Préface du livre “La femme algérienne, face à la législation, religions et fléaux de la société”

Samir Rekik, grâce à son ouvrage, va lever un grand nombre de préjugés, de tabous et de fausses idées concernant la place de la femme algérienne au sein de son pays et dans le monde.

image_27569_1_17350.jpg Samir Rekik, grâce à son ouvrage, va lever un grand nombre de préjugés, de tabous et de fausses idées concernant la place de la femme algérienne au sein de son pays et dans le monde.
Il démontre avec brio, et je le rejoins totalement, qu’une partie de la société ne peut pas se servir et détourner la religion pour maltraiter les femmes et les enfants tout comme il ne faut pas juger l’Islam à partir des agissements d’une minorité de musulmans extrémistes. La religion ne devrait jamais servir à perpétuer la violence. Ce n’est pas la religion qu’il convient de juger, ce sont les violences exercées par les hommes sur des plus faibles.

En revanche, en Algérie, la femme n’est pas un « citoyen » comme les autres, elle est toute sa vie sous tutelle, elle a le statut d’un mineur et ne bénéficie quasiment d’aucun droit, la femme est considérée comme étant la propriété d’un homme (son père, son frère, son mari, etc.), les nuits de noces sont vécues par elle, trop souvent, de manière extrêmement barbare et en compagnie d’un mari qu’elle n’ont pas forcément choisi mais peu de gens se soucient de leur sort.

Quant aux femmes seules, en plus d’être stigmatisées, on les repères parfois vite comme des proies faciles à exterminer. Nous nous souvenons tous des actes inhumains qui ont suivi l’installation d’un grand nombre de femmes seules à Hassi Messaoud, dans la wilaya (unité administrative entre la région et le département) d’Ouargla. Des femmes blessées par d’anciennes violences, des divorces, la pauvreté arrivent dans ce lieu en tentant de reconstruire leurs vies tant bien que mal lorsqu’une nuit en 2001, l’imam intégriste de la mosquée d’Al-Haïcha, surnom d’un quartier de Hassi Messaoud, incite les hommes à châtier ces femmes perdues. Une expédition punitive est montée aux cris d’«Allahou akbar» et «Al-jihad, al-jihad». La nuit est interminable : viols collectifs, tortures, meurtres... la police n’intervient pas, sauf quelques agents, à titre individuel. Personne ne sait exactement combien de femmes ont été agressées cette nuit-là. En 2010, au même endroit, l’horreur s’est reproduite à nouveau massacrant des dizaines de femmes.

Malgré tout, les femmes n’abandonnent pas, courageuses, elles se battent pour défendre leurs droits et même pour obtenir davantage de droits.

Il y a quelques années, j’ai eu la chance de rencontrer une femme merveilleuse, une femme pleine de courage et de dignité. Elle s’appelait Nadia. Nadia souffrait de manière viscérale, toute sa personnalité était couverte par une intense honte, beaucoup de méfiance aussi.
Elle a fait ce pas courageux, elle a poussé la porte d’un groupe de parole dédié aux anciennes victimes de l’inceste que j’animais ce jour-là, prête à briser le silence qu’elle avait toujours gardé, prête à partager sa souffrance. Nadia était alors âgée de 60 ans.
La première heure, Nadia était distante, parlait d’une toute petite voix (mais elle parlait !) et se tenait de façon très courbée, presque recroquevillée mais une fois qu’elle a pu poser quelques mots sur sa souffrance et qu’elle a pu bénéficier de l’intense empathie de la salle, elle s’est redressée, est redevenue cette femme digne qu’au fond elle aurait toujours dû être. La deuxième heure, elle a parlé d’une voix beaucoup plus forte, elle souriait même parfois, une métamorphose.

