Anarchie et démocratie

« Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant. » (Rousseau, Contrat Social, I, 6)

 Voici posé, de façon magistrale, le problème qui continue à servir d’aiguillon à la pensée politique moderne. Comment préserver et renforcer la liberté individuelle au sein de la communauté, dont la nécessité n’est plus à prouver ? Individu et communauté, ou la difficile synthèse entre des éléments jugés parfois inconciliables.

Ce problème se pose avec une acuité accrue en démocratie, censée restituer le pouvoir à ce peuple, dont la définition est loin d’aller de soi Mais, si le problème a été bien formulé, il n’a pas cessé d’être mal compris et retraduit dans des termes qui le dénaturent, et ce par Rousseau lui-même. Le basculement s’opère lorsque l’on réduit la question à la suivante : Quel type de gouvernement serait souhaitable pour réaliser cette conciliation entre individu et communauté ? Dès lors, le problème devient insoluble, car enferré dans une contradiction, que relève à juste titre Proudhon :

 « La politique est la science de liberté : le gouvernement de l’homme par l’homme, sous quelque nom qu’il se déguise, est oppression ; la plus haute perfection de la société se trouve dans l’union de l’ordre et de l’anarchie. » ( Qu’est-ce que la propriété ?).

 On fausse donc complètement le problème en cherchant sa solution dans la définition d’un gouvernement légitime. La conciliation de la liberté individuelle et de l’existence commune ne peut se réaliser dans quelque forme de gouvernement que ce soit, puisque le gouvernement est la négation même de la liberté individuelle. Par conséquent, on ne résout pas l’ambition démocratique d’un pouvoir populaire, en  statuant sur les formes légitimes du gouvernement. Et d’ailleurs, Rousseau  ne s’y est pas trompé, puisqu’il considère que la démocratie est impossible à réaliser : « A prendre le terme dans la rigueur de l’acception, il n’a jamais existé de véritable démocratie, et il n’en existera jamais. (…) S’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes. » (Contrat Social , III,4).

Rousseau a raison : le gouvernement démocratique est impossible, mais pas pour les motifs avancés. L’expression « gouvernement démocratique » est une antiphrase. La démocratie est la négation même de toute forme de gouvernement pour un exercice collectif et sans partage du pouvoir. Pour des raisons évidentes, une telle assertion fera frémir les politiques :

 « Les politiques enfin, quelle que soit leur bannière, répugnent invinciblement à l’anarchie, qu’ils prennent pour le désordre ; comme si la démocratie pouvait se réaliser autrement que par la distribution de l’autorité, et que le véritable sens du mot démocratie ne fût pas destitution du gouvernement. » (Proudhon, « Confessions d’un révolutionnaire »)

 En son principe même, démocratie signifie anarchie, comme absence de principe transcendant réglant les relations interhumaines. Elle traduit le pouvoir de ceux qui n’ont aucun titre pour gouverner autre que leur appartenance à la communauté. Jacques Rancière le rappelle d’ailleurs dans son ouvrage La haine de la démocratie  (La fabrique, 2005) : « Démocratie veut dire d’abord cela : un « gouvernement » anarchique, fondé sur rien d’autre que l’absence de tout titre à gouverner. » (p.48) Il reprend par là l’intuition proudhonienne d’une affinité essentielle entre démocratie et anarchie. L’anarchie est la seule réalisation possible de l’ambition démocratique. Reste donc à évaluer ce que peut l’anarchie comme puissance d’organisation politique. Le problème de départ n’en est pas pour autant résolu, mais l’on cesse alors de s’enferrer dans un faux problème, dont la solution est jouée d’avance : le renforcement du gouvernement, par peur de l’anarchie comme désordre qui guette la communauté. L’anarchie est bien liée au désordre, dans la mesure où elle porte atteinte à l’ordre gouvernementaliste et à ses sources de légitimation (Dieu, maître, anthropologie lycanthrope à la Hobbes, etc.). Mais elle ne s’oppose pas à tout type d’ordre, comme ne cessent d’ailleurs de l’affirmer des anarchistes aussi divers que Stirner et Proudhon. Elle ne pense l’ordre communautaire que dans l’immanence, comme auto institution du collectif dans un espace dont la géométrie demeure variable. Dès lors, dans la négociation de cet espace commun affinitaire et démocratique, l’homme fort et singulier trouve sa juste place et participe de l’élaboration de ces « notions communes », dont parlait déjà Spinoza.

Penser le lien essentiel entre anarchie et démocratie ne résout pas le problème initial, car cet espace commun est encore à inventer par recoupement d’initiatives individuelles. Mais cela permet de sortir de ces faux problèmes qui épuisent en vain (et pour cause) une kyrielle de penseurs/acteurs du politique. Les anarchistes apportent un souffle vivifiant aux démocrates, leur permettant de mesurer l’ampleur de leur ambition politique. Par eux, la démocratie devient possible : à nous d’être, par nos expériences et pensées, à la hauteur des problèmes qu’ils posent. Le décor est planté, il est en manque de personnages, d’individus singuliers désirant l’habiter.

L’anarchie est la pierre de touche des démocrates ; mais voulons-nous vraiment la démocratie ?

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