FOLLE A LIER

A n'importe quel moment quelqu'un peut venir m'arrêter. Le décider. Le faire. Et avoir toujours raison. Homologuée dingue, à n'importe quel moment quelqu'un peut me dire en face : « Tu dérailles ? », plus ou moins autoritairement. Et il ou elle aura toujours forcément raison, en n'importe quelle circonstance, à propos de n'importe quoi.

« Qu'ils étaient heureux, Bouddha, Mahomet, Shakespeare de n'avoir pas de bons parents ni de docteurs pour soigner leurs extases ou leurs inspirations ! dit Kovrine. Si Mahomet avait soigné ses nerfs au bromure, s'il n'avait travaillé que deux heures par jour et s'était mis au régime lacté, cet homme remarquable n'aurait pas laissé plus de traces que son chien. Par les bons soins des docteurs et de braves parents, l'humanité finira par s'abrutir, la médiocrité sera considérée comme le génie, et la civilisation sera perdue. Si seulement vous saviez comme je vous suis reconnaissant ! » lança-t-il avec dépit.

Le Moine Noir Anton Tchekhov (1860-1904)

 

Ça deviendra difficile après tout ce que je viens de dire, d'écrire, de feindre de ne pas savoir.
C'est mon titre et c'est mon texte. C'est ma folie.
Pas audacieux, pas provocateur, je vous arrête. Mais enfin, c'est la honte principalement dont nous sommes faits, nous attaque et restera la question. Celle-là qui prend souche avant, mais ne sera jamais aussi spectaculaire qu'au moment d'un classement comme le dicte un diagnostic juste et définitif, du premier coup, celui qui me désignera. En dessous de la ceinture, c'est à dire psychotique. Folle.

C'est la Psychose-Maniaco-Dépressive disent-ils.

Induire la honte d'être fou est un programme facilement performant, cela dans la plupart des cultures et la nôtre bien sûr. D'autant que ceux qui auraient pu au final nous défendre sont morts. Nous sommes insupportables, on nous réduit, au moins la tête et à la fin je ne sais toujours pas pourquoi.
Quel miroir ? Quelle tentation ?

Il fût un temps où Jean-Marie Le Pen, dans son programme, organisait des villages de fous, promettant des hameaux à la barrière des villes. C'est idiot puisque ça existait déjà, en province surtout, et à Paris autrement. Comme l'HP de Perray-Vaucluse à Sainte-Geneviève des Bois dans l'Essonne et où je fus hospitalisée en 1991, à l'instar d'Hervé Bazin qui y fit un séjour bien avant moi et le décrit ce village de dingues dans son roman La tête contre les murs. Rien que pour aller au RER il y a une trotte. L'évasion constamment en tête.
C'était un sujet pour Le Pen, sa ligne et pour tous ceux qui tout aussi virtuellement, mais réellement autant, se chargent d'éliminer le fou et sa présence fâcheuse, tous les fachos du monde depuis Mengele et bien avant, et vous qui craignez seulement que ça vous retombe dessus. Vous n'êtes pas aussi rassurés vous comme vous savez le faire ? Et de quoi avez-vous peur ? Question hantée, et qui le restera. Imaginez puisque je ne le dirai pas deux fois.
Répondez maintenant.
Depuis que je me charge de ce problème, je cherche. Quels risques courent-ils ?

Du moment où je suis devenue La Folle Officielle de cette Famille le 6 mai 1989 (« Bon sang ! tout s'explique.. !? »), ceux-là même qui en faisaient partie et aussitôt, prennent tous leurs dispositions pour maintenir les distances qu'il leur faudra. Chacun la sienne, et sont restées. Celles que je n'avais pas si bien mesurées puisque qu'elles durent, inchangeables. A ce point...
Sinon ma mère, la seule qui tiendra et conservera en elle ma vérité. Et ne la partagera qu'avec moi. La seule qui sait et comment je suis considérée. Une exclue aussi futée qu'elle... La seule qui s'excuse, auprès de moi. Alors comment ne pas redouter la mort de celle qui me protégea tout le temps, aussi mère-poule que pélican, aigle.
J'attends à peu près les leurs d'excuses dans les grandes largeurs. Pas sûre de les accepter. Elles devront être si bien formulées. J'ai l'oreille.

Délirante je me souviens pourtant de la scène, mon premier et seul délire public, chez ma mère. De leurs regards, des baisers de Judas et autres manifestations apeurées. Ma soeur qui n'est pas là ce jour J s'éloignera plus largement encore qu'eux tous – j'avais gâché sa fête comme si c'était exprès, comme elle le considérera toujours – et autant effrayée comme si ça pouvait être salement contagieux. La concerner. C'est elle qui se tapait la tête contre le mur, pas moi. De simples caprices pour une sacrée fumisterie comme je la jugeais à l'époque. Je cède encore.
Elle a peur et pour qui ? Et dresse ses enfants à me mettre à la même distance.
J'ai longtemps voulu l'ignorer, la ménager. Ou moi. J'étais folle. Folle à lier. Je l'avais bien compris et avant que le diagnostic ne me force et m'enseigne ça. La honte alors tout à fait méritée.Un Shame on you généralisé.
Je sais aussitôt que c'est foutu et j'ai essayé de l'écrire ici tout du long.
Décrire cette mascarade de gens normaux qui vous détestent rien qu'à exister. J'insiste puisque ça n'est pas exagérer. J'ai toutes les preuves de ce que j'ai écris ici et du début à la fin, hélas.

