« A MORT LES VIEUX !? »

"La vieillesse est ce naufrage que tu désignes d'abord, que tu fabriques lui ayant retiré tout ce qui pouvait servir à pagayer au cas où. Et tu te mangeras la main d'avoir choisi cette vision-là des choses."

« Que Dieu vous garde de sacrifier le présent à l'avenir ! »
Anton Tchekhov

 

Alors tu penses que j'aurais finalement choisi de venir partager, prendre-avec les dernières années, mes derniers mois avec ma vieille mère, et être au moins un temps son bâton de sa vieillesse ? Oh oui. Le choix était fait, plié de longtemps, à mon insu ou pas. Une décision à m'en rendre malade avant qu'elle ne puisse être entendue. Le sacrifice aurait été que je ne m'y rende pas à son appel. L'une comme l'autre nous avions besoin d'adieux réels. Une étreinte avant que la vie nous sépare avec sa mort.

La vieillesse est ce naufrage que tu désignes d'abord, que tu fabriques lui ayant retiré tout ce qui pouvait servir à pagayer au cas où. Et tu te mangeras la main d'avoir choisi cette vision-là des choses. Un vieux machin, des vieux crétins, tous ceux qui resteront hantés par la maison de retraite. Avant pendant et après. Tu ne laisses pas couler mais dériver seul, jusqu'où ?
Bien sûr choisir abruti ! et je choisis encore, choix de chaque jour, chaque heure et toutes les minutes. Et quand je serai trop fatiguée... Pas d'autre choix que celui-là qui est bien plus fort que moi puisqu'il s'agit d'un principe. Et ce principe qui me constitue ai-je le droit de m'en expliquer à cette heure ?
Des principes qu'on ne t'apprend pas, mais que l'on voit à l'oeuvre. Enfant encore nous étions aux premières loges. Mes grands-parents n'auront même pas le temps d'imaginer une maison de retraite. Ça va trop vite en ce temps-là et on dégage vite fait. Mais pas seul, entouré d'amour.
En ces temps les vieux visitaient encore leurs enfants, qui les hébergeaient et parfois pour des mois, aux mauvais jours souvent. Enfin chez nous presque toujours. Ça doit être une question d'espace ou sinon ? Jamais vous n'avez accomplis un tel mouvement de générosité.

La vieille personne que je salue par ma présence, qui m'oblige aussi comme je l'ai toujours imaginé, puisqu'elle est ma plus proche. Ma familière, ma si vieille pote, mon ennemie aussi parfois, ma rigolote, ma mère autant – et elles ne sont pas si courante à être ainsi. Originale et tendre.
L'impensable d'une mère qui a toujours été bien là pour tous, comme aux plus mauvais jours. Consolatrice ou parfois méchante aussi, comme si les vieux n'auraient plus droit aux mêmes mauvaises humeurs que nous, affrontant des malentendus et des vexations qui comptent, pas seulement des lubies dont on se moquera.
Ils ont une raison (souvent à chercher du côté de l'humiliation puisqu'on ne les ménage plus) dans un sens qu'on ne leur accorde plus. « Elle dit n'importe quoi !? » comme on le dit des fous ou des enfants. Qu'on enferme les fous. Et tous les enfants ?
Tu te marres consterné de devoir y arriver un jour. Et qui ne leur ressemblera pas ? Tatie Danièle est toujours là, qui n'aime pas du tout qu'on la méprise. Vivante. Un principe pour elle aussi, un préalable. Elle aimera celle qui ne la roulera pas. Et ça prendra du temps, comme une amitié. Quoi d'autre ?
Pourquoi les vieux devraient-ils accepter cette manière qu'on a finalement à la fin de leur parler comme à des crétins, croyant converser avec des abrutis ? Qui perd l'esprit ? La surdité variable de la plupart de ces vieux fait son ouvrage, heureusement, contre la surdité globale de ceux qui s'adressent à eux. Rien entendre vaut mieux, même si ça peut coûter cher. Surdité à laquelle ils ont affaire et les rend aussi susceptibles que possible, murés dans un espèce de silence fâché et conduit à des haussements de tons qui apeurent ces vieux. Les épargne aussi.
« Ils retombent en enfance. » Vas-y ! « Je ne le reconnais plus... » Mais c'est toi qui es moche !

