Le monde sera ce que nous regardons, montrons, célébrons: banalité du mal ou du bien

Il y a 100 ans, les Suffragettes britanniques obtenaient le vote des femmes, les Françaises durent se battre 26 ans de plus. Un droit gagné sous les sifflets. Une histoire qui nous invite à regarder ceux qui nous dérangent, pour prêter attention à ce qu’ils défendent. Parmi eux il y a les futurs progrès de l’humanité, des virages décisifs, les nouvelles Suffragettes.

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Quelques jours avant le 6 février 1918 le vote des femmes était encore une utopie, un combat de 84 ans, celui d’une minorité. Des femmes sans aucun droit sur leurs enfants, propriété de leurs époux, ces femmes prétendaient à l’autonomie. Elles étaient méprisées par le reste de la population, d’autres femmes leur crachaient dessus. Elles furent emprisonnées, gavées de force pour casser leur grève de la faim, jusqu'au désespoir d'Emily Davison qui se jeta sous les sabots d’un cheval...

Aujourd'hui le vote des femmes est un droit, une évidence, nous leur en sommes reconnaissantes. Pour l’obtenir elles ont dû désobéir : à la norme sociale, aux lois en place et à la fatalité de leur condition. Elles n’avaient pas le choix. Défendre une cause est forcément une contestation du présent. Par leur combat, les utopistes et désobéissants sous-entendent que quelque chose est intolérable et que pourtant nous le tolérons. Ce qui fait de nous des témoins consentants à l’intolérable. Pas facile de ressentir cela, c’est forcément dérangeant.

 © Sandrine Roudaut - Marche pour le climat Paris 2015 © Sandrine Roudaut - Marche pour le climat Paris 2015

L’histoire des Suffragettes nous invite à porter notre regard sur les utopistes et désobéissants d'aujourd'hui. Pour regarder ce qu'ils défendent, plutôt que ce qu'ils dérangent.

Des voix s’élèvent sur un drame humain: les Réfugiés fuient nos bombes ou la violence du système économique mondial. Parfois nous dénonçons nos gouvernements qui leur ferment la porte. Quelques fois nous pointons du doigt des violences intolérables à Calais. Mais très rarement nous propageons celles et ceux qui désobéissent à ces lois inhumaines. Pourtant il y en a et ils ont besoin de soutien pour suivre leur humanité spontanée. Ils risquent beaucoup et endurent les discours défaitistes de la “goutte d’eau”.

Dénoncer est important mais ne faire que cela assomme d’effroi et peut inviter à la fuite (c’est trop dur à regarder), à la résignation (c’est général) donc à l’acceptation et l’inaction… En revanche parler de celles et ceux qui résistent, agissent, montre qu’il est possible de ne pas collaborer, qu’une autre issue est envisageable. Montrer les actes d’humanité et de résistance, brise l’effroi, la résignation et fait contagion. Car la goutte d’eau c’est elle qui fait déborder la vase.

Montrer celles et ceux qui résistent à l’indigne... et l’indignation devient féconde. Alors le monde commence à changer. Car le monde est ce que nous montrons.

Des policiers belges parlent de désobéissance civile aux media, une "taupe" renseigne les associations avant les rafles, le saviez-vous ?

Deux élus suisses perquisitionnés pour abriter des migrants ont appelé à l’hébergement illégal.

Un homme en est à sa 6ème garde à vue pour être venu en aide à plusieurs réfugiés.

Des professionnels de la montagne sauvent des vies tous les jours sur les crêtes franco-italiennes, un passage mortel pour les réfugiés.

Migrants : "On ne peut pas accepter qu'il y ait des gens qui meurent dans nos montagnes" © Nouvel Obs

Et il y en a tant d’autres qui abritent, accompagnent, enseignent… Pour nos Etats la solidarité est un délit, pour eux ne rien faire c’est de la non-assistance à personnes en danger.

25 jeunes viennent d’assigner le gouvernement colombien en justice pour leur droit à vivre dans un environnement sain, droit inscrit dans la constitution. La benjamine a 7 ans. Anecdotique ? Une étude menée par le forum économique de Davos auprès de la population de moins de 30 ans (cette jeunesse qui représente la moitié de la population) montre que leur première préoccupation est le changement climatique et la destruction de la nature. Là, l’Histoire est en train de s’écrire.

Pendant ce temps d’autres défendent le droit à un air pur, le droit à l’autonomie alimentaire, le droit à la sécurité nucléaire… Souvent de manière non conventionnelle. Mais quelle autre possibilité y a-t-il quand ni le droit, ni l’argent, ni la majorité ne sont du côté de l’intérêt commun ? Des enfants, des hommes, des femmes résistent.

Le passé et le lointain nous flattent, on les célèbre, et quand le présent nous convoque, nous le boudons.

Quand j’écris un article sur Martin Luther King j’ai beaucoup de « likeurs ». Quand j’écris un article sur une action de Greenpeace j’en ai moins. Moins qui ose afficher leur soutien.

Nous n’avons aucun doute sur la légitimité d’un combat gagné dans le passé. Les Suffragettes, les Résistants, les Résistantes, les Abolitionnistes flattent notre humanité. C’est également facile de célébrer ce qui se passe à des milliers de kilomètres, sur un enjeu un peu « étranger ». Nous soutenons les femmes iraniennes qui se dévoilent en affirmant leur désir de décider par elles-mêmes ou les villes américaines qui désobéissent aux lois de Trump.

Mais dès que cela se rapproche c’est plus compliqué. Nous en avons un exemple récent avec les militants d’Act up. Sans eux il n’y aurait eu aucune information sur le sida, son mode de transmission et aucun traitement. En tous cas pas aussi vite. Ils ont dû se battre pour la légalisation de la publicité sur le préservatif alors que les autorités en connaissaient l’importance « vitale ». Il y a encore 20 ans leurs actions étaient subversives et le jugement affiché majoritairement négatif.

Célébrer l’Histoire c’est bien, la faire c’est mieux.

Si l'histoire des Suffragettes vous touche, la célébrer à postériori est essentiel, mais défendre des causes qui seront des évidences demain est un pas de plus...

Évidemment tout mouvement désobéissant n’est pas forcément légitime. Mais parmi eux il y a les grands progrès de l’humanité. Ne prenons pas le risque de passer à côté. Une grande idée, son heure finit par arriver. On peut juste la ralentir et se tromper de camps.

Partout des êtres humains, résistants, désobéissants tentent de faire grandir ce monde. Ne les laissons pas s’épuiser, douter, mettons-les en lumière. Montrons aussi quelle belle humanité nous pouvons être.

Et autorisons-nous à écouter ce que nous dit notre cœur et notre « bon » sens. Nous sommes tous potentiellement ces héros ordinaires. Sans être sûrs de ce que nous allons accomplir, nous savons ce qui est intolérable. Faisons de cette époque tragique, un temps où l’humanité grandit, une époque dont nous pourrons être fiers.

 

NB : je récolte toutes les informations sur les résistances, désobéissances et utopies dans le monde. Merci de les laisser en commentaire ou sur la page Les Suspendu(e)s .

Sandrine Roudaut

 © Sandrine Roudaut - Marche pour le climat Paris 2015 © Sandrine Roudaut - Marche pour le climat Paris 2015

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