De ceux qui haïssent à fond la folie, la mienne d'abord et se trouvent être malencontreusement les plus proches – comme s'il s'agissait de crime. Et combien je les aimais jusque-là, jusqu'à longtemps. Il faut que je m'arrache. C'est eux qui le font.
C'est plus que l'horreur visible de la différence, c'est l'exclusion d'un corps malade, de son esprit. De leur mémoire. Après... un incendie. Mais c'est fini, et je meurs à moi-même de leurs propres mains. Celles de mes frères et de ma soeur. A partir de combien de culpabilité se barricade-t-on ainsi ?
La peur de la peur est là bien nommée et les concerne puisque je suis vaincue..
Si on leur dit "psychiatrie" les concernant, ils s'effrayeront à mort et à pleurer, ils le cacheront comme ils peuvent. Maladie honteuse, maladie vénérienne de l'âme.

Elle est bien la première ma soeur, la principale, à tomber dans le panneau, vite, bien. Se relever lointaine et haineuse sourdement. C'est cette haine que j'ai traquée sans lui donner son nom et à m'y essayer. La sienne alors celle de tous les autres. Dans ses yeux. Visible. Et ma mère aurait eu honte. C'était peut-être le cas. De qui ?
Un ou deux mois avant ma première hospitalisation, la déclaration en folie, ma soeur a vu Rain Man. Le film sort cette année-là. Elle s'identifiant à ce point à Tom Cruise que j'en reste encore un peu perplexe. Mais c'est cette soeur qui fut la plus proche de la singularité dont j'étais tout de même faite. Depuis plus longtemps qu'ils n'auraient imaginé pouvoir le formuler. Tombée dans mon propre piège.
Si on dit ce qu'on fait et qu'on fait ce que l'on dit, ce n'est pas toujours pour le mieux.
Mes rites qu'elle supportera quand nous dormons dans la même chambre : vérifier derrière les rideaux, dans le placard, en dessous du lit, et chaque soir. Énervante sûrement.
Avec mes parents je serai libre. Avec ceux-là je resterai en observation.

Voilà. Folle.

A n'importe quel moment quelqu'un peut venir m'arrêter. Le décider. Le faire. Et avoir toujours raison.
Homologuée dingue, à n'importe quel moment quelqu'un peut me dire en face : « Tu dérailles ? », plus ou moins autoritairement. Et il ou elle aura toujours forcément raison, en n'importe quelle circonstance, à propos de n'importe quoi. Rien qu'à essayer de répondre à cette question on est dingue, c'est tout vu.

Celui qui s'y est aussi essayé à la maltraitance est d'abord mon frère, l'aîné, ensuite l'autre et ma soeur à une courte distance, puisque c'est si bon de suivre à plusieurs... Ex aequo ex nihilo. A trois on a largement raison, surtout quand on ment.
On peut prouver et évaluer la douleur physique à peu près, on essaye au moins de la ménager à présent. La douleur psychique n'intéresse pas, personne sinon calmer un jeu et je n'ignore pas les progrès de la pharmacopée. Mais notre geste restera des simagrées. Le revers de la médaille.

A n'importe quel moment, un régime politique du plus ou moins autoritaire peut nous laisser sans le sou jusqu'à pire. Parasites éradiqués. Je suis aussi inutile et effrayante que pour elle, pour eux... ma famille ça s'appelle.

Ils l'avaient bien compris aux States jusque dans les années 70, eux qui stérilisaient les dingues à peu de frais et à tour de bras, pour finir en dédommagements risibles ou inexistants principalement. Il n'est pas si facile de se plaindre et surtout quand on souffre. Alors pas d'insurrection. Celle des fous lésés du dedans ? Hébétés, rien qu'à être désignés ainsi. Ahuris de la violence en HP. Pas des soins mais un protocole, le même pour tout le monde, le même que quand je fus hospitalisée vingt ans plus tôt. Rien n'a changé puisque everybody lies.
Et où en est la ligue des droits de l'homme avant, pendant ou après ? Des prisonniers soupçonnés de la tête. Pas des malades, on leur prodigue des soin quand il reste des hôpitaux qui peuvent les accueillir et devient là aussi de plus en plus difficile. Mais nos violences sont ignorées, pas intéressantes.
Il y eut peu de plaintes d'aucunes organisations. La stérilisation comme hypothétique moyen d'éviter de nouvelles allocations justement. Histoire de sous. Alors aucune honte au front eux. Un sale rêve de radins.
Une indemnité, voilà ce qu'est selon moi mon Allocation Adulte Handicapé. Un dédommagement généralisé, et vous coûte heureusement les miens, comme vous pouvez la constater sur moi, toute cette dépense publique que vous faites, et à laquelle je tiens, à un fil. Vous me le devez. Abrutis de simplification. Assise en tailleur, je suis votre indienne. Réserve où je suis définitivement parquée. Donnez moi un casino, je perdrai jusqu'à son dernier sou.
Vous m'avez rêvée enfermée, tous les trois. C'est écrit. Et on peut vous suivre à la trace. De sales preuves. Jusqu'au concierge de ma mère, si indulgent puisqu'il sait que je suis aussi seule et m'épargne. Je le dis, il le constate, et me fait un large sourire réconfortant quand je pars de là en une dernière visite de notre maison à ma mère et à moi. Lui.
La famille, ses restes ou ses déchets, ça a toujours été ailleurs.