Nous nous sommes revues peu de temps après autour d’un café, elle me disait qu’elle s’était sentie comprise, enfin, et surtout entourée, c’est alors qu’elle m’a donné plus de détails sur son histoire qui a commencé en Algérie, dans un petit village de montagne, elle est née au sein d’une fratrie de dix enfants. Son père part se battre pour l’indépendance de son pays, à la maison, c’est la loi des frères qui triomphe. Nadia fut d’abord agressée sexuellement par son frère ainé, puis par le cadet, elle avait alors 4 ans.
L’inceste se déroulait au sein de la maison familiale. La première fois que c’est arrivé Nadia faisait la sieste. Les violences sexuelles ont été mises en place petit à petit, le temps pour l’agresseur d’installer un rituel, puis, son frère allait de plus en plus loin et de plus en plus fréquemment. Ensuite, il n’y avait plus uniquement que les siestes, il y a eu les nuits, une bataille perpétuelle, Nadia se demandait : « comment je vais dormir cette nuit ? Comment je vais faire pour dormir ? Où aller surtout ? » En effet, elle avait beau fermer la fenêtre, la porte de la chambre, son frère arrivait tout le temps à rentrer et c’est ainsi qu’elle me disait : « il fallait que je passe à la casserole, je me souviendrais toujours de ce corps sur moi, c’est tout. »

Nadia a été victime de l’inceste pendant plus de 10 ans. Car l’inceste, c’est aussi dans la majorité des cas, un viol qui dure des années, très régulièrement, dans le plus grand secret et vécu avec une grande honte pour la victime.
Pour Nadia, ce qui était devenu le plus insupportable c’était le silence...ce silence qui l’a rongée pendant des années, Nadia, à 60 ans était toujours anorexique, le traumatisme était toujours bien résent, comme si les viols avaient eu lieu hier. Cette belle femme algérienne détestait son corps, elle ne pouvait pas le voir car, selon elle, l’inceste était inscrit en elle comme si c’était elle qui avait attiré son frère, comme un poison, elle se sentait terriblement coupable, de ce fait, son corps était le coupable alors elle le punissait sévèrement depuis toute petite par l’anorexie, l’automutilation, les conduites sexuelles à risques et elle répétait souvent que si elle n’avait pas eu ce corps ses frères n’auraient pas abusé d’elle aussi longtemps, peu importe ce que je pouvais lui dire, elle en était convaincue puisque ses frères et son entourage avaient réussi à la convaincre. S’il y a quelqu’un au monde contre qui Nadia exprimait le plus sa colère c’était à ma mère. Nadia se souvenait l’avoir appelée à l’aide de nombreuses fois : « J’appelais Maman, Imma, Imma, Imma ! Et il n’y avait personne qui arrivait... et qui d’autre pouvait venir ? Il n’y avait que ma mère qui pouvait venir. »

Nadia a finalement du rompre avec sa famille, fuir l’Algérie. Elle a refait seule sa vie en France mais son pays natal et ses amis lui ont souvent manqué. Afin de se reconstruire elle passait ses nuits à écrire car elle dormait très peu, elle lisait énormément, la littérature lui a permit de survivre.

Lors de nos échanges, par la suite, Nadia m’a fait part très régulièrement de grandes angoisses et de cauchemars à propos de « boue ». Elle se voyait trainée dans la boue, elle avait la sensation que régulièrement dans la journée elle avait du mal à respirer, comme si ses poumons et tout son être étaient envahis par de la boue et de la crasse. Peu de temps après, j’apprenais que l’on venait de lui déceler un cancer, qu’elle avait très peu de chance d’y survivre mais selon elle, ce n’était pas grave parce qu’au fond, elle n’avait plus envie de vivre cette vie, elle était épuisée mais sereine qu’enfin elle ai pu parler, c’était important pour elle, elle y tenait avant de disparaître. Un an après avoir parlé pour la première fois, Nadia est décédée.

Son dernier souhait fut que l’on répande ses cendres dans la mer Méditerranée, cette mer qui lui était si chère, cette mer qui lui permettrait de ne plus jamais être couverte de boue, qui la laverait pour toujours, où elle pourrait reposer en paix enfin. Chaque fois que je me trouve sur une plage méditerranéenne c’est à Nadia que je pense.