C'est aussi toi qui les maintient sous l'eau jusqu'à ce qu'ils se taisent, la bouclent, plus seuls que des meubles. Des bulles d'air. Plus de vagues.
Entrés dans ce contexte de solitude totale finalement, ils ne disent plus rien, à raison. A quoi bon et à qui ? Il n'y a personne. Ce n'est pas assez, ou trop, pour te décider à prendre en charge ce truc qui ne s'en apercevra même pas d'ailleurs. Ils ne se rendent pas compte les vieux n'est-ce pas ? Et ils resteront là où tu les auras parqués, enfermés dans un nulle part et pour l'éternité.
Sinon eux à demander parfois, vague espoir, « Quand est-ce qu'on rentre ? ». Séquence émotion...
Ta famille fait comme elle le veut, comme elle le peut et c'est son droit.
Le mien consiste à vouloir ajouter si je le pouvais une loi, un mot dans la constitution, un 11e commandement, un texte sur leur fin de vie, nos devoirs, nos obligations quand ils le méritent. Et on y arrivera.
Toutes tes lâchetés sont inscrites, te coûteront cher et c'est tant mieux. Sinon à envoyer le vieux en question en Syldavie dans des maisons de retraites discount.

Aujourd'hui tu te cantonnes à ta progéniture quand il y en a, et qui stimule ton besoin éperdu d'avenir généralisé, comme s'il était seul à avoir une fenêtre sur la rue. Le passé des vieux est plus plombant, tu le circonscriras pour le maintenir à distance.
Aujourd'hui tu ne te souviens plus et c'est tant mieux, comme on casse une chaîne imaginant se rendre libre. Si tu ne conçois plus ce qui ferait oeuvre de transmission – et ça a l'air d'être ainsi en cette époque – c'est de malformations auxquelles tu auras à faire. Ton silence sur les autres et surtout ceux d'avant, cette histoire à laquelle tu ne crois plus, ne te donne pas de chance pour demain. Si tu l'as choisi toi aussi, c'est moche et méchant.
Des maisons en mètres carrés innombrables et où les tiens se confinent. Rien partager. A deux finalement dans un T5 et avec des chambres vides comme pour dire « on a vécu, la preuve ».
« Du passé faisons table rase !! »
Bien sûr.

Pourtant leur passé, celui des vieux, n'est pas une marotte. Il devient chez certain qui vont loin, un lourd manteau d'hermine mité par endroit. Aussi vieux c'est plus sûrement une lourde empreinte. Ce passé devient envahissant avec ces années empilées derrière eux, autant.
Celles de ma mère hantée par un absent qu'elle fera vivre jusqu'au bout et pendant quarante ans. S'en allant comme on ferme la porte d'un désert, à la fin. Imagine !

Et si ça déconne par moment, ça ne me surprend pas autant. "Qu'est-ce que je suis, ta soeur?" Pourquoi pas.
Mais non, à deux comme vous êtes tous et sans imagination autant. Alors cet enfer d'aimer un homme mort pour toujours, une ineptie. Et partir vite le rejoindre finalement, m'ayant fait de vrais adieux, serrées dans les bras et regards du profond. On s'attendait.

