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Billet de blog 18 août 2013

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Spinoza Senseï

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Nous n'avons pas la prétention d'affirmer, comme certains, que le matérialisme a fait l'objet d'une occultation systématique dans l'histoire de la philosophie. Ce n'est pas à ce titre que nous nous permettons de convoquer la philosophie de Spinoza. Les commentaires de sa pensée sont nombreux et quelques-uns de très grande qualité (Deleuze, Macherey, Misrahi, P.F. Moreau, Matheron, Guéroult, etc. pour ne citer que les plus célèbres…).

Nous n'avons pas non plus la prétention, dans ce court article, de faire un résumé systématique de sa doctrine; d'autres s'y sont essayés avec succès. Nous voulons simplement insister sur un aspect singulier de sa réflexion, pour l'infléchir dans une direction singulière, sans en trahir l'esprit.

Si Spinoza est souvent considéré comme matérialiste, c'est avant tout par la place qu'occupent le corps et l'affectivité dans sa réflexion. En lecteur critique de Descartes (qui ne méconnaissait d'ailleurs pas le corps), Spinoza oriente la question éthique sur les potentialités du corps propre, dans un fameux passage, mis à l'honneur par G. Deleuze notamment:

« ce que peut le Corps, personne jusqu'à présent ne l'a déterminé, c'est-à-dire, l'expérience n'a appris à personne jusqu'à présent ce que le Corps peut faire par les seules lois de la nature en tant qu'on la considère comme corporelle, et ce qu'il ne peut faire à moins d'être déterminé par l'Esprit. » (Ethique, III, scolie proposition 2).

Une partie de ce maître ouvrage, L'éthique, est consacrée à l'exploration des rapports entre corps et esprit, et des possibilités respectives de ces deux attributs humains, dans la perspective d'une libération de l'individu. Car si Spinoza est matérialiste, en aucun cas il n'adopte une perspective réductionniste (pour laquelle l'esprit n'est qu'un épiphénomène du corps). Il pense, de façon moniste (il n'existe qu'une seule réalité substantielle), l'union entre ces deux attributs et leurs modes de fonctionnement en l'homme. Pensée et corps agissent en étroite corrélation, puisqu'ils sont les deux angles de vue d'une même réalité, d'un même effort pour persévérer dans l'être. L'esprit n'agit pas sur le corps et réciproquement, car il n'y a pas de distance causale entre eux. Tout changement corporel se traduit, s'exprime intellectuellement, et réciproquement.

Dès lors, l'entreprise de libération de l'individu, tant de l'erreur que de la passion, passe par une exploration conjointe des possibilités du corps et de l'esprit. Plus le corps humain sera capable d'expérimenter des affects divers et de s'en rendre maître, plus l'esprit sera éveillé et plus l'individu sera libre: « L'Esprit humain est apte à percevoir un très grand nombre de choses, et d'autant plus apte que son Corps peut être disposé d'un plus grand nombre de manières. » (op.cit., II, prop. 14).

            Par cet aspect essentiel, l'éthique de Spinoza manifeste, selon nous, une parenté étroite avec le "budo", la pratique des arts martiaux comme voie de libération individuelle. Le travail sur le corps propre y est en effet perçu comme une voie pour intensifier la présence individuelle dans le monde, pour densifier son être-là, en résorbant la césure entre corps et esprit. Etre pleinement conscient et agissant à chaque instant de son existence, être réceptif aux moindres variations internes et externes, pour mieux les apprivoiser et s'y insérer avec "courtoisie" (la première vertu du budoka pour G. Funakoshi, fondateur du karaté moderne). L'effort et le travail sur soi ne sont pas une fin en soi, dans le budo comme dans l'éthique spinoziste : ils visent la mise en place d'une spontanéité intelligente, par création de nouveaux automatismes :

« S'il faut substituer aux automatismes faux et parasites des automatismes vrais et harmonieux, il ne faut pas en rester là. A la fin, l'effort doit cesser et faire place à une spontanéité joyeuse et libre dans laquelle aucun contrôle n'est nécessaire.

