En finir avec le travail?

Le travail occupe encore une place primordiale dans nos imaginaires. Créateur de lien social, il permet à l’individu de subvenir à ses besoins, de rendre service à la société et de réaliser une part de son humanité. Face à ce discours lénifiant sur le travail, on a vite fait d’opposer la pénibilité qui le caractérise souvent, ainsi que les différentes contraintes (sociales, techniques, politiques) qui empêchent la réalisation de soi dans le travail. Dans les deux cas, valorisation ou condamnation, on rejoue l’imaginaire d’un travail essentiel à l’homme (comme réalité ou comme idéal). Cette attention portée au travail, que ce soit pour le valoriser ou aspirer à le changer, maintient l’idée que le travail doit être au cœur de l’existence humaine. Or cette conception est en passe de devenir caduque.

 Qu’entend-on par travail ? On a vite fait de se perdre dans toutes les définitions du travail, qui mêlent description sociologique et jugement normatif. On serait bien en peine de dégager une essence du travail indépendamment d’un contexte socio-historique donné. Les Grecs de l’Antiquité ou les Nambikwara ne travaillent pas au sens où nous travaillons. Pour la bonne et simple raison d’ailleurs, qu’ils ne disposent pas de mot pour désigner ce que nous entendons par travail (la production). Nous considérons comme travail toutes les activités qui produisent des marchandises destinées à satisfaire nos besoins (qu’ils soient vitaux ou secondaires). Le travail désigne l’activité humaine tournée vers la subsistance. Mais il ne se réduit pas à cette fonction instrumentale : il s’est à tel point autonomisé qu’on en fait un déterminant anthropologique. Je ne peux me réaliser que si j’ai un travail. Comment comprendre, sans cela, que les individus passent la majorité de leur temps de vie à travailler ? Si le travail n’était que pourvoyeur de moyens, une vie consacrée au travail serait absurde : elle gagnerait les conditions d’une vie qu’elle n’aurait pas le temps de vivre. Le travail est considéré comme une fin en soi, ce qu’il ne peut pas et plus être.

D’une part, même si j’ai l’impression de conforter mon identité dans le travail, celui-ci reste conditionné par sa finalité première : garantir la subsistance. Ma réalisation sera donc d’autant plus partielle que je serai au service de cette fin. Aucune activité, même libérale, n’échappe à cette dimension instrumentale du travail et à la dépendance qu’elle crée. Quel que soit l’espace de liberté/créativité que me donne mon travail, ce n’est pas par lui que ma liberté/créativité peut manifester sa pleine puissance.

D’autre part, le travail ne peut plus être le seul déterminant de la valeur des individus et des objets qu’ils créent. Le travail a pris une telle valeur dans les sociétés capitalistes, parce qu’on le considère comme à l’origine de la valeur des choses. Lui seul donne une mesure commune pour échanger et apporte une valeur ajoutée. Or cette valorisation par le travail, que les économistes nomment la « valeur-travail », n’est plus vraiment objective. André Gorz le souligne dans Misères du présent, richesse du possible. La productivité du travail individuel, pensée comme la source du revenu de l’employé et du profit de l’employeur, n’est effective que parce qu’elle est inscrite dans un double héritage collectif : des techniques et des savoirs. Tous ceux qui participent de l’amélioration des savoirs et des pratiques contribuent à la productivité de l’individu. Pourtant, on ne continue à rémunérer que celui qui vend effectivement sa force de travail. Première injustice : l’individu est seul rémunéré pour son utilisation d’un capital qui appartient à tous. La deuxième injustice tient au fait que cette rémunération est et sera inaccessible à une partie de la population. L’amélioration de nos capacités productives, crise ou pas crise, entraîne nécessairement une réduction du nombre d’individus employés. Les nombreuses restructurations, dont sont « victimes » les entreprises, témoignent de cette augmentation présumée de la rentabilité par réduction des coûts de personnel.

Par conséquent, la prégnance du travail dans l’imaginaire collectif est de plus en plus injustifiée pour les différentes raisons avancées. Il n’est plus à lui seul créateur de richesse, il devient inaccessible à un nombre croissant d’individus, et les « chanceux » travailleurs sont soumis à des contraintes peu épanouissantes. L’écart se creuse entre la représentation imaginaire du travail comme valeur essentielle et la réalité économique, sociale et politique du travail.

 Les différentes réflexions et propositions sur le « revenu d’existence » ou « allocation universelle » ou « revenu de citoyenneté » (1) qui se développent dans l’espace public européen depuis les années 1980 s’inscrivent dans la droite ligne de ce constat. Le travail ne peut plus être pensé comme la seule source de revenu d’une part et comme la condition sine qua non de réalisation de soi. En dépit de leurs différences, ces trois expressions reconnaissent la nécessité d’attribuer à chaque individu un revenu lui permettant de subvenir à ses besoins (en totalité ou en grande partie). Cette allocation de ressources est doublement inconditionnelle : elle touche tout le monde sans différenciation et n’attend pas de contreparties qui la transformeraient en salaire. Du point de vue symbolique, elle consacre l’idée que chaque individu, quelles que soient ses activités (productives ou non) participe au bien être de la collectivité. Elle nous donnerait ainsi les moyens et le temps de développer des activités artistiques, politiques, associatives, qui ont une valeur intrinsèque (individuellement et collectivement) puisqu’elles participent au bien commun. Le « revenu d’existence » permettrait de sortir du « salariat », de la nécessité de vendre sa force de travail pour garantir sa subsistance.