Tu crois que seule elle ne parlait pas elle aussi à voix haute ? Les dingues ne sont pas toujours les autres, mais ceux qui pleurent silencieusement d'une douleur que tu préfères ne pas imaginer. Alors si tu tries, l'imagination entière te sera bouclée.
Le poids des ans marqué aux articulations et à la mémoire, occupée par tant de mondes et tant de disparitions. Ils sont forcés d'être scotchés aux rêves et à l'absence, une vieillesse douloureuse et solitaire les y oblige. Si tout se multiplie en nous depuis plus de 90 ans de vie, des photos souvenirs qui happent en tristesses et regrets, c'est du lourd et c'est normal. Son mari et sa mère – les plus évoqués – lui manquent autant et depuis tant d'années. Pareille, la même souffrance égale à elle-même et toujours, la sienne, et tous les jours. Ça n'a pas existé un jour où elle ne parle pas de mon père. Il n'est pas question de passé de présent ou d'avenir, mais d'une vie qui s'étale et se récite. « Faire son deuil », la plus mauvaise blague. Un errata.
Elle se réveille en cauchemars des bombardements de la deuxième guerre mondiale, sous lesquels elle était, en vrai, « ...et les détails étaient si réels !!! » me dit-elle étonnée, apeurée. Et elle les voit les attentats, elle sait les lire. Alors basta !
Les vieux ça devient finalement comme le mauvais souvenir que tu as pris l'habitude d'enterrer.
Si on y est, si on suit à la trace la journée de ces vieux et leurs nuits, on pourra constater que la raison de leur désorientation et autres failles béantes, s'appuient violemment et principalement sur l'absence. La solitude absolue et le jugement.
La condamnation.

On dirait que tu imagines les vieux comme un encéphalogramme plat avec quelques moments de grâce justement quand tu es là en visite. Et c'est si peu de choses, un instant, au point que tu peux les laisser seuls, la vie se débrouillera bien avec eux. Tu n'as pas le choix, justement.
Non je ne dois rien de plus à ma mère ou sinon nous sommes tous endettés à part égale comme sur un testament. Je te l'affirmes et connais moi ma propre dette. Cette très vieille histoire de Talents, une monnaie. Je lui rapporte seulement avec fidélité le compte de ce qu'elle m'a donné, et de toutes les manières je l'aurais fait. Avant, mais bon...
« Tes yeux sont si beaux et si aimant... » Je n'ai enfin plus rien à lui prouver. Je suis là et elle mettra du temps à le croire.
Tu lui dois tout. Nous.
Pour moi ça n'est certainement pas comme un voeu, c'est surtout un devoir accompli. Il m'enseigna tant de choses, dont je te suis gré ma mère. Donnant donnant. Elle a vécu dans un monde où les vieux cassaient leur pipe bien plus tôt. Les siens, ses vieux, elle en prendra soin jusqu'au bout, bien plus que par devoir, par amour. Et vous n'aimez pas sinon...

Elle va partir et tu la laisseras seule ou avec des inconnus, et face à la mort dont on voit bien qu'elle la hante constamment, face à une échéance qui peut basculer d'un instant l'autre ? Vivre ses derniers instants avec une étrangère, ton pari ? Tu ne te dérangeras pas et pour ta prétendue sécurité ?
Tu en as assez fait ? Assez pour cette femme qui t'a tout donné de A à Z ? Assez de son secours qui t'a sauvé de tellement d'embûches ? Toujours là. Et pour toi essentiellement. Mais pas seulement.

Je ne jouais pas la douleur, elle était en moi et elle seule le savait. Ma mère ne me l'a jamais reproché puisque je suis sa fille, et se sentait pour partie responsable sans avoir eu besoin de lire les ?uvres complètes de Dolto, parfois coupable. Elle ne me reniera pas. Jamais. Elle m'a protégée en des temps où j'avais mal constamment, et aucune migraine ne rattrapera cette souffrance qui dure des mois sans aucun arrêt pour souffler. Et comme tu m'as ignoré comme si ça pouvait être de la comédie. Comme si c'était ta chance... que je me barre en mort certaine. La perpétuité remplaçant aussi avantageusement la peine de mort. Parce que si j'avais mal en plus ?
Tu ne me parlais plus, ne me parleras plus jamais. Sinon quelques mensonges. Je les lui taisais en général pourtant des bobos comme ceux-là, et avant d'être nommée folle et après. Tu l'as même enseigné, enfoncé dans le crâne de tes enfants, cette peur d'être contaminée, ce racisme à ses origines, son fondement : la peur de la différence. Alors que tu étais le virus.
Je savais ma mère inquiète jusqu'à la brûlure de ce silence douloureux dans lequel je vivais. Peut-être mon père avant aussi. S'étaient-ils doutés de mes vagues de douleurs et de joies, si intenses et trop pour certains ?
Et c'est pas parce qu'elle t'aimait aussi fort que chacun que tu en hériterais seule, comme ça, sans rien vouloir savoir d'autre ? Cette désignation là de moi en dingue – presque l'anagramme d'indigne – comme c'était ta préoccupation, combien c'était commode aussi. La chasse aux fous comme à d'autres la chasse aux fantômes. La chasse à l'homme ne l'intéressait pas, elle. C'était aussi simple. Ma mère savait d'où je venais et sa mémoire risquait de t'embarrasser. Sinon je n'y serai pas allée, et tu le sais, pas revenue.