J'ai tout compris dès la première fois, à l'annonce de mon anomalie et après une tourmente inimaginable, insupportable. Le passé, le présent et mon avenir m'étaient arrachés à vif. Plus rien ne servira jamais à rien. Hop ! J'étais has-been, je suis foutue, cassée. Inintelligible. C'est le résultat de cette annonce

« Vous êtes folle » et c'est définitif. Et c'est vrai au moins pour cette civilisation et tant d'autres.

Ma soeur, bien fâchée de l'attention dont je pourrais faire l'objet, cette fois, jamais en reste de savoir fabriquer toujours de nouvelles inquiétudes à ma mère, sa spécialité, va se persuader aisément, se défausser ainsi avec bonheur, par ce « Tu as fait du mal à (ma) mère ». Et mes deux frères reprendront avec enthousiasme cette antienne.
En simplifiant une douleur inouï, ils m'ont copieusement chargée et de leur misère. Eux décidant avec une belle obstination de rester tout contre une légèreté à laquelle ils tiennent tellement. Et le tour est joué. Honteuse de voir la folle si proche alors méchante, ma soeur gronde comme le chien-loup qui a peur. Le pire pour cette race là qui peut vous défigurer, nous tuer. En rage tout le temps, et je n'entendais pas. Les bergers allemands je les imagine principalement le long d'un quai. A vous de voir, autrement.
La honte sans une douleur qui vous appartiendra en propre, votre honte personnelle – on en a tous – mais plutôt supposée et crainte chez l'autre, le dingue. « Ouf... » C'est tellement rassurant.
Le voilà le minerai de la haine. Du racisme. C'est être dans un monde seulement comportementaliste, de robots...

Ils décidèrent de me laisser tomber. Ils décidèrent de me maltraiter avant que de m'abattre. Cette fois. Et avant? Exacte mise à mort. Aux uns les banderilles et je devais moi-même me prendre le mur seule. J'ai maintenu le cap. A trois contre une, cela ne valait pas leur mise. J'étais outsider, ils allaient le voir. Moi aussi.
Et pourtant je les aimais bien, tous, eux, leurs enfants, ma famille. Aussi profondément que quand on se trompe du tout au tout et sur tout le monde. Abrutissement qui irrite. Ma mère me l'a vraiment expliqué, à la fin.

J'ai souffert de cette soeur plantée : « Mythomane ! Menteuse ! Droguée ! Paranoïaque ! », me dit-elle.
C'est tout ?

Elle ou ils laissaient leur mère entre les mains de ça ? moi ? La timbrée ? Quel haut sens de l'économie ! Une brute ferait l'affaire.
La soeur sait, elle a compris qu'elle n'a plus besoin de me lancer de fourchette piquée dans le bras comme elle aurait pu se planter ailleurs ou sinon mettre sa godasse dans ma bouche. Jeux de gamines.
Elle l'a enfin le dernier mot. C'est jouissif et ça se voit. Tant de pouvoir. En face et encerclée je hurle comme plus tard je saurais me taire. Juste ce qu'il faut de terreur. Plus tard en silence recroquevillée de peur. Dos rond littéralement.

Vous voulez que j'y réfléchisse à leur peur ?
Décemment non. C'est d'une telle évidence. Et pourtant comme j'ai essayé de l'éclairer, cela en 22 tableaux, 22 déchirures, 22 cris, 22 arcanes majeures, 22 meurtrissures. C'est fait. Et un Post-Scriptum qu'on rêverait parfait pour conclure.
Des aventures et les miennes. Comment faire avec tous ces meurtres ? Aux bras mes atroces meurtrissures...
J'avais oublié toute mon enfance auprès de cette soeur là justement, faite aussi d'une envie, d'une jalousie dont j'ignorais les véritables dimensions, pas assez intéressée... La symétrie ne se faisait pas dans le bon sens. Comme si j'avais déjà gagné alors que la partie n'avait pas encore commencée. Perdue depuis et interdite de casinos.

Face à eux, cette hostilité qui ne peut pas dater d'hier et dont mon entrée dans le monde de la psychiatrie est l’acmé, je suis réduite à néant. Les trois sont dégoûtés et auto-satisfaits. C'est moi qui ai tracé cette ligne là. A cette époque, celle de ma catatonie, ils découvrent eux les Simpson, morts de rires quand je suis réellement morte de honte. Pas un euphémisme, ce n'est pas vraiment mon style.
J'étais à l'enterrement des enterrements, eux à la fête. Pas de la méchanceté gratuite, une ignorance non feinte. Le monde ne s'arrêtera pas de tourner parce que je suis aussi stupéfaite. J'ai assisté dans mon silence morbide à la chute du mur de Berlin, un événement qui devait me transporter. Mais j'étais morte.
J'ai cherché un sauveur, parce que seule je n'étais à l'abri de rien et pas d'eux. Je ne l'ai pas trouvé. Alors me jeter dans la gueule du loup... Il le fallait puisque j'avais un devoir. Ma mère voulait que l'on se quitte en bons termes. Revenir sera mon destin et ma délivrance paradoxalement. Près d'eux, ils s'éloignent. Intruse, je reste.