Les violences sexuelles sont une atteinte à la dignité et aux droits fondamentaux des personnes.
Elles ont de graves conséquences immédiates et à plus long terme sur la santé et sur le développement psychologique et social des personnes. L'OMS en 1996 a déclaré qu'elles constituaient l'un des principaux problèmes de santé publique dans le monde.
Pourtant ces violences malgré leur grande fréquence sont les plus méconnues, celles qui bénéficient d'une véritable loi du silence sont commises sous couvert de soins, de protection, d'éducation, d'amour, de désir et de sexualité, essentiellement par des proches et des personnes connues dans plus de 80% des cas. La méconnaissance de leur réalité (manque d'études, de chiffres, de recherches), l'absence de prévention ciblée, l'absence d'information sur les risques de subir ces violences, l'absence d'accès à des soins donnés par des médecins formés sont à l'origine d'un abandon total de victimes dont la parole n'est jamais prise en compte.
Ne pas prendre en charge les victimes de violences sexuelles durant l’enfance c’est aussi rendre malade toute une société et toute une population : une étude américaine récente sur 17 000 personnes montre, 50 ans après des violences et des négligences subies pendant l'enfance, une augmentation considérable et proportionnelle (au nombre de violences et de négligences différentes subies, score allant de 0 à 8), de morts précoces, de pathologies organiques (infarctus du myocarde, hypertension, diabète, obésité, affections broncho-pulmonaires, maladies sexuellement transmissibles, fractures, hépatites), de pathologies psychiques (états de stress post traumatique, suicides, dépression, angoisses, attaques de panique, troubles de la personnalité, insomnie, troubles de la mémoire et de la concentration), de conduites addictives (tabac, alcool, drogues), de troubles de l'alimentation, de conduites sexuelles à risque, de violences à nouveau subies et de violences commises, de désinsertion sociale (Felitti VJ, ACE Study, The Relationship of adverse childhood experiences to adult health status, 2010).

L'Organisation Mondiale de la Santé (OMS), dans son texte de recommandations pour la prévention des violences domestiques et sexuelles, présenté le 21 septembre 2010 à la Conférence mondiale de la prévention des traumatismes et de la promotion de la sécurité, a souligné pour la première fois qu'un des principaux facteur de risque de subir et de commettre des violences domestiques et sexuelles est d'avoir subi des violences dans l'enfance. Les stratégies de survie et d'auto traitement des conséquences psychotraumatiques des violences sont donc au coeur de la reproduction des violences. Il est donc essentiel et urgent de soigner, d’informer de former et de prévenir.
Les violences et les violences sexuelles, en particulier, sont une arme massive de destruction. Il ne s’agit pas de sexualité, il s’agit bien de violence et de destruction, l’autre en face n’est plus qu’un objet, un esclave, il est transformé en instrument pour calmer ou éviter toutes les émotions ou sensations désagréables de l’agresseur.
Bien trop souvent, les sociétés actuelles tolèrent la violence. Elles la tolère puisqu’elles ne mettent pas en place de politiques adéquates qui permettraient une véritable prise en charge des victimes. On réduit presque toujours les victimes au silence protégeant ainsi les agresseurs qui de ce fait ne sont pas punis et peuvent continuer de perpétuer la violence en toute tranquillité.

Pire, les victimes sont abandonnées à leur sort, sans aucuns soins et si elles parlent, la société les transforme alors en bourreaux tandis que les agresseurs sont transformés en victimes.
Personne, et surtout, pas les responsables qui gouvernent un pays, à notre époque ne devrait avoir le droit d’agir ainsi et de stigmatiser les victimes de violences qui ont le courage de parler et de dénoncer les actes odieux qu’elles subissent ou ont subis.

Pour finir, je voudrais partager l’admiration que je ressens pour Samir Rekik qui lutte avec grande conviction contre les violences et qui dénonce et informe des inégalités et des discriminations très graves qui ont lieu chaque jour en Algérie et dans le monde.
Le livre qu’il a entreprit d’écrire était un challenge osé mais essentiel, un outil de compréhension à mettre entre toutes les mains parce que la première prévention c’est l’information.

Sandrine Apers

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