ce sur quoi nous n’avons pas de prise ? L’impératif de préserver la nature reste vide si l’on ne sait que protéger dans cette nature.