Des fois je me dis que vous ne pouvez imaginer. Et je sais avoir raison.

La folie, c'est le pire des handicaps, s'il y a un concours. Et personne ne pourra imaginer le contraire.

Souffrir ET être méprisé, à la fois, jusqu'à loin, à ce point, c'est l'heureuse dichotomie que vit chacun de ceux dits « handicapés mentaux ».

Y a qu'à voir comment on nous soigne, c'en est une des preuves constantes et partout. Y a qu'à voir comment on nous soupçonnera constamment. Eux. Jamais quelque chose ne me débectera autant.
Tous les handicaps souffrent de cette normalité qui vise et à laquelle ces uns s'éloignent des autres et se cramponnent. Quand une salle de spectacle achevée en 2014, n'est pas aux normes du handicap physique, je crains d'abandonner. Questions de parking, de places réservées, de dignité. Le handicap n'est pas invité. Et ceux qui persistent, ceux qui continuent de vouloir voir des spectacles et doivent l'organiser comme on prépare le GR ou un voyage en Patagonie. Planifier un désordre dont tout le monde se fout pas concerné et qui finira par arriver, par clouer celui ou celle dont vous ne comprendrez rien quand vous n'êtes pas touchés directement. Alors chialez devant les images  du handicap ! Je rigole!!

Mais là en folie on entre dans le monstre, on s'imagine la bête et l'ange et on finit par faire taire. Qui se soucie donc de tous les crimes dont nous avons été l'objet tout le long de l'Histoire jusqu'à aujourd'hui, sans que même personne n'ait un soupir, seulement un silence ? Même pas gêné.
Je traîne la psychose en terme général, pas insultant si on faisait un effort de clarification comme ils disent. Et qu'on peut entraîner hors des sentiers battus. Je la traite en langues et en coutumes. Je la vise en ethnologue. Je la rejoins en théâtre.

Quand ma soeur me dit aussi brutalement, aussi calmement, les yeux dans les yeux, que je suis « parano », alors que bien sûr elle ne connaît rien de la définition de ce mot emprunté comme tous ceux dont on se sert en permanence pour mettre forcément l'horreur du côté des fous, là c'est fini.
Comment peut-elle ne pas imaginer même à tâtons ce que j'entends et la souffrance qui prédomine ? Enfoncer le clou en ajoutant « menteuse et droguée », des pléonasmes. Peinards, c'est ce qui suit après une bataille rangée contre un train fantôme. On dirait une expérience. Ça s'appelle plus simplement tirer sur une ambulance. Ou sur la pianiste.
Elle a l'imagination de la haine, au moins, enfin. C'est fort. Voir ainsi comment on peut manipuler celle qui est devenue et se verra à jamais en Pinocchio, en rouge. Écarlate. Cette imagination, celle du pire et à ce moment-là puisqu'elle en a comme elle le découvre, sans aucun doute, elle qui habituellement ne tient pas debout. On l'a briefée. Et enfoncer le clou en ajoutant ce « menteuse et droguée » c'est accompli comme un signe, une signature. Paraphe d'indifférence mortelle.

Elle n'a plus besoin de me foutre des roustes comme avant quand j'avais chaque fois le dernier mot pendant qu'elle les cherchait. Mais la haine du fou interloque. Alors ma soeur maintenant, la rage intacte, a enfin compris le secret. Elle sait là devant moi, oui elle sait que quand je lui hurle de dégager, je ne fais que souligner les traits qu'elle me prête. Elle a envie de partir et de rester, appréciant autant d'être au spectacle, tirant les fils. C'est magique. Époustouflant. Parce que moi aussi je regarde, j'assiste à cette scène et j'ai seulement envie de mourir. C'est tout.
J'ai tout cru, tout imaginé, tout aimé, avec une absolue confiance ou au moins un désir de bien faire. Ils m'ont rejetée en bloc, en tombe, les trois, comme si j'étais seulement une espèce de cafard, quelque chose qui plombait leur vie. Et quoi ??
« Délicieux ton cake anglais » Un monde d'hypocrites qui m'observent quand j'ai l'air du ravi de la crèche, puisque ma mère a l'air un peu plus heureuse. C'est secondaire, je le sens bien. Ils ne lui parlent même pas. Et la lapidation commence.