Rien du passé ne compte et c'est déjà trop tard. Comme si tu posais un masque que tu ne retires plus d'elle pour ne plus rien voir, et qu'elle est là, la même aussi. Son âme absolument intacte jusqu'aux derniers instants. Derrière il peut parfois y avoir une grimace de douleur, un vrai sourire de bonté, une absence. Je vais alors décider qu'elle est sénile ? Quoi ?! Qui ?! Non.
Qu'est-ce que ça voudrait dire et qu'est-ce que ça change puisque nous parlons d'un être humain ? Pas d'une machine aux vieilles articulations. Et ils portent et gardent leur histoire quoi qu'il en soit, elle les poursuit justement, jusqu'à l'arrêt du coeur qui a tout donné de lui-même. Rien ne lui a d'ailleurs été épargné pour qu'il soit mis à ce point-là à l'épreuve.
Tu es déjà sénile hélas, toi, et c'est déjà trop tard. On ne compte pas, mais parfois si. Et ça n'est pas moi qui le décide. C'est toi. A jouer les idiots on le devient. Même François Hollande s'en est rendu compte...
Espérons que ta descendance n'ait pas la même vision des choses que toi, et tu balises déjà, tenant ta promesse, celle qui te perds à jamais. Pas une malédiction, ton choix. Avec cette espérance de vie qui court devant toi et te boucle pour combien de temps en prochaines maison médicalisées où on ne fera jamais plus que te visiter. Moi je saurai bricoler un truc avec ceux qui seront aussi intéressés que moi à poursuivre un bout d'histoire avec un minimum d'humiliations. Un lot raisonnable. Et toi ?
Si on me l'annonçait, sénile ou pas, l'obligation d'y être, et bien je ferai une overdose de paracétamol. C'est discret et radical. Et je suis entraînée.

Visitons l'heureuse maison de retraite où tu les mets. Ton avenir.
J'y suis, enfin j'y fus. Des heures de boulots, tout un stage.
Après ça je n'ai plus jamais travaillé avec les vieux, sinon chez eux. Les mouroirs, très peu pour moi. Allez-y, avec de vieilles chansons seulement à Noël et à Pâques... faut pas les gaver de bonheurs.
Tu y arrives et alors tu commences par laver des tas de derrières de vieux, à la chaîne puisqu'on ne perd pas de temps, puisqu'on est à l'étage des dépendants légers. On le doit, il le faut, se dépêcher de les torcher. C'est aussi gênant pour eux que pour nous. Des derrières au-dessus desquels il y a des visages. Séniles ou non, ils détesteront tous ces gestes là, d'avoir perdu quelque chose d'essentiel à eux-mêmes et qu'ils doivent laisser maintenant aux mains d'étrangers, les toucher sans pouvoir leur demander leur avis. Un emploi difficile qui réclame de la délicatesse qui ne s'apprend pas.
Ma mère me dit « J'ai honte » parce qu'elle a des fuites urinaires. Je félicite sa vessie qui tient encore pourtant le coup. Ça ne sera pas suffisant. C'est même bête puisqu'elle n'est pas dupe.
Une dame que j'avais appelée Madame Doudingue parce qu'elle était et gentiment complètement à l'ouest. Toujours joyeuse mais racontant tout et n'importe quoi. Et soudain durant l'une de ces toilettes, elle me dit un truc grave et terrible sur sa solitude. Pas folle. Pas dingue. Doucement désespérée. Et tu dirais toi l'autre que je n'ai pas travaillé ?
De toute manière tout ce que vous direz restera à côté de la plaque. J'ai dû laver le derrière de trop de vieux esseulés.
Ma mère : « Tu t'occupes d'autres personnes ? » ou « Tu as travaillé dans un hôpital militaire ?! ». Je veux me dépêcher de quitter le corps de ma mère qui ne me regarde pas et cette intrusion autoritaire. Lui laisser une part de dignité. Ils souffrent qu'on les juge si indignes et de tout.
« Mais tu as eu douze enfants !?
- Mais non maman, je n'en ai pas un seul. » Mais douze plus sûrement... Je ne suis même pas maternelle, fraternelle qui sait... ce que ça veut dire.

