Si, la Bolivie sort d'un coup d'Etat

Je répond par ce billet de blog à celui d'un certain ex-alteno. Celui-ci titrait le 15 novembre: "La Bolivie ne sort pas d'un coup d'Etat".

Intéressé par cette affirmation décidée, j'ai eu alors la grande surprise qu'à aucun moment M. Ex alteno ne citait la constitution bolivienne. Or, pour savoir si un changement de main du pouvoir dans un pays procède ou non d'un coup d'Etat, rien de plus simple: lire la constitution de ce pays. Il apparaît alors que ni M. Ex alteno, ni aucun journaliste dont j'ai pu lire les écrits ou écouter les documents ne l'a lue, puisqu'aucun n'affirme la certitude du coup d'Etat. Mediapart, vous faites flipper quand-même.

Dans une deuxième partie de ce billet, je reviens sur l'histoire de la fraude électorale ayant servi de prétexte au coup, et dont tous les bien-pensant se gargarisent pour dénoncer le dictateur Morales. Des gens moins prompts à relever que dès ses premiers actes, le putsch a été soutenu par Messieurs Trump et Bolsonaro, deux personnages tout à fait recommandables.

Le Coup d'Etat

Jetons un oeil sur la dite Constitution.

Article 171.3: " la faculté d'accepter ou refuser la démission du Président ou de la Présidente de La République revient à l'assemblée législative.

Cette décision ne peut se prendre qu'en présence d'un quorum de 2/ 3 de l'assemblée."

Ce quorum n'a pas été réuni le mercredi 13 Novembre, jour de l'autoproclamation de Miss Jeanette, la "jolie presi" (comme disent ces idiots petits bourgeois des quartiers sud). Et pour cause, moins d'un tiers des parlementaires étaient présents. Les absents ayant été empêchés d'entrer dans le parlement, d'autres ayant été séquestrés et les derniers ayant mystérieusement "disparu" de la circulation.

Ici, une intervention d'Adriana Salvatierra expliquant l'empêchement dont ont été victimes les parlementaires de la majorité (ancienne et actuelle)

https://www.youtube.com/watch?v=3CP6jThB2x0

Ainsi, la démission du Président et du Vice-président, n'est donc toujours pas entérinée à ce jour. Imaginons que celle-ci le soit dans les jours prochains, ce dont je doute, et passons à l'article 169 de la constitution sur la succession.

Article 169: "la succession constitutionnelle. En cas d'empêchement ou d'absence du ou de la Président-e, celui ou celle-ci est remplacé-e par le ou la vice-President-e de l'Etat plurinational. En cas d'absence de vice-President-e, par le ou la  Président-e du Senat. En cas d'absence de President-e du Senat, par le ou la President-e de l'Assemblée". 

A aucun moment la vice-presidence du senat n'est mentionnée pour prendre quelconque Présidence même temporaire.

Il aurait dû revenir au President du Parlement de prendre l’intérim pour 3 mois maximum, comme le prévoit la constitution. Je rappelle que la démission de Morales, de Linera ( vice-president), et de Adriana Salvatierra (presidente de senat) n'ont aujourd'hui pas de valeur légale tant que non validées par le Parlement. Il s'agit donc bel et bien d'un coup d’État. Et les militaires qui obéissent aux ordres de Jeanine sont en infraction devant la Constitution. J'appuie ici sur la gravité de ces faits, car vu les morts par balles de l'armée de ces derniers jours, cela relèvera un jour du tribunal pénal international. J'en profite pour rajouter que le "dictateur" Morales n'a jamais fait tirer sur son Peuple. Les 3 morts des jours ayant suivi le scrutin litigieux sont dûs à des heurts entre manifestants pro et anti-Morales.

Mme Anez a donc pris un très mauvais départ, et son "décret suprême" donnant carte blanche à son armée pour réprimer de la manière qu'elle souhaite le mouvement qui est en train de se mettre en place, ne contribuera pas à alléger sa peine le jour où elle répondra devant la justice. .

https://www.youtube.com/watch?v=aI0x5b8nOcc

Je poursuis: le Parlement bolivien a enfin pu se réunir le jeudi 14 novembre, valider la démission d'Anna Salvatierra et nommer une nouvelle présidente du Senat: Eva Copa. Selon la Constitution, c'est à elle, sénatrice de l'Alto, que devra revenir le poste de présidente par interim le jour où la démission d'Evo Morales sera entérinée. Pour l'instant, il reste le Président de Bolivie.

