Le problème du fondement de la critique.

De façon implicite ou explicite, le discours critique est confronté tôt ou tard au problème de son fondement. On pourrait même dire qu’en un sens, la critique est traversée par la question du fondement de tout discours, puisqu’elle s’efforce d’introduire de nouvelles lignes de partage, de démystifier un certain rapport au langage. La critique opère par dévoilement, exhibition des signes dans leur artificialité. Louis-Jean Calvet décrit ainsi la sémiologie critique de Roland Barthes : « il signale les signes, il tente d’indiquer sous le naturel affecté le culturel masqué, il dévoile, il démonte les rouages, il donne à voir. » (Roland Barthes – Un regard politique sur le signe, p.156).

Le travail critique consiste donc en une mise en crise du « ce qui va de soi », pour montrer que cette apparente évidence est sous-tendue par des enjeux et stratégies qui la particularisent et lui font perdre son universalité immédiate. La critique relève d’une « pensée de derrière », quasiment d’ordre généalogique. Mais une fois ce travail d’exhibition/révélation effectué, la critique court le risque d’être ressaisie dans l’ensemble des mystifications qu’elle fustige. Si tout discours est en un sens d’ordre idéologique, contribue à instituer le réel (qui ne peut se définir en dehors d’un langage donné), alors comment faire le discriminant entre les différents types de discours ? De quel « droit » fustiger tel ou tel type de discours, s’il nous est impossible de fonder cette critique dans un en-dehors du discours ? On peut distinguer trois manières de prendre en charge ce problème du fondement de la critique.

1) La première position, peut-être la plus confortable, consiste à refuser l’équivalence entre le réel et le discours. Nous aurions accès au réel indépendamment d’un discours sur lui. Dès lors, ne seraient idéologiques que les discours qui occultent ce réel, qui le dénaturent. La critique trouve alors son fondement dans une ontologie qui la justifie, sur un accès à l’être garanti. Le langage n’est qu’un moyen de communiquer sur ce qui est, de « dire le monde », mais il ne contribue pas à l’instituer. Cette première possibilité reste insatisfaisante, et relève d’une forme de mentalité pré-critique. En effet, la critique n’y est pas poussée jusqu’à son terme : si tout est culturel, alors le discours critique n’échappe pas à sa relativisation critique.

2) La deuxième position assume jusqu’au bout le principe d’immanence : il n’y a pas d’en-dehors du langage et donc pas de possibilité de fonder absolument le discours critique.  Autrement dit, le démystificateur peut être pris à son propre piège critique et voir sa perspective relativisée au nom même de ce qui justifie sa démarche, de son postulat métaphysique. Si tout est discours, et n’est que discours, alors pourquoi préférer l’un plutôt que l’autre ? Aucun ne peut prétendre au monopole de la signification et de la vérité ; mais on peut néanmoins introduire des distinctions sans faire référence à un fondement extérieur. La distinction principale passe entre les discours qui s’assument comme idéologiques et ceux qui demeurent nimbés d’une aura de naturalité, qui occultent l’impossibilité de leur fondement. Le travail critique, tel que l’effectue Barthes, consiste alors à dénaturaliser ces productions symboliques, à « rendre compte en détail de la mystification qui transforme la culture petite-bourgeoise en nature universelle » (Mythologies, p. 7).

Cette approche reste aussi, en un sens, insatisfaisante, surtout lorsque le discours démystificateur fait l’objet d’une récupération idéologique. Si tout est « simulacre », comme ne cesse de le claironner Jean Baudrillard, alors tous ces simulacres se valent, chacun y trouvera celui qui le satisfera. Le marché des signes doit pouvoir répondre à toutes les demandes des consommateurs. Le discours critique peut ainsi produire son pire ennemi, une forme de relativisme assumé, voire frondeur. « C’est mon choix » : formule lapidaire et sans appel, qui renvoie le critique à ses chères études. On retombe ainsi sur une naturalisation individuelle du discours. Le sujet devient le dépositaire de sa propre vérité. Les conséquences politiques d’une telle position paraissent dramatiques. Dès lors, nous semble-t-il, le discours critique ne peut se complaire dans cette auto-référentialité qui finalement produit et renforce ce qu’elle dénonce. En réalité, cette auto-référentialité du discours n’est jamais totale dans la perspective critique.

3) Elle ménage en effet, de façon plus ou moins implicite, un certain rapport avec un en-dehors du discours, qui rend possible celui-ci. La critique n’abolit pas tout rapport à l’ontologie, mais ne rejoue pas pour autant une approche fixiste de celle-ci. Pour ce faire, elle s’appuie essentiellement sur une logique de l’expression. Sera écartée toute pratique ou discours qui entrave l’expressivité individuelle ou collective, qui la fige dans une pseudo-naturalité. Cette oppression n’est pas uniquement pensée, mais fait aussi l’objet d’une expérience affective, comme par exemple la « tristesse » telle que Spinoza la définit (« passion par laquelle l’esprit passe à une perfection moindre », par opposition à la joie). L’affect aura ainsi une fonction critique, permettant de discriminer discours expressifs et discours « oppressifs ». Il n’opère pas par recouvrement du sens critique, mais au contraire l’aiguillonne. Si l’être est multiple, différencié, alors seront valorisés les discours et pratiques qui permettent aux individus de faire l’épreuve « idéopathique » (intellectuelle et affective) de cette différence à l’œuvre. La critique s’effectue bien au nom d’un certain rapport à l’être d’emblée évaluatif. Elle occulte parfois ce fondement normatif, par crainte d’y perdre son objectivité. Mais cette dissociation entre objectivité et normativité (fait et valeur) est le produit de l’ontologie fixiste qu’elle dénonce. Elle peut donc à juste titre la dépasser pour mettre à jour les valeurs qui sous-tendent le travail critique et lui donnent toute sa force : le présupposé d’une complexité indépassable du réel, dont l’épreuve peut permettre aux individus de densifier leur existence individuelle et collective. Cette recherche d’une densification de la présence individuelle ne se traduit pas par le désinvestissement politique, que l’on désigne sous le terme d’ « individualisme ». L’opposition individu/ communauté est en effet du même acabit que la disjonction exclusive fait/valeur et le noyau de nombreux faux problèmes.

Politique et démocratie reposent sur la recherche d’une telle densification mutuelle des existences. Le discours critique permet alors d’esquisser les territoires et plateaux de réalisation du bien commun.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.