Après ce stage épatant, j'avais trouvé un travail où je devais rester tout le week-end auprès d'une dame malade et dépressive, encore jeune n'ayant pas encore atteint les 80 ans. J'étais bien payée. Elle habitait sur la place des Invalides à Paris. Et des parents de cette dame avaient été les architectes de certains des immeubles de cette place-là. La vue large. L'espace au coeur de Paris.
Mon boulot était de ne pas dormir pendant 24 heures en écoutant la nuit sa respiration, ses ronflements, dans un espèce de baby-phone. Une de ces nuits je me suis endormie, j'avais oublié d'allumer le talkie-walkie. Elle resta de force dans son lit, salie, abandonnée et en rage. Combien de temps ? Dépendant n'étant pas un vain mot, elle refusa de me parler pendant plusieurs heures.
Il faut avoir un diplôme pour s'échapper. Aucune étude n'est inutile. Quel malheur et quelle solitude dont tu serais toi aussi conscient. Ami du temps laisse le venir à toi et comprends. Tu aimerais qu'on te laisse ainsi, en friche de toute discussion ? Un ralenti que personne ne veut observer, ni côtoyer. Qu'est-ce que ça te dit, et de toi-même ? Qui restera à tes côtés le moment venu ? Éveillée la dame, espérant être conduite aux toilettes.
Un autre week-end, dans la nuit la même dame me dit : « J'ai peur de la mort... » et sa peur se voit, effrayée et triste de l'être. Elle qui jusque-là se pensait bonne catholique et comprend que ce ne sera pas suffisant. Je lui invente le paradis à elle qui me dit désespérée ne pas y croire dans le fond, désolée. Rien ne pourra la consoler. « Je n'y crois pas ! » Une telle douleur d'un doute qui nous concerne tous à la fin.

Tu peux les enfermer. C'est ton droit. C'est ta décision, même quand les vieux ont l'air de la choisir d'eux-mêmes cette sortie-là.
C'est un péché d'âme, de ne pas la leur reconnaître son existence, l'âme, dans tous les vieux. Et le lien qui vous a construit.
A partir de quel âge décide-t-on de ne plus l'accorder à l'autre cette âme ? Quand je dis âme, il ne s'agit pas là de bondieuserie, mais c'est un au-delà, un ailleurs, là où des personnes et toutes, continuent d'exister, entièrement. Mon continuum imaginaire.
J'accompagnais à une autre époque, une dame aisée qui cherchait la maison de retraite idéale et où elle serait bien. Elle essayait et c'était son troisième essai. Elle s'ennuyait autant puisqu'elle faisait appel à moi, simplement pour être là. A ce job là je suis très forte.
Le grand saut, être parqués entre vieux. Un monde de SF.
Mais madame, il n'y a pas de bonnes maisons de retraite, aussi luxueuses soient-elles. Elles sont toutes ennuyeuses. Et les activités sont globalement nivelées par le bas. Une moyenne que les directeurs et autres pendants de ces lieux-là affichent, pour « contenter tout le monde ».
Si on parle à l'intelligence des gens, elle répond. C'est aussi simple.
Cette femme qui chassait la bonne maison, ne cessait d'en faire elle-même le désolant constat, ayant pourtant les moyens de choisir.
Jamais autant qu'une maison à soi ou à ceux dont on pouvait penser qu'ils nous avaient aimés. Et à partir d'un certain âge, c'est alors un luxe. Et ta progéniture, ton principal souci ou ton dévorant accaparement, jusque-là, décidera bientôt aussi pour toi, bien plus lucide que toi et pour toi, pour ton bien. Le passé nous rattrape toujours.