Je précise déjà ici que la Constitution de l'Etat plurinacional bolivien a été reconnue par tous les pays de l'Union européenne dont bien sûr notre chère France. Cela signifie qu'après ma démonstration, aucun des potentiels lecteurs de ce billet ne pourra nier que Mme Anez est illégale. Quoi qu'il en soit, quelqu'un s'imagine-t'il qu'une raciste puisse être Présidente, même ne serait-ce qu'une semaine, d'un pays peuplé à plus de 60% d'indiens? Ses tweets du passé sont eux-mêmes parfaitement illégaux, puisque comme en France, l'appel à la haine raciale est interdit en Bolivie. 

https://www.nouvelobs.com/monde/20191113.OBS21051/quand-la-nouvelle-presidente-autoproclamee-de-bolivie-ecrivait-des-tweets-racistes-envers-les-indigenes.html

Retour rapide sur la fraude imaginaire

Nul ne doit oublier que le renversement d'Evo Morales a été justifié depuis le début par une dénonciation de la fraude dont il aurait profité. Le problème est que l'OEA n'a pas été en mesure de démontrer quelconque preuve de fraude. Si quelqu'un a lu cela dans son rapport, alors qu'il me montre le passage! La seule personne qui a affirmé cela, oralement, est le secrétaire général de l'OEA, un certain Luis Almagro. Son affirmation a été démentie par le sérieux Centre d'Investigation Economique et Politique basé aux Etats-Unis. Je mets ici le lien vers le site de cet institut de recherche: http://cepr.net/publications/reports/bolivia-elections-2019-11. Vous y trouverez un fichier pdf pour le document: "What happened in Bolivia's 2019 vote count". On lit dans ce rapport éloquent et accablant les phrases suivantes: "Il est clair que ces déclarations inhabituelles - outre le fait que jusqu'à aujourd'hui l'OEA n'a presenté aucune evidence venant les soutenir-ont eu une influence significative sur la couverture médiatique et dans l'opinion publique", "les accusations sans fondement doivent être retirées et des mesures être prises pour assurer la neutralité de l'observation electorale de l'OEA dans le futur".

Mais je souhaite ici aller plus loin. Il n'a échappé à personne que l'Union européenne avait appellé avant même la fin des dépouillement à un second tour. Il a peut être échappé à ce beau monde que celle-ci n'avait pas envoyé de mission d'observation électorale comme elle le fait partout où ça l'arrange. Or, comme l'indique cet article en date du 04 juin 2019, la Bolivie l'avait pourtant invitée à envoyer une telle mission:

https://mundo.sputniknews.com/america-latina/201906041087493633-union-europea-elecciones-presidenciales-bolivia/

En n'envoyant pas d'observateurs, l'Union européenne a laissé la Bolivie seule entre les mains de l'OEA. Et a donc joué ici l'un des pires rôles de ce cynique scénario. Sans se mouiller, sans paraître intervenir, elle a participé au processus de renversement d'Evo Morales. Et, poser le couvercle en se permettant de prendre position sur le déroulement de ce scrutin qu'elle n'a pas voulu observer. L'UE fera partie dans un futur proche, si le Peuple bolivien est écrasé, de ce vol de vautours qui viendra dépecer le cadavre de mon pays. Oui, la Bolivie est mon pays, et je vous épargnerai le détail des conversations que j'ai pu avoir avec ma famille là-bas. Vous êtes à mille lieux d'imaginer ce qu'il s'y passe, et je dis aux bien-pensants, que je leur souhaite de vivre un millième de ce que le Peuple bolivien a subi depuis des siècles et depuis 6 jours.

L'irruption du Peuple sur la scène de l'Histoire

"Ils ne tueront que moi seul, mais demain je reviendrai, et je serai des millions. " Avant son écartèlement par les troupes espagnoles à La Paz en 1781, Tupac Qatari lanca cette sentence. Il avait raison. Nous sommes des millions, et nous portons dans notre hérédité la force de son sacrifice. Tout le monde ne peut être en mesure de risquer sa vie, son oeil, sa main, sa liberté, pour un interêt qui le dépasse: celui d'un peuple. J'ai vu, en France, comme la peur de perdre quelque-chose a pu amoindrir le mouvement des gilets jaunes. Comme ce sacrifice, justement, restait impossible à envisager.

Les peuples autochtones de Bolivie n'ont rien à perdre car on leur a déjà tout pris. Tout volé. Depuis 2009, et quoi que l'on en pense, il ont repris leur dignité, ont commencé à se rendre maître de leur destin. Et d'une certaine manière, j'en veux à Morales des erreurs qu'il a commises. D'avoir cédé à l'illusion de l'homme providentiel. Illusion maladive des hommes et des peuples facilité par ces régimes de Présidence où trop de pouvoir est concentré entre les mains d'une personne.  C'était selon moi le sens profond de la parole de Tupac. Le sens et la démonstration de son sacrifice perdant. Car la seule solution, c'est le Peuple. Et le Peuple, le voici. Il revient déjà. Il est des millions.

https://www.youtube.com/watch?v=WsfMps8woLA

https://www.youtube.com/watch?v=UddtEh2LayY

 

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