La tectonique des plaques politiques imposée par le gouvernement

Après avoir réussi à imposer ses mots, le Rassemblement National peut compter sur le soutien actif du gouvernement pour que ses idées occupent le centre névralgique de notre débat politique. Mais nous sommes également passé d’une dédiabolisation du RN à une diabolisation de l’écologie. Comme une tectonique des plaques à l’œuvre : entre le repli identitaire et la construction alternative d’un modèle écologique de société. Levons-nous et préférons le second.

« Vous êtes plus molle que nous pouvons l’être » lançait le ministre de l’intérieur à Marine Le Pen lors du débat Vous avez la parole de jeudi 11 février 2021 sur France 2. Cette phrase a questionné sur le moment. Nous aurions pu croire à une sorte de maladresse de langage. Les jours et les semaines qui ont suivi nous ont montré qu’il s’agissait d’une stratégie de « centrage » du Rassemblement National.

Après avoir mis en œuvre durant des années la dédiabolisation, puis avoir réussi à imposer ses mots dans le débat politique, le Rassemblement National peut désormais compter sur le soutien actif du gouvernement pour que ses idées occupent le centre névralgique de notre débat politique.

La séquence sur l’islamogauchisme en a été un élément manifeste.

Plusieurs membres du gouvernement ont utilisé ce terme et, fait inédit, la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche en lieu et place de soutenir la communauté qu’elle est censée défendre, pour la première fois dans l’histoire, s’en est pris frontalement aux scientifiques pour dénoncer les conditions de la réalisation de leur recherche. Aujourd’hui plus de 20 000 universitaires demandent d’ailleurs sa démission.

Avant cela, la présence d’Elie Hatem, ancien membre d’Action Française, à l’Elysée pris en photo à côté de Brigitte Macron puis le déjeuner supposé secret d’un conseiller du Président avec Marion Maréchal donnaient déjà voir une forme d’institutionnalisation des théories d’extrêmes droites, du moins ont-elles eu le droit d’être invitées sous les ors de la république… et même reconnues comme censées.

Ainsi le ministre de l’intérieur lorsqu’il a défendu l’article 44 de la loi dite « Séparatisme », au sein de l’Assemblée Nationale, article permettant la fermeture des lieux de culte jugés non compatibles avec la république a-t-il évoqué le fait de « faire en partie plaisir aux représentants du RN ».

La ligne suivie par le gouvernement et le Président de la République est évidemment dangereuse.

La période actuelle, période de crise, renvoie à une perte de repères habituellement utilisés pour comprendre le monde tel qu’il est. Cette absence de repères sert toujours celles et ceux qui en fournissent de simples, faciles, la Nation par exemple. Et à la fin il est crédible que les électeurs et électrices préfèrent l’original à la copie.

Comment imaginer centrer avec tant de ferveur les thèses du RN et penser que les électeurs préfèrent le vote Macron ? Un mystère.

Au-delà du fond il y a une stratégie politique : celle de la « trumpisation » de la politique française et la bataille menée en direction des écologistes en est une manifestation. Trump ou encore Bolsonaro (mais d’autres grands dirigeants de ce monde pourraient venir compléter les rangs) se différencient politiquement par des attaques répétées contre les minorités, un rapport aux femmes empreint de violences et une politique anti-écologique au service des intérêts des entreprises les plus polluantes.

Sur la question des femmes il n’est pas besoin de revenir sur les personnalités du gouvernement protégées au nom de discussions « d’homme à homme » qui donnent des signaux assez clairs de l’absence de considération accordée aux mouvements #metoo successifs. Depuis le remaniement, la disparition quasi complète de la parole des femmes au profit d’hommes est un autre signe de ce tournant viriliste. Il y avait une ministre de la santé, une porte parole, une ministre de la justice, toutes ont été remplacées par des hommes qui monopolisent la parole gouvernementale.

Reste donc l’écologie. Le gouvernement en a fait la cible principale de ses attaques.

L’affaire du repas sans viande, puis de la Mosquée de Strasbourg en sont les dernières illustrations. Au-delà des attaques vis-à-vis des écologistes, les reculs abyssaux de la loi climat montrent combien le souci des intérêts particuliers, et en l’occurrence des entreprises, a prévalu sur l’intérêt général dans la constitution de cette loi. La discussion autour de la subvention à la Mosquée, comme la polémique entourant le repas sans viande de la ville de Lyon,  montre un autre aspect : c’est par tweet que s’est déroulée l’attaque là où une forme de respect républicain, comme l’indique Jeanne Beseguian dans sa lettre, aurait préféré une prise de contact directe par la préfecture ou le gouvernement. Il y a une volonté délibérée d’utiliser les méthodes de Trump, en 140 signes, pour dénoncer la naïveté supposée de l’écologie et la décrédibiliser.

Nous pouvons tirer deux conclusions de ces derniers épisodes.

Le premier est qu’il n’est pas certain que des figures comme Trump et Bolsonaro nous permettent de grandir le débat politique. Et la responsabilité du Président pourrait être grande d’un centrage trop affirmé des thèses d’extrême droite.

En second lieu, c’est bien l’écologie qui est pointée comme principale adversaire de cette politique de repli et de violence. Nous sommes bien passé d’une dédiabolisation du Rassemblement National à une diabolisation de l’écologie. Au fond cela dit quelque chose d’un carrefour de civilisation, d’une tectonique des plaques à l’œuvre : entre le repli identitaire et la construction alternative d’un modèle écologique de société, levons-nous et préférons le second.

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