Au purgatoire chaque chambre est un exemple de cette solitude extrême. Pas inutile de le redire puisque c'est vrai. Même pour certains, les meubles, leurs meubles dans lesquels ils sont, une commode, un lit, une télé, font faux. Comédie d'appartement dans leur dernière chambre de vieux.
Dans l'un de ces asiles il y avait une dame âgée à peine de 75 ans et qui se trouvait dans la maison de retraite parce qu'elle était atteinte de la maladie de Parkinson. Elle n'avait pas le choix... La maladie évolue autant que la solitude.
Est-ce suffisant ?
Jamais de la vie !

Il y a un temps de la vieillesse où on ne se fait plus d'amis, elle en a marre, elle a envie qu'on lui apporte la vie sur un plateau. Et certains y ont droit. Ils meurent si vite et comme des mouches et quelle mort de trop désignera la vôtre, la goutte de mort qui déborde finalement, la nécro déjà prête, sans qu'on ait les moyens de dire un véritable au revoir, rarement.
Cette vieille-là ne conduit plus comme on l'a gentiment décidé pour elle. A temps ? Qui sait... Tu te pelotonnes contre le conjoint, sachant bien que sans lui ce sera la vraie fin du monde. Tu le comprends et ça t'échappe.
Elle, elle est seule depuis quarante ans. C'est chiffré et c'est comme si tu ne l'avais jamais remarqué, chaque fois, toujours oublié, ignoré puisque jamais vécu jusque-là, donc impensable. 2016 signe aussi ses soixante-dix ans de mariage, de ta mère aussi. Elle n'a dérogé à rien de cet amour, soutien et perte à la fois. Rage et amour.
Au journal télé, un sujet vite remplacé par un autre, l'histoire de deux femmes mères de quatre enfants qui ne sont visitées que par des bénévoles. Elles l'ont sûrement mérité pour on ne sait quelle raison. Cette défaite ne leur retire pas le désir de vivre encore, encore un peu, bercées par des étrangers.
La seule chose que je voulais, c'était qu'on ne bouscule pas trop ma mère.

 La fin de vie. Elle a toujours été là celle-là. Quelle fin pour quelle vie ? Et c'est quand le début de la fin ? Auprès d'elle je n'en sais rien, je m'interroge, je la questionne, je me demande ce qu'elle ressens, je m'inquiète, j'observe que certaines choses déconnent, certaines sont réparables ou déjà réparées, d'autres non, je respecte, je rage et je crie, je pleure et j'aime.
La vie est sans fin cela jusqu'au dernier souffle.
Mais je vois bien comme tu balises. « C'est quand mon tour ? » Quand me retirera-t-on mes papiers ? Quand ne songera-t-on même plus à me faire une procuration pour voter encore puisqu'il y a des têtes qui me reviennent ? Quand arrêteront-ils de m’abêtir jusque-là croyant que je ne m'en rends pas compte ?
On comprend bien que la nostalgie les ait entraîné loin et entièrement. Ils y sont comme dans un bain à remous et n'échangent plus faute d'interlocuteurs avides d'instants de grâce et d'habitudes.
« A quoi tu penses ? »
Personne ne saura et c'est grave.

Un jour cette société devra se rendre à l'évidence qu'elle a emmuré des vivants et que c'est abject. Shame on You ! Un crime plus grave ou autant que la disparition des abeilles qui vous préoccupe tellement. Une pollinisation qui ne se fait déjà plus. Tu as refusé d'accorder une âme aux vieux. Alors à quel âge disparaît-elle ?
L'âme est blessée
Messieurs Mesdames.
Elle existe belle et bien, alors tu es mort, toi. Et j'ai lu que des cabalistes pensent effectivement que certains d'entre vous peuvent perdre leur âme avant même de mourir. Et sans avoir besoin de la vendre ou autre chose parié avec le diable. C'est plus simple et c'est plus grave.
Avant ? Un mystère de plus.

 

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