Mon frère aîné m'avait alors déjà bousillée, dépouillée entièrement de moi-même, d'avant quand j'étais à l'HP un an plus tôt. Et pour mon bien.
Je m'en souviens parfaitement – j'en ai parlé, j'ai même tourné autour de ça jusqu'à hésiter plus encore vers la mort, pas autre chose, pas un brin d'espoir et finalement ce texte c'est la même chose en d'autres termes. Des preuves. Une plaidoirie. Je me souviens parfaitement de comment ça a commencé à finir. L'idée d'une mort invoquée alors que j'appellerai de mes voeux.
Lui dont les mots d'ordre ont été ce jour-là d'affirmer que je ne savais pas ce qu'était l'amitié (l'amie qui m'avait soutenue les entraînant malgré eux dans son inquiétude, m'aimait par pitié et je n'en avais pas eu d'autres), ni connu le travail (j'ai vécu trente ans à Paris, pas à Metz, et c'est capital, intra-muros et aux frais de personne, aucun ne dira mieux de ceux-là et c'est en m'approchant que je mesure leur fascinante tranquillité provinciale et c'est obligé d'utiliser ces termes là), j'ai fait des études qui n'ont servies à rien (ni mon travail d'alors ?). Bien sûr puisque cela n'était pas l'important. C'était pourtant cet important que je visais, c'est à dire écrire. Je n'avais pas été probante là non plus ajouta-t-il à la fin avec démonstrations.
J'étais cassée de A à Z encore. Toute cette bile crachée sans discussion possible, sans objections. Je n'en avais ni le temps ni la force.

« Il l'a dit en passant... » m'expliquera ma soeur. Un speech fleuve comme celui-là « en passant » ? Ou « inventé » ? Ça s'appelle devenir un monstre, le fabriquer. Ne plus laisser de chance à l'autre comme si c'était ça la victoire.
Alors pour rassurer qui et de quoi ? « En passant » par où ? Le désir de me voir y rester à l'HP prend forme, dans leurs yeux à tous. C'est bien ma parano visée par la leur.

J'ai eu l'air si ridicule avec ma joie que je veux, sûrement de force, partager en revenant ici. J'étais intriguée par le peu d'enthousiasme de ma mère. Elle n'y croyait pas à mon rêve d'un idéalisme complètement idiot... Un tel aveuglement.
Qu'est-ce qui se passe dans l'inconscient de quelqu'un qui décide de vous tuer à l'hôpital psychiatrique, d'enfoncer cette solitude là dont vous êtes entièrement faite dans le fond de la gorge. Me gaver du néant qu'est toute ma vie.
« En passant » et inconsciemment... (puisque tous ces gens pensent qu'ils n'en ont pas d'inconscient, que c'est vieux jeu, et que cela ne se verra pas puisque ça n'existe pas...) ?
« En passant » ? Ce laïus d'au moins une demi heure à palabrer seul comme c'est toujours le cas avec celui qui sait toujours tout et mieux. J'y ai cru longtemps. Même ma mère m'avertissait. « Il ne faut pas que P. me prenne pour une imbécile parce qu'il a fait des études » - il n'a même pas eu son bac quand je suis bac+5. Elle n'a pas honte devant moi, puisque je sais qu'elle sait. J'en ai fait un appui, une aide à cette entrée dans le monde de la culture et qui l'intéressait autant.
Ce frère m'explique une vie dont il ne sait rien, dont aucun ne se doute, eux qui ne la mesurent qu'à l'aune d'un monde qui sera paisible ou pas. Alors le frère aîné monologue comme il l'a toujours fait jusque-là, radotage sans oreilles comme il en a l'habitude. Et même si je n'ai pas été minutée à l'hosto le temps était compté, alors trouver sa place auprès de lui, en placer une, reste une gageure. J'abandonne. Les infirmières me consolent. J'abandonne et sans larmes. Juste mal.

Alors l'autre, le dernier frère, le puîné, « l'idiot de la famille » comme le disait mon pote Yves Lecerf, jamais en reste, attablé à ce Noël encore comme un parrain : « C'est bien que tu sois là puisque tu peux réparer tout le mal que tu as fait à notre mère... » Bingo ! Et « en passant » aussi ?
« Tu le lui dois... » Pardon? Pas toi. Pas vous !? « Non non, je ne dois rien à personne... »
La bonne blague ! Hier tout juste, la maison « Blanche neige » au bord de l'étang, là où tes chiens mouraient de faim – et la honte sur nous à la une du journal et que dire quand on m'en parlait à l'école, du martyre de ces chiens à la maigreur criante et on commençait à en voir des images des squelettes vivants ou morts dans les camps ? Inoubliable. Et cette affaire en or, ce café des halles bousillé à force de boîtes de nuit ? Autant d'indices ? A qui ne dois-tu rien ? Il faut bien que jeunesse se passe ? Elle était dorée...

Un père malheureux et de quoi ?
C'est impayable. Ils y ont tous les trois pensé, sans même avoir à se concerter. Me faire payer. Voilà qui est fait, vous qui détestez même ou surtout la souffrance des autres.
Ma soeur choisit son camp, le plus payant justement. Faire nombre, il le faut.
Le grand nombre c'est ce qu'il y a de plus rassurant.
Il ne reste rien. Le néant, celui qu'ils ont orchestrés. Qu'elle a orchestrée. De la parano ? Bien sûr. Je sais, il y a des choses qu'ils veulent cacher et tiennent à leur obscur. L'enquêtrice à Paris, à 300km d'eux, c'était toujours au moins rassurant. J'ignorais ou j'avais oublié entre temps leurs turpitudes.