Le problème majeur apparent auquel se heurtent les défenseurs de cette idée reste celui de son financement. Les propositions sont multiples dans ce domaine : réaffectation des aides que l’Etat dispense déjà (R.S.A., allocations chômage, allocations familiales, bourses d’études, pensions de retraite, budgets de la politique de l’emploi, par exemple), taxes sur la richesse produite, impôt sur le revenu, etc. Il ne manque pas d’ouvrages ou articles détaillés sur cette question, qui exposent les conditions pratiques de sa mise en œuvre. Ceux qui considèrent cette mesure comme irréaliste, car non finançable, oublient que nous n’avons déjà pas les moyens des politiques que nous menons.  On pourrait par exemple, comme le suggère Marie-Louise Dubouin-Mon (2), émettre un flux monétaire équivalent à la richesse produite et le répartir ensuite sous forme de revenu d’existence à l’ensemble des individus.

Quelle que soit l’option choisie, le revenu d’existence dépend toujours plus ou moins du travail et des richesses produites. Reste à déterminer si celles-ci seront suffisantes pour garantir la satisfaction des besoins primaires de toute la population. Qui voudra encore travailler si on lui garantit un revenu suffisant pour vivre ? L’émergence même d’une telle question est le symptôme selon A. Gorz de l’ambivalence du discours dominant sur le travail. D’un côté on en fait un élément central de réalisation de soi, et de l’autre on rejette toutes les mesures qui pourraient inciter à ne pas travailler. Si l’incitation au travail est perçue comme nécessaire, c’est que le travail reste une contrainte pour la majorité des individus.

Le financement du revenu d’existence ne sera possible que si l’on change notre rapport au travail, pour que les gens continuent de travailler. Pour cela, il devient urgent de rétablir une corrélation entre production et utilité sociale. Nombre d’activités produisent des biens dont l’utilité est plus que douteuse, au-delà de la création de leur propre demande. Si les individus participent eux-mêmes à la définition de ce qui leur paraît nécessaire, ils contribuent bien plus volontiers à sa production.  Encore faut-il, par ailleurs, que les activités productives ne soient pas aliénantes pour ceux qui les pratiquent. La réflexion sur l’amélioration des conditions de travail s’inscrit dans cette optique d’une reconsidération de la place du travail dans nos sociétés. Elle ne prend sens que si les activités productives ne sont pas radicalement séparées des autres sphères de l’activité humaine. Si la pénibilité est partagée et réinsérée dans l’optique d’une utilité commune, le travail peut même devenir une fête. On a tous en mémoire des moments de partage autour d’activités au départ contraignantes : retaper un logement entre amis, s’aider entre voisins pour des activités agricoles, etc.

L’instauration d’un revenu d’existence pourrait être l’occasion d’expérimenter ce collectivisme et de redonner une place à toutes ces activités autres que productives dans lesquelles l’homme manifeste son humanité.

« Une des fonctions de l’allocation universelle est, au contraire, de faire droit au développement des facultés de chacun le droit inconditionnel à une autonomie qui transcende sa fonction productive et existe par et pour elle-même sur le plan moral (autonomie du jugement de valeur), politique (autonomie de la décision concernant le bien commun), culturel (invention des styles de vie, modèles de consommation et arts de vivre), existentiel (capacité de se prendre en charge au lieu d’abandonner aux experts et autorités le soin de décider ce qui est bon pour nous). » (3)

On aurait pourtant tort d’attendre de cette mesure seule un tel « miracle », une telle mutation de nos imaginaires. Elle ne sera au mieux qu’un coup de pouce pour retrouver une forme d’autonomie, qui la rendra à terme inutile. Sans cela, il ne sera qu’une mesure technocratique parmi d’autres, qui donne aux sujets l’illusion que tout peut changer sans qu’eux-mêmes changent. La défense du « revenu d’existence » ne doit donc pas occulter la « révolution imaginaire » dans laquelle elle doit s’inscrire et à laquelle chacun peut contribuer par ses pratiques autonomes. Ce revenu pourrait être une étape vers la nécessaire sortie d’une société du tout salariat, qui aliène le travail et amoindrit l’homme.

 

NOTES :

(1) Ces expressions ne sont pas équivalentes, mais elles répondent au même problème.

(2) Marie-Louise Dubouin-Mon « André Gorz et l’économie distributive », in André Gorz, un penseur pour le XXIe siècle, Paris, La Découverte, 2009, p.140-141.

(3) Gorz André, Misères du présent, richesse du possible, p.145.

 

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