Premier et dernier mot de la « critique », le « bon moment » étend son hégémonie sur toutes les pratiques symboliques : littérature, cinéma, philosophie… Son argument est sans appel. « Tu auras beau critiquer telle imprécision conceptuelle, telle grossièreté visuelle, narrative…, il n’en demeure pas moins que nous avons passé un bon moment. » Peu importe la vacuité de l’objet si elle produit tout de même la réplétion du sujet qui se meut en lui. « Tel film est dans le fond insignifiant, ne m’apporte pas d’éléments pour enrichir ma subjectivité, je le concède volontiers, mais j’ai tout de même passé un bon moment. » Comment le sujet peut-il se satisfaire d’une telle consommation assumée du vide ? Comme si l’oubli de soi dans un objet insignifiant donnait le sentiment du plein, de la belle totalité. L’expérience de ma propre vacuité dans la vacuité de l’objet l’annule. Elevé au carré, le vide se potentialise, se mue en l’apparence affective de son contraire : le plein. Nous souffrons ainsi d’une forme d’obésité paradoxale, d’une sur-inflation du vide, d’une autophagie négatrice de toute altérité questionnante. Sous le prisme du « bon moment », rien ne résiste. Nous rentrons dans une forme de délire du vide qui le rend plus plein que le plein. En effet, alors que la jouissance critique fait signe vers un reste inassignable (l’irréductibilité de l’objet comme chose, ce qui résiste à la critique et la rend pourtant possible), le « bon moment » absorbe complètement son objet, sans reste.
« L’obèse lui aussi est en plain délire. Car il n’est pas seulement gros, de la grosseur qui s’oppose à la morphologie normale : il est plus gros que le gros. Il n’a plus de sens dans une opposition distinctive, mais dans son excès, dans sa redondance, dans son hyperréalité. (…) L’obésité serait ainsi un bel exemple de cette péripétie qui nous guette, de cette révolution dans les choses qui n’est plus dans leur dépassement dialectique mais dans leur potentialisation, dans leur élévation à la puissance deux, à la puissance n, de cette montée aux extrêmes en l’absence de règle du jeu. » (Baudrillard, Les stratégies fatales, p.38)
Le « bon moment » s’inscrit dans cette logique de potentialisation dont l’obésité est le symptôme. La potentialisation du vide de la critique lui donne une présence hyper-réelle. Peu importe que nous n’ayons pas les éléments de compréhension de l’œuvre, peu importe d’ailleurs sa pauvreté symbolique, sa grossièreté intrinsèque, du moment que nous « avons passé un bon moment ». Le bonum momentum cristallise cette obésité critique, par inflation de son propre vide.
Au-delà de la consommation petite-bourgeoise des signes de culture et du « divertissement » pascalien, il joue comme leur pure forme affective, leur résidu pur. Il ne s’agit plus de se distraire d’un ennui existentiel, de meubler la béance de sens qui nous fait face, ni même de se donner l’illusion de participer d’une Culture formatrice. Le « bon moment » se suffit à lui-même : il est sa propre justification, comme si le plaisir n’avait besoin que de lui-même pour se légitimer. Que répondre à l’affect ? Il réduit au silence ou à son parent pauvre : la violence.
Le silence éternel de l’obésité critique m’effraie.