L'homme et la mort.

Le Hagakuré est le recueil des enseignements d’un samouraï devenu moine du nom de Jocho Yamamoto (1659 – 1719). C’est un texte mythique pour tous les pratiquants d’arts martiaux, mais sa portée est bien plus grande qu’un simple recueil de « recettes » pour mieux suivre la « voie du samouraï ». D’ailleurs, Yukio Mishima ne s’y est pas trompé, et en propose un commentaire remarquable dans Le japon moderne et l’éthique samouraï (Paris, Gallimard, 1985).

La lecture de ce texte procure un dépaysement salutaire, dans cette période de "paix", vécue par beaucoup comme une période de crise institutionnelle et sociale. Les enseignements éthiques de Yamamoto font l’effet de « considérations intempestives », donnant une certaine prise sur le « siècle ». A travers cette voie du guerrier, une véritable éthique se met en place, dont les principes nous semblent d’un pouvoir critique fécond.

« Je découvris que la voie du samouraï, c’est la mort » en est le principe central, mais son interprétation est plurielle. En un premier sens, l’individu doit viser la perfection dans tout ce qu’il entreprend. Son engagement doit être plein et entier, il doit s’y risquer entièrement. Son échec devient alors synonyme de déshonneur et de mort. On comprend qu’une telle sentence ait pu servir de précepte pour les kamikazes lors de la Seconde Guerre Mondiale, au prix d’une interprétation réductrice. Yamamoto ne fait pas un éloge de la mort, mais de la réalisation de soi, d’une forme d’ascèse. La mort n’est que l’opérateur de cette ascèse, car sa prise de conscience enjoint l’individu à être pleinement tout ce qu’il peut être, à chaque instant. La possibilité de la mort, « possible indépassable » (Heidegger), est vecteur de réalisation de soi. Mais cette prise de conscience n’a pas lieu d’être angoissante, car pour le samouraï la mort est une forme d’accomplissement de soi. Eloge du suicide alors ? Sous une certaine forme, mais comme expression d’une force et non d’un renoncement. Le suicide suit l’œuvre et ne la précède jamais. Mishima en est l’exemple.

Mais ce souci est aussi la voie d’une dédramatisation de l’existence :

« entre autres proclamations publiques, le seigneur Naoshige fit celle-ci : « il faut aborder les questions importantes avec légèreté. » Voici l’explication qu’en donne Ittei Ishida (…) : « Il faut prendre au sérieux les plus petits détails. » »

Prendre les questions importantes avec légèreté permet d’y réussir avec d’autant plus d’aisance, de désinhiber l’individu. Quant à sa réciproque, elle met l’accent sur le sens vital des formes et du détail. Toute l’existence humaine se joue dans ces détails que l’on néglige et qui préparent les événements fatals. La prise de conscience de la mort se traduit alors par une intensification de la présence et donc une plus grande attention aux détails et aux autres.

Autant de principes éthiques qui conservent une forme d’actualité : l’art de la guerre est une éthique en temps de paix. « Intelligence », « compassion », « courage », voici les trois vertus cardinales du samouraï soumis à son maître. Certes, ce maître n’est plus : l’homme a acquis une forme d'autonomie politique, mais les préceptes moraux demeurent, comme rempart contre la servitude. Celle-ci n’est pas forcément visible et instituée, mais elle modèle les corps et les esprits. La voie du samouraï, par l’ascèse hédoniste qu’elle propose, est une voie active de résistance, loin de la « lutte des classes » et des conflits géopolitiques inaccessibles à l’individu.

L’intensification du présent, dans un rapport réfléchi à son passé, est la meilleure voie pour se donner un futur. Point de morale réactionnaire ici :

« On ne peut, en effet, être constamment au printemps ou en été, il ne peut pas non plus faire jour en permanence ; c’est pourquoi il est vain de s’entêter à changer la nature du temps présent pour retrouver les bons vieux jours du siècle dernier. L’important est d’œuvrer pour que chaque moment soit aussi agréable que possible. » (Hagakuré, Trédaniel, p.63)

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