Folle à lier.
Ils le cachent en eux, prudents, couards. Nauséeux.
« Une maladie qui fait tellement souffrir l'entourage ». Arrêtez ! Qui est le plus dérangé ?
Et surtout pas les autres maladies grave alors ? Si, mais les vrais-malades souffrent plus, comme va leur logique barbare, qu'ils ne sont jamais inquiétés par la peur. C'est aussi parce que nos dommages sont invisibles, pour eux. Notre souffrance invérifiable, la violence terrible de l'angoisse – celle que ma mère disait pourtant être plus douloureuse que toutes les autres douleurs physiques auxquelles elle avait eu accès avec force – et passe à la casserole de leurs propres dérangements, dans une vie qu'ils espèrent essentiellement tranquille.
La mode des scarifications. Super ! J'ai si mal au dedans, mon vomi que vous ignorez. Alors je me fais du mal autrement qu'en pensant. Je taille et je n'ai ainsi plus ni mal là où ça saigne ni mal là où ça pleure. J'ai des traces, des étoiles sur les bras. C'est un autre secret. C'est très moche !
J'entendais un dialogue de série concernant les scarifications : « Elle ne s'aimait pas beaucoup pour faire ça... » Et pourquoi pas aussi : « On ne l'aimait pas beaucoup pour qu'elle fasse ça » ? Ne pouvoir s'adresser à personne qu'à sa propre douleur qui parle bien trop fort. On lui marche dessus même si elle est déjà virtuellement sur un brancard. Si j'avais un cancer déclaré de l'âme, ça ne vous irait pas mieux ?

J'ai toujours su trouver heureusement, retrouver des alliés. Sans eux je n'écrirais pas, morte. Ce volume d'interrogations. Si je n'ai pas les réponses, j'aurais au moins posé les choses à plat de mes questions et dans ma langue. Mon radotage autour d'un racisme tellement violent et touche la terre entière. Alors si je ne m'inquiète pas...
C'est une de mes heureuses fonctions vitales, de me faire des amis. Fabriquer ce que ma famille m'a dénié à l'autre bout de son fil.
Mon peu d'amis, mais à l'encontre de leurs prédictions mauvaises et fausses, eux – et on dirait d'ailleurs qu'ils m'aiment si ça veut dire qu'ils ne m'épinglent pas, ne l'ont jamais fait – et restent, demeurent, et s'ajoutent tous ceux qui ne jouent plus et pas d'un dysfonctionnement qui fait mal, bien plus que vos effets secondaires à vous, vos minauderies de bien portants.
A vous les maladies normales, dont on peut causer librement, vous victimes principalement. Nous tous coupables de cette hypothétique douleur à laquelle ils ne croiront pas et dont on ne doit pas parler. Du chiqué... le sang n'est même pas visible, la plaie semble fermée, renfermer un désordre qui ne les concerne pas.
Mais ceux qui n'ont pas la même peur qu'eux, continuent de nous accompagner. Nous escorter. Mad-Friendly. Face à une solitude dans laquelle j'étais décidée de mourir à Paris, à plus ou moins long terme comme on suit le cours des choses, et finir aspirée par la bouche d'égout.
Des peurs peuvent mobiliser vers le meilleur. Des peurs peuvent annoncer le pire.

La folie est une menace pour qui ? Le petit monde opaque de chaque famille de dingue qui est aussi curieux à observer qu'une tribu de cannibales, quand on le peut. Microcosme édifiant, St. Mary Mead ou Metz ou Paris illustrant tout ce que j'ai écrit jusque-là et nous concerne tous ? Un cours d'histoires. A présent qu'ils ne pourront plus jamais nous faire plus de mal qu'ils ne l'ont généralement déjà faits.
Nous on s'est échappé – pas nombreux – depuis bien longtemps, bien plus longtemps sans doute que nous l'avions pensé. La mémoire bien moins barrée qu'ils ne voulaient l'imaginer. La sauvegarde, un truc auquel on est entraîné.
On respire déjà d'avant. Sinon je serai bien morte sans plus hausser le ton. Après chaque avanie les concernant, je souffle, encore. J'ai tenu le siège puisque ça ne m'a jamais fait peur. J'ai des défenses insoupçonnables. Une force qui surgit. Etna et Vésuve à la fois sans forfanterie. Ils auraient voulu l'ignorer, l'écraser ? Je résiste comme les rats ou les phoenix.

