La Roumanie est-elle gouvernée par des anarchistes ?

 Au lieu de proposer des solutions pour sortir la Roumanie de la crise, ses principaux dirigeants s’enlisent dans une guerre des chefs à coup de slogans subversifs : refus des élections contre refus du recensement.English version: Has Romania fallen into the hands of anarchists?

Obey-Consume-And-Stay-Asleep.png Au lieu de proposer des solutions pour sortir la Roumanie de la crise, ses principaux dirigeants s’enlisent dans une guerre des chefs à coup de slogans subversifs : refus des élections contre refus du recensement.

English version: Has Romania fallen into the hands of anarchists?

 

Dimanche, 7,4 millions de Roumains ont demandé la destitution du chef de l’Etat (87% des suffrages exprimés). Mais la participation est restée sous le seuil des 50% nécessaires à la validation du scrution (46,26% selon le dénombrement officiel). Après la publication des résultats officiels mercredi 1er août 2012, la Cour Constitutionnelle a demandé un délai pour se prononcer sur la validité de ce scrutin.

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Le Président de la République destitué de centre droit avait appelé au refus du scrutin au nom de la confiscation du pouvoir par le Gouvernement. Cette reprise des thèses de la gauche la plus radicale par un chef d’Etat de centre droit est assez paradoxale

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Les sondages étaient très défavorables au Président destitué. En appelant au refus de l'élection, il a pris le risque de donner l’impression de s’accrocher à tout prix au pouvoir.

A droite: le refus du suffrage universel

Le Président destitué crie désormais victoire en s’arrogeant le soutien de l’ensemble des abstentionnistes (près de 54%). Mais lors du référendum de dimanche dernier, 7 400 000 Roumains ont voté pour sa destitution (87%) et seulement 950 000 ont voté contre (13%). 

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Le Président destitué ne peut pas prétendre y additionner les 9,8 millions d’abstentionnistes, parce que le taux de participation (46,26%) est supérieur à celui du précédent référendum sur la destitution du chef de l’Etat (44,5% en 2007). Et cela fait plus de 10 ans que le taux de participation aux élections ne dépasse pas 60% en Roumanie (voir graphique). 

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Dans le meilleur des cas, il peut donc estimer que 2,5 millions d’électeurs auraient suivi sa consigne de refuser de participer au suffrage. Il semble plus prudent de s'appuyer sur le taux de participation de 56% aux élections locales de juin 2012 pour compter 1,7 millions de personnes qui auraient suivi le chef de l'Etat dans son refus du suffrage universel. En y ajoutant les 950 000 voix contre sa destitution, cela fait en tout 2,6 à 3,4 millions. Soit moins que les 5,2 millions de voix qui avaient permis sa réélection en 2009. Et surtout surtout deux fois moins que les 7,4 millions de Roumains qui se sont prononcés dimanche dernier pour sa destitution.

Des résultats contestés dans un climat tendu

Mais les résultats sont contestés, notamment en raison de la possibilité offerte en cette période estivale aux Roumains de voter sur leur lieu de vacances, même sans être inscrits sur les listes électorales (avec vérification du numéro de la carte d'identité). Mais il n'y a pas que les zones touristiques qui ont présenté de très forts taux de participation (voir carte).

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L'avantage de faire un référendum en plein été, c'est donc de premettre de revoir en profondeur la géographie du tourisme dans le pays. Dans trois départements (voir carte) le taux de participation a été bien plus élevé que la moyenne nationale (46%): Mehedinti (69,24%), Teleorman (70,23%), et Olt (73,89%), soit à chaque fois 10 à 15% de plus qu’aux dernières élections (juin 2012). Ce ne sont pas les zones touristiques qui ont présenté le plus fort afflux d'électeurs.

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Au sein de ces départements, de petits villages présentent des résultats surprenants. Par exemple, le bureau électoral de l'école maternelle du village de Colonia (canton de Gogosu, dans le département de Mehedinti) comptait 88 inscrits sur les listes électorales. Il avait reçu avant le suffrage 403 bulletins de vote. Et dimanche, 233 bulletins ont été dépouillés, soit un taux de participation de 284%. De même, le village Batareni (canton de Colonesti, dans le département de l'Olt) comptait 168 inscrits sur les listes électorales, il a reçu 365 bulletins de vote et affiche 362 suffrages exprimés, soit un taux de participation de 216%. Le village Vlaici (Colonesti, Olt) comptait 299  inscrits, il a reçu 609 bulletins et déclaré 605 suffrages exprimés, soit un taux de participation de 202%, etc. Les hôpitaux, les prisons, les villages isolés présentent des taux de participation bien supérieurs à 120% sans que l'on comprenne comment ils ont pu obtenir autant de bulletins de vote, ni pourquoi presque tous les bulletins en stock ont été utilisés. Ces résultats peuvent être consultés sur la base de données officielle mise en ligne par le Bureau Electoral Central mercredi matin.

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De son côté, le Gouvernement social démocrate à l’origine de cette procédure de destitution plaide pour la validation du référendum. Il avait d’abord tenté de supprimer le seuil de participation de 50% nécessaire pour destituer le Président de la République. Il déclare désormais que la participation est en fait bien plus importante, parce que les listes électorales auraient été surdimensionnées: s'il y avait moins de 18 millions d'électeurs (chiffre sur les listes électorales officielles), alors la participation pourrait avoir été supérieure à 50%, le référendum validé et donc la destitution du Président de centre droit définitive.