Mais vouloir être spontané avant d'avoir discipliné nos automatismes ancestraux, c'est s'exposer à être l'esclave de toutes nos impulsions brutes et désordonnées. Vouloir aboutir au "sans effort" avant d'avoir éveillé en soi la force, l'énergie, la volonté, c'est s'exposer à la veulerie et la lâcheté. » (J.L. Jazarin, Le Judo, Ecole de vie, p.92).

La spontanéité n'est pas donnée, elle est à construire par un travail sur soi incessant, une pratique continuelle mobilisant à la fois le corps et l'esprit. Spinoza avait compris cela, et le résume dans ce qu'il nomme une "règle de vie" dans la proposition 10 de la Vème partie de l'Ethique:

« Donc, le mieux que nous pouvons faire, aussi longtemps que nous n'avons pas la connaissance de nos affects, c'est de concevoir une règle de vie correcte, autrement dit des principes de vie précis, de les graver dans notre mémoire, et de les appliquer sans cesse aux choses particulières qui se rencontrent couramment dans la vie, afin qu'ainsi notre imagination s'en trouve largement affectée, et que nous les ayons toujours sous la main. Par ex., nous avons posé parmi les principes de vie (…) qu'il faut vaincre la Haine par l'Amour ou Générosité, et non la compenser par une Haine réciproque. Et, pour avoir toujours sous la main cette prescription de la raison quand on en aura besoin, il faut penser aux offenses que se font couramment les hommes, les méditer souvent, ainsi que la manière et le moyen de les repousser au mieux par la Générosité; car ainsi nous joindrons l'image de l'offense à l'imagination de ce principe, et (…) nous l'aurons toujours sous la main quand on nous fera l'offense. »

La règle de vie consiste en une forme d'auto conditionnement affectif et intellectuel, qui vise la mise en place de nouveaux automatismes psychosomatiques. Elle s'appuie sur la raison et sur l'imagination. L'individu, dans les moments de tranquillité, doit se préparer aux passions tristes (celles qui amoindrissent notre puissance vitale, comme une agression physique par ex.) en répétant mentalement la conduite jugée la plus adéquate pour la transformer en source de joie et d'expression de soi. Ainsi, lorsque l'affect survient, l'individu est disposé à l'accueillir à son avantage. L'éthique spinoziste passe donc par cette étape centrale (mais non terminale, comme dans les arts martiaux) qu'est la création de réflexes mentaux et corporels, permettant d'affronter l'adversité avec sérénité et courtoisie.

La lecture ardue de l'éthique, qui possède ses rythmes propres (austérité des propositions et luminosité des scolies, comme le remarque Deleuze), rejoue la difficile maîtrise du corps dans les arts martiaux. Les deux pratiques doivent marcher de concert, chacune menant à l'autre, dans une circulation libératrice. Cette ascèse n'est pas le produit du ressentiment : elle mène dans les deux cas à une meilleure insertion de l'individu dans une réalité qu'il contribue à faire vibrer. Par là, le sage spinoziste ou zen gagne une forme d'éternité intra-mondaine : il ne donne plus prise aux passions tristes, mais évolue dans une béatitude bienveillante :

« Le sage, au contraire, considéré en tant que tel, a l'âme difficile à émouvoir ; mais conscient et de soi, et de Dieu, et des choses avec une certaine nécessité éternelle, jamais il ne cesse d'être ; mais c'est pour toujours qu'il possède la vraie satisfaction de l'âme. » (op. cit., scolie prop.42, Vème partie).

Le "Dieu" de Spinoza n'a rien du Dieu anthropomorphe des religions monothéistes ; il équivaut à la réalité, telle qu'elle devient. Aimer Dieu signifie alors transformer la nécessité naturelle en occasion de libération joyeuse, sans espérer d'autres mondes.

NB: sur le rapport entre karaté et politique, on peut consulter l'article écrit pour la revue Z n°1

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