 Et je ne faisais pas souffrir ma mère ou pas comme ils le prétendaient, ne sachant rien non plus de ce qui nous liait aussi intensément. Tissées absolument, elle et moi. Un canevas de racontars. Ses histoires à elle. Les miennes.
Elle m'a toujours attendu.
« Tu es vraiment comme ton père !! Toujours dans un livre et tu ne me parles pas... » Tu me fais marrer maman... je suis si bien près de toi, à accomplir mon devoir principal justement, lire.
Peu de temps avant mon premier déjantage, elle me téléphonait pour me dire un morceau d'un journal que je tenais dans l'adolescence. Elle m'explique comme elle trouve ça beau et m'en lit des extraits – c'est pas mal... Avec sa voix. La plus aimante des voix de mère sur cette seule terre. Je ne l'entends plus. Elle était fière de moi et depuis longtemps, bien malgré toutes ses inquiétudes à mon sujet, avant et après la maladie qui tomba comme un glaive. Vos vengeances sont petites.
Elle a fait dans ma chambre où j'avais laissé des livres et des textes, des incursions, une sorte de fouille archéologique me concernant. Elle cherchait oui et je ne le lui ai jamais reproché. C'était de la belle curiosité, un désir de comprendre qui l'a animé constamment. Elle avait peur pour moi, bien plus que mal. Il y a toujours eu pourtant quelque chose en elle qui me faisait confiance, celle que je n'ai pas trahie.
« Mais tu as eu douze enfants !? », me disait-elle à répétition dans ces derniers temps que nous vivions ensemble, et chaque fois que des soins étaient nécessaires. Son plus beau compliment.
- Mais non maman aucun... 

Alors à présent les thérapies comportementales déboulent comme des colonies de fourmis ou plutôt de termites et vous conviennent. Paravent méchant d'un temps mort – puisque c'est lui qui est tué et bien plus que Dieu. Car si on arrêtait de faire des bruits de massacre, et ça dure, on saurait peut-être entendre quelque chose.
Ils vont s'occuper de nos folies, mais aussi des vôtres – qui ne doivent surtout pas s'appeler comme ça, alors que c'est déjà ça le mauvais début – à coup de baguettes. Des soins pas si éloignés des électrochocs pour qu'une mémoire défaille puisqu'on en a plus besoin.
L'absence du temps auquel vous aspirez auprès de ces coachs en tout maintenant, happeurs de solitudes autant que l'ont été les Témoins de Jéhovah, aussi légitimes que le joueur de flûte de Hamelin. Ces TCC directement issues, héritières d'un Pavlov au nom duquel on enferma beaucoup d'ennemis de l’État en Union Soviétique. Quand parallèlement aux USA le DSM vous fournit la liste. Pas de guerre froide entre psychologues.

Fous et bien sûr puisqu'il s'agit de cocher des cases. Plus d'histoires mais des réparations faites par certains garagistes de l'âme.
Ça aussi si c'est décidé, et comme rien ne pourra objectivement désavouer cette décision, personne n'y échappera, et pourrait même vous toucher, vous jamais désignés jusque-là.
L'arbitraire, c'est aussi l'univers de la folie.
Et qui dénoncerez-vous pour y échapper ? « C'est pas moi c'est l'autre !!? ». Le plus fou, le vrai. Voilà. Une logique qui ne peut en aucun cas vous échapper.
Pourquoi pensez-vous qu'on nous a tués en premier et dans tous les cas ? Légitime défense ? Qu'est-ce qui se reflète de nous à vous ? Quel monstre grimaçons-nous ? Nous avons un prix. C'est donc celui-là ? Vous voyez qu'on la mérite l'AAH et pour la grande histoire du monde aussi.

Il y a pourtant bien quelque chose d'un rai de vérité dans ma folie aussi.
Essayer de ne jamais se trahir restera explosif. Une pente qu'on imaginera toujours moins savonneuse qu'elle n'est. Et en mesurer bientôt les grandes largeurs et leurs vertiges. Le mensonge pourra peut-être être le prix de leur santé mentale, s'ils n'ont plus de bouc-émissaire.
A eux de se payer le luxe des illusions, une caverne de non-dits, mais qui marchent et leurs permettent de rester à flot d'une vie plus bête que simple, noués tous d'à peu près et qui les soutiennent. Ils se réunissent pour se mentir les uns aux autres. « En passant ».
Et le savent, puisqu'ils s'épient aussi les uns les autres, car ils ne prétendent même pas s'aimer forcément. Se juger tous en douce, en lousdé, leur sport principal. Puisque c'est être ensemble qui compte, en famille, et faire bloc d'un « avoir raison » absolu et magistral. Contre quoi ou qui ? Jusqu'à la prochaine fête du mensonge.
Et ils ne rient plus, ayant même chassé leurs clowns. Les mêmes.

Qu'est-ce que j'ai fait pour que tous me bannissent ainsi ?
J'erre dans votre monde. Je m'enracine dans le mien, ma vie, celle que je me choisis de toujours. Ma planque est dans les arbres. Je leur parle.
La lumière dans mes yeux et qui étonnait autant ma propre mère : « Comme il y a de l'amour dans tes yeux.. !? » Elle me le dit sans ambages, je lui montre puisque ça surnage, on s'interroge. Qu'est-ce qu'elle imaginait encore ? Que j'aurais pu mentir là, au coeur de notre urgence ? Lui mentir à elle plus forte que n'importe quel détecteur de mensonge ? Mes yeux que je voyais rire quand je nous regardais, revenues au stade du miroir presque chaque soir, quand je riais en lui affirmant qu'elle était très belle. Elle ronchonnait.
J'étais heureuse de n'avoir jamais pu rien cacher de ma mine, et à personne. « Un don et une malédiction », c'est sûr. A en être autant blessée, ahurie à mon tour dans cette mer d'apparences. Moi sans défenses dans le fond. Vous imaginez la construction et directement un besoin de savoir et de comprendre. Jusqu'au centre de la terre.