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Le Gouvernement social démocrate est pourtant au pouvoir depuis le début du mois de mai, c’est donc lui qui a établi les listes électorales pour les élections locales de juin 2012 et pour le référendum de dimanche dernier. Il semble incroyable que le Gouvernement conteste après l'élection les listes électorales qu'il a lui-même validées avant le scrutin. Mais il s’appuie désormais sur la diminution de la population pour avancer que les listes électorales ont été surévaluées (voir graphiques). L'enjeu est toujours de savoir si le taux de participation au référendum pourrait avoir dépassé le seuil de 50% pour valider la destitution du chef de l'Etat de centre droit.

A gauche: le refus du recensement

Le Gouvernement social démocrate utilise les résultats provisoires du recensement d’octobre 2011 pour indiquer que la « population stable » n'est plus que de 19 millions en Roumanie. Dans ce cas, il n'y aurait plus que 16 millions de personnes en âge de voter, un chiffre bien inférieur au 18 millions de personnes sur les listes électorales.

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Cette « population stable » correspond aux personnes qui ont résidé à la même adresse 12 mois consécutifs. Elle exclut donc par définition les déménagements récents, les séjours à l'étranger, etc. Le Gouvernement a également proposé un croisement avec les bases de données de la Sécurité sociale pour argumenter que la population est inférieure à celle figurant sur les listes électorales. Mais cela revient à exclure les personnes qui ne cotisent pas (chômeurs, inactifs, etc.), ce qui a été interprété comme une tentative de réintroduire le suffrage censitaire.

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Le principal défaut de cet argumentaire, c'est qu'il tend à exclure du vote les Roumains résidant à l'étranger ou ayant changé récemment de domicile. De toute façon, l’Institut National de Statistique, dont les cadres ont été limogés début juillet par le Gouvernement social démocrate, a déclaré qu’il ne pourrait pas fournir les résultats officiels du recensement avant la fin 2013. Mais le Gouvernement social démocrate et le Président intérimaire ont déjà essayé dès dimanche soir de rendre la minorité hongroise et les expatriés responsables de l'échec du référendum.

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Pourtant, près de 75 000 Roumains ont voté à l'étranger dimanche lors du référendum, dont 62 000 dans presque tous les pays d'Europe (voir carte). C'est deux fois moins que pour les dernières élections présidentielles (148 000 votants en 2009), mais la même mobilisation que pour le précédent référendum sur la destitution du chef de l'Etat en 2007. Mais comme l’Institut National de Statistique estime qu'il y aurait entre un million et un million et demi de Roumains expatriés, cela fait une participation très faible (entre 0,5 et 0,75%). Il est donc tentant de les ignorer pour faire remonter le chiffre de la participation au référendum, afin de valider la destitution du Président de la République.Le Gouvernement social démocrate feint donc d’oublier les Roumains expatriés, alors qu’il a lui-même ouvert plus de 300 bureaux de vote à l’étranger dimanche pour le référendum. Pourtant, les Roumains qui vivent et travaillent à l'étranger (tout comme ceux qui ont voté sur leur lieu de vacances) restent des citoyens à part entière.

Même en comptant les Roumains résidant à l'étranger, l’Institut National de Statistique n’a recensé que 20,25 millions de personnes en octobre 2011, alors qu'il estimait en juillet 2011 la population totale à 21,35 millions. Comment plus d'un million de Roumains ont-ils pu disparaître au cours de l'été dernier?

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En fait, les sociaux démocrates avaient appelé les Roumains à se soustraire au Recensement de la Population et des Logements d’octobre 2011. Ils étaient alors dans l’opposition. A l’époque, ils ont eux aussi fait campagne avec des arguments libertaires, en clamant que le recensement est un instrument de domination au service des dirigeants.

L’année dernière, l’ancien Premier Ministre social démocrate Adrian Nastase, qui a depuis été condamné à deux ans de prison ferme pour corruption, expliquait même sur son blog que le recensement allait permettre aux gouvernants de procéder au vol d’identité et à la fraude électorale (voir capture d'écran). C’est d’autant plus paradoxal que ce sont finalement les sociaux démocrates qui, une fois revenus au pouvoir en mai dernier, ont établi les listes électorales.

La subversion, mais pourquoi faire?

Le fait qu’un nombre important de Roumains n’ait vraisemblablement pas été recensé l’année dernière est donc le résultat d’un sabotage délibéré. C’est la raison pour laquelle l’Institut National de Statistique a de nombreuses vérifications et redressements à faire et il a déjà déclaré qu’il ne pourrait pas publier les résultats finaux avant fin 2013.

Les sociaux démocrates n’avaient pas envie que l’on dénombre en Roumanie lorsqu’ils étaient dans l’opposition. Peut-être pour déstabiliser la droite alors au pouvoir, ou bien pour ne pas savoir ce qui a changé au cours des dix dernières années. Par exemple, pour qu’il ne soit pas possible de vérifier le nombre et l’emplacement de tous les bâtiments qui ont été construits depuis le recensement de 2002. Mais la faible participation au référendum est surtout le fait de l'appel du chef de l'Etat menacé de destitution à refuser le suffrage universel et la dictature de la majorité.

Sans autre projet politique que l’utilisation des slogans anarchistes pour se disputer le pouvoir, la classe politique roumaine risque de se faire dicter une sortie de crise par les marchés financiers et le FMI en visite ces jours-ci à Bucarest.

 

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