Pourquoi la presse doit adopter l’écriture inclusive... et vite!

Nous utilisons depuis cinq ans l'écriture inclusive dans le magazine Femmes ici et ailleurs. Que l'Académie française se rassure : nous sommes bien vivant·e·s, et nos lecteurs et lectrices aussi !

Depuis plusieurs semaines, le débat est passionné entre les pro et les anti écriture inclusive, une réforme qui reviendrait sur la règle imposée il y a trois siècles par les Immortels, voulant que dans notre langue, le masculin l’emporte sur le féminin. Pour d’autres, cette écriture inclusive ne serait qu’un gadget et les militant·e·s de l’égalité femmes-hommes feraient mieux de mobiliser leur énergie pour des causes plus importantes.

Bien sûr, et personne ne le prétend, la démasculinisation de la langue ne révolutionnera pas les mentalités d’un coup de baguette magique. Mais qui peut nier qu’elle aurait pour vertu de rendre immédiatement visible la présence des femmes dans la société, soit juste la moitié de la population ?

« Les études menées par des linguistes ont montré que l’usage du seul masculin pour désigner des groupes mixtes éveille des images mentales strictement masculines », rappelle Eliane Viennot, professeure de littérature française et historienne de notre langue, qui nous a fait l’amitié de signer une contribution dans le dernier numéro de Femmes ici et ailleurs. Elle donne cet exemple : « Lorsqu’un journal titre « Les agriculteurs refusent de rentrer à la ferme », il maintient dans l’imaginaire collectif l’idée que cette profession est masculine, alors que près de 25% des exploitations agricoles sont pilotées par des femmes. Pas étonnant que le texte ne souffle mot de leur existence, et qu’aucune n’y soit interrogée. Pas étonnant non plus qu’on découvre, aujourd’hui seulement, que leur accès au congé maternité est singulièrement moindre que celui des autres femmes.»

Année après année, l’Observatoire mondial des médias relève que près de 80 % des personnes dont il est question dans l’information sont des hommes. Là aussi le masculin l’emporte... C’est ce constat qui nous a conduit·e·s à créer le magazine d’informations Femmes ici et ailleurs il y a cinq ans, afin, modestement, d’essayer de rétablir l’équilibre. Dès le premier numéro, en décembre 2012, nous avons adopté l’écriture inclusive, renforcée trois ans plus tard lorsque le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes a publié son Guide pratique pour une communication sans stéréotype de sexe. Nous n’avons pas eu besoin de longs débats pour prendre cette décision. C’était une évidente question de cohérence avec notre ligne éditoriale et nos convictions.

L’habitude nouvelle d’écriture a rapidement, et avec une facilité déconcertante, remplacé l’habitude ancienne. Que le ministre de l’Éducation nationale ne s’inquiète pas, l’ajout que quelques points et de quelques « e » permettant de rendre leur place aux femmes n’a absolument rien de « complexe ». Que l’Académie française se rassure, notre équipe n’a affronté dans l’aventure aucun « péril mortel », nos lecteurs et lectrices non plus ! En cinq ans, nous n’avons jamais reçu un seul courrier d’un·e abonné·e remettant en cause notre politique grammaticale. Nul doute que nous serions en revanche submergé·e·s par un torrent de critiques (rédigées en écriture inclusive), si nous devions revenir à la règle du masculin qui l’emporte sur le féminin.

L’écriture inclusive n’est ni un gadget, ni une menace, mais une réforme nécessaire, en particulier dans la presse. Elle permettrait de rompre avec « ce vestige de la monarchie absolue », ainsi que le dit si bien Eliane Viennot. Elle pousserait les journalistes, femmes et hommes, ainsi que tou·te·s celles et ceux qui les écoutent et les lisent, à avoir l’image d’une société diverse, mixte et riche de ses cheffes d’entreprise, de ses élues, de ses sportives, de ses femmes artistes, scientifiques, ingénieures, etc. Elle contribuerait à mettre en avant des modèles féminins différents pour les lectrices de tous âges, mais aussi pour leurs père, compagnon et fils... Tout cela serait-il « inutile » ? L’une des belles et nobles missions de la presse n’est-elle pas de refléter au mieux le monde, en se faisant notamment l’écho de celles et ceux qui ont peu ou n’ont pas droit à la parole publique ? Alors, n’ayons pas peur et allons-y, toutes et tous !

Sandrine Boucher et Pierre-Yves Ginet,

corédactrice et corédacteur en chef·fe du magazine Femmes ici et ailleurs

 

 

 

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