Alors ne pas pouvoir lui cacher ma part d'amour, mon visage devenant la preuve, et d'avoir su préserver ce talent-là dont je n'étais jamais que l'héritière. La sienne, et d'avant aussi.
J'étais bien moins bonne comédienne qu'elle pourtant. C'est un piège que je me tendais, elle désolée de ma vaine compassion presque toujours imbécile. Je lui faisais alors un peu peur aussi, tout de même, et comme à tout le monde, comme si elle pouvait mesurer ma bêtise, mon royaume d'illusions. Scotchée à un idéalisme qui avait une histoire, mon histoire mais pas seule, de cela j'étais sûre. Laquelle ? Et pas de la folie, mais d'une sensibilité dont ma mère ressentait et suivait les méandres. Je lui ai répété qu'elle n'était pas coupable et que j'étais tellement heureuse de la connaître.
"Tiefsinnig... arrête!!" me disait-elle quand elle me sentait m'enfoncer dans mes pensées et risquer de m'y faire du mal. Un, j'étais épatée que l'allemand ait construit un mot pour désigner spécifiquement ce puits dans lequel on s'enfonce, en pensant, en tombant dans des pièges et des mystères de l'inconscient.

Je sais bien cette chance de rencontrer et de perdre une mère qui ne m'aura jamais jugée, alors pas condamnée. Et elle n'a rien ignoré d'aucune des étapes de mon périple dans nos zones obscures. Elle a voulu savoir si j'étais assez forte. Elle a toujours voulu que je revienne bien avant que je ne le fasse. Pas pour elle, pas seulement, mais parce que ma vie serait simplifiée. Et une fois de plus je n'ai pas suivi son conseil. Je comprends tard.
Parce-que j'ai aimé vivre dans le miracle du 18e arrondissement de Paris – maintenant brisé en espérant une futur renaissance toujours possible avec cette ville, et pas l'envahissement déchirant des bobos jusqu'à Barbès. Nous ont tout pris déjà avec leurs magasins de fringues à se croire à présent Rive Gauche – et avoir connu jusque-là la réelle joie de vivre dans notre commune de Montmartre. Quand Le Slip français à ouvert son magasin rue des Abbesses, je me suis dit qu'il était déjà bien trop tard. Jusqu'à la pâtisserie entièrement bio à des prix impensables.
J'aimais aussi le Marais au centre de la ville. Mais le 18e avait des échappées nécessaires et rassurantes. Il faut pouvoir y entrer, mais en sortir aussi. La nasse du 4e arrondissement fait peur. Rafles faciles dans ce labyrinthe pas si compliqué et qui peut finir en piège.
Fier, c'est comme cela que chaque habitant du 18e se vit ou se vivait. Communard fondamentalement et de souche quand on le décide. Il y a un maquis. Il y a des vignes. Et les méandres de la Goutte d'Or miséreuse là où vivait Bashung.

Fou qu'est-ce que ça veut leur dire ? Amour fou. Passion folle. Crime insensé.
Elle est en chacun la déraison et personne n'en a le monopole. Hitler n'était pas plus fou que vous. Et les autres nazis pas non plus. Des psychiatres en ont auscultés certains.
C'est là l'intervention du mal et son choix préférentiel. Alors il occupe tous les plateaux d'une balance à l'équilibre. Nous parlons autrement. Et je préférerais me taire. La folie simplifie les vrais enjeux. Elle est toujours en déséquilibre et parfois on nous pousse.

Miracle des feuilles en tas là où j'atterris à l'automne, une de mes saisons préférées. Nostalgie recroquevillée. Attente.
Je me souviens de l'odeur de ces feuilles dites mortes, puisqu'en automne nous devions les rassembler et plusieurs fois, puisqu'elles s'amusent à ne pas tomber toutes en même temps. Le plus sympa étant ensuite de s'y jeter sur ce tas de feuilles qui crépitent en quelque sorte, un bonheur aussi parfumé, de champignon, de marron, d'herbes et de poussières. Sachant qu'il faudra tout refaire pour s'y jeter encore. Comment d'une contrainte – et la multiplier – en faire un jeu. C'était tout le bonheur de cette vie-là. On avait le droit. C'est beaucoup.
Le bonheur de Heidi l'héroïne de Johanna Spyri (que je lisais chez ma grand-mère qui avait toute la série) et sa joie quand elle dort pour la première fois sur le matelas de foin que lui a préparé le grand-père bougon. Je l'avais déjà ressenti, aussi sous les plumons formidables de mes grands-parents.
En cet automne-ci, je découvre une paix que mes parents m'ont préparée en secret. Imaginée. La sécurité qu'ils pensaient ne pas pouvoir, ne pas savoir me donner. La tranquillité est ma réponse de toujours. Un bienfait.

Dans la salle à manger/salle d'attente du psy, je pensais à tout cela. On est toujours courbé quand on est fou ou folle. Là aussi je le suis, le dos rond. Votre jugement est trop expéditif. Je n'ai parlé que d'un rêve d'être un jour guérie, guérie de vos mots.

Si je ne suis pas folle qui le saura ?

 

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