En Europe: de l’orgueil à la guerre civile?

 Il faut que le monde entier prenne conscience de la gravité de la situation, [Bucarest] est au bord de la guerre civile. Monica Macovei, députée européenne (groupe PPE). Full text in English: In Europe: from pride to civil war?

Monica Macovei. "Bucarest est au bord de la guerre civile" Il faut que le monde entier prenne conscience de la gravité de la situation, [Bucarest] est au bord de la guerre civile. Monica Macovei, députée européenne (groupe PPE). 

Full text in English: In Europe: from pride to civil war?

Un député européen annonce la guerre civile

Dimanche 12 août, la députée européenne Monica Macovei (groupe PPE) a déclaré à la TV roumaine (Realitatea TV) vers 22h30:Il faut que le monde entier prenne conscience de la gravité de la situation (...) nous sommes au bord de la guerre civile

Monica Macovei. "Bucarest est au bord de la guerre civile"

Monica Macovei, ancienne magistrate, ancien président du Comité Helsinki pour la Roumanie et membre fondatrice de Transparency International Roumanie, a été ministre de la Justice pendant le premier mandat (2004-2007) du Président Basescu (dont la destitution est encore aujourd’hui suspendue à la vérification des résultats du référendum du 29 juillet dernier). En mai dernier, son rapport au Parlement européen à mis à jour de nombreux conflits d’intérêts à la tête de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), de l’Agence européenne du médicament (EMA) et de l’Agence européenne de l’environnement (EEA).

Après l’adhésion de la Roumanie à l’UE, The Economist ne tarissait pas d’éloges, allant jusqu’à faire de Monica Macovei une figure héroïque : Talk to senior EU officials and European diplomats who worked on Romania’s accession to the union, and they call Ms Macovei an heroic figure, and pretty much the only reason Romania achieved entry into the EU in 2007 (…) I will never forget how she talked about the years Romania had “wasted” after the fall of communism (The Economist, Why are Europe's Socialists defending corruption? May 28th 2009).

Poudrière ou poudre aux yeux?

Il faut bien sûr ne pas surinterpréter les arguments des uns et des autres dans la très grave crise politique que traverse la Roumanie depuis le début de l’été. Mais la députée européenne Monica Macovei se vante d’être écoutée à Bruxelles comme à Berlin : Oui, je suis très influente. Ce que je dis se retrouve tant dans les déclarations de la Commission européenne que dans celles de Merkel ou de Barroso. Ils ont confiance en moi parce que je n’ai jamais menti de ma vie (dimanche 12 août, dans la même déclaration télévisée).

Alors, une guerre civile est-elle possible au sein d’un pays membre de l’Otan et de l’UE?

En Roumanie, la Cour constitutionnelle a refusé le vendredi 3 août 2012 de se prononcer sur la validité du référendum du 29 juillet dernier sur la destitution du chef de l’Etat. Elle avait prévu de se prononcer le 12 septembre, puis elle a avancé la date au 31 août. Comme le mandat du Président du Sénat en tant que Président de la République intérimaire s’est achevé avec le scrutin du 29 juillet, cela fait maintenant presque une semaine qu’il n’est plus possible de savoir qui est le chef de l’Etat en Roumanie.

La Roumanie semble désormais avoir deux Présidents de la République, l’un suspendu mais ni destitué, ni réinstallé, l’autre intérimaire, mais dont le mandat a pris fin (voir notre papier du 1er août, La Roumanie est-elle gouvernée par des anarchistes ? et en anglais Has Romania fallen into the hands of anarchists?).

Guerre civile ou menace d'un coup d'Etat?

En fait, la Cour constitutionnelle de Roumanie a fait en ce début de mois d'août (et malgré les JO) exactement ce que les Sages en France n'avaient pas osé faire en 1995: mettre en cause une élection sur le choix du chef de l'Etat. Il en découle un cataclysme politique, puisqu'il ne semble plus possible de savoir qui est le chef de l'Etat. 

Samedi 11 août, Mircea Dogaru, colonel à la retraite et chef du Syndicat des Cadres Militaires en Disponibilité de Roumanie a déclaré au journal Adevarul: Nous allons demander le démantèlement de la Cour Constitutionnelle de Roumanie. Il a confirmé ses propos dimanche 12 août dans le journal Evenimentul Zilei, en ajoutant : si la Cour Constitutionnelle de Roumanie ne valide pas le référendum [sur la destitution du chef de l’Etat], nous allons lancer un appel à la désobéissance et sortir dans les rues pour mettre le chaos. Et comme il n’est plus possible de savoir depuis plus d’une semaine qui est le chef de l’Etat en Roumanie, les cadres de l'armée roumaine ne vont sans doute plus savoir à qui ils doivent obéir... (voir notre papier du 1er août, La Roumanie est-elle gouvernée par des anarchistes ? et en anglais Has Romania fallen into the hands of anarchists?).

Est-ce réellement la menace d’un coup d’Etat, comme en Espagne le 23 février 1981 (23-F)? Et dans ce cas, pourquoi maintenant?

Washington, arbitre incontournable de l’alternance politique en Europe?

La déclaration de Monica Macovei peut donc être interprétée comme un très sérieux avertissement.

Mais il peut aussi s’agir d’un ultime appel au secours, pour que les partenaires de la Roumanie l’aident à trouver une issue honorable à la crise politique qui s’aggrave chaque jour un peu plus depuis le début de l’été.

C'est en effet ce week end, que Philip Gordon, le conseiller spécial de Hillary Clinton pour l’Europe, l’Otan et l’UE est arrivé à Bucarest. Il a rencontré aujourd’hui, lundi 13 août, d’abord Traian Basescu, le Président qui n’est plus tout à fait suspendu, puis Crin Antonescu, le Président qui n’est plus vraiment intérimaire et Victor Ponta, qui est toujours Premier Ministre, mais aussi ministre de Justice depuis le remaniement du 6 août  (voir notre papier du 10 août, Sea, sex and silence aussi disponible en anglais).

Philip Gordon a déclaré ce soir lors d'une rencontre informelle: Nous sommes venus pour rencontrer les principaux dirigeants politiques roumains et leur demander de respecter l'indépendance des institutions (...) Le Département d'Etat américain est très inquiet des suspicions crédibles de fraude qui ont entaché le référendum, de l'ampleur du processus de réactualisation des listes électorales, ainsi que des pressions qui auraient été exercées sur la Cour constitutionnelle (...) Toutes ces tentatives seraient contraires aux valeurs de l'UE et des USA. Des enquêtes doivent être ouvertes dans les plus brefs délais (...) Nous replaçons la Roumanie dans un contexte géopolitique plus large, c'est un membre de l'Otan qui a une position stratégique. Mais nous ne pourrons pas maintenir de Partenariat Stratégique avec un pays qui ne respecte pas les institutions et la démocratie... Il sera difficile de le poursuivre s'il existe des doutes sur la légitimité du processus démocratique.

Nous avions rappelé dès la mi juillet les enjeux géostratégique majeurs de la crise politique en Roumanie (voir le papier avec Catherine Durandin et Violette Rey du 19 juillet, En Roumanie, une crise politique qui secoue l'Europe).

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Mais les Européens ont-ils vraiment besoin que Washington vienne arbitrer ce conflit? Il est très surprenant de de voir s'en remettre aux Etats-Unis pour trouver une issue à une crise politique dans un pays de membre l'UE. D'autant plus que, comme nous le répétons depuis vendredi 4 août (y compris grâce à la télévision roumaine et les 3.400.000 références sur google.ro), la crise politique roumaine est clairement aggravée par la perspective des élections européennes de 2014.

Le combat des congrès PSE vs PPE se poursuit

La campagne pour les élections européennes de 2014 et un éventuel changement de majorité au Parlement mais aussi à la Commission européenne sera lancée au début de l'automne, justement à Bucarest. Les deux principaux partis européens ont décidé de faire de la capitale de la Roumanie leur terrain de bataille pour l'Europe d'après 2014.

Le Parti Socialiste Européen (PSE ou PES) organise son grand congrès de lancement de la campagne pour les élections européennes de 2014 les 28 et 29 septembre 2012 à Bucarest (et il y choisira son nouveau leader à cette occasion): voir notre papier du 4 août, Bucarest, le test du Parti Socialiste Européen et en anglais Bucharest, a test for the Party of European Socialists (PES).

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Le Parti Populaire Européen (PPE ou EPP) organise son grand congrès de lancement de la campagne pour les élections européennes de 2014 les 17 et 18 octobre 2012 à Bucarest (soit 3 semaine après le congrès du PSE): voir notre papier du 6 août, Bucarest, victime collatérale de la bataille pour l’Europe de 2014 et en anglais  Bucharest, a collateral victim in the 2014 battle for Europe.

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Pour l'instant, aucun de ces deux partis, qui sont les deux partis politiques les plus puissants d'Europe, n'a pris de position claire sur le chaos politique en Roumanie. Et aucun d'entre eux n'a pour l'instant envisagé de déplacer son grand congrès européen dans un endroit du monde plus calme que la Roumanie ou la Hongrie (voir notre papier du 30 juillet Viktor contre Victor ?).

Ce serait pourtant la meilleure façon de faire baisser la pression politique en Roumanie et de permettre à ses dirigeants de se mettre à chercher une issue à la crise économique.

Mais qui céderait le premier?

Comme dans la fable Les Deux Chèvres: Faute de reculer, leur chute fut commune / Toutes deux tombèrent dans l'eau.

Il semble que seule The Voice of Russia sait que le 15 août n’empêche pas les militaires de faire leur travail (voir notre papier du 10 août, Sea, sex and silence aussi disponible en anglais).

Pourtant les enjeux sont énormes à plusieurs échelles:

  1. à l'échelle nationale, il s'agit de savoir qui est le chef de l'Etat en Roumanie, quels sont les Roumains à bénéficier du droit de vote et quelle nouvelle politique économique mettre en place pour sortir la Roumanie de la crise, tout en déjouant les attaques spéculatives (voir notre papier du 1er août, La Roumanie est-elle gouvernée par des anarchistes ? et en anglais Has Romania fallen into the hands of anarchists?)
  2. à l'échelle européenne, il s'agit du choix des solutions à apporter à la crise économique, du combat politique contre l'autérité et du lancement de la campagne pour les élections européennes de 2014 (voir notre papier du 6 août, Bucarest, victime collatérale de la bataille pour l’Europe de 2014 et en anglais, Bucharest, a collateral victim in the 2014 battle for Europe)
  3. à l'échelle internationale, les enjeux géostrétagiques restent les mêmes depuis le début de la crise: projet de gazoduc Nabucco, système antimissile ABM de l’Otan, etc. (voir le papier avec Catherine Durandin et Violette Rey du 19 juillet, En Roumanie, une crise politique qui secoue l'Europe).


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