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Billet de blog 28 avr. 2021

Et silencieux reste le vieux continent

Ils sont migrants. Ils sont les Autres que l’Union européenne maintient dans cette condition qui les éloignent de Nous. Quand on arrive aux portes de l’Europe, essoufflés par les épreuves mais rempli d’espoir d’une vie meilleure, on déchante vite. Supprimée, la dignité humaine ; bafoués, les Droits de l’Homme. Et silencieux reste le vieux continent.

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Ils s’appellent Jo, Vera, Emily, Nacim, Comite, Nourh, Mohammad, Chance, Roha, Ali, Amine, Shokouh. Ils ont 18 ans, 20 ans, 10 mois, 30 ans, 36 ans, 19 ans, 21 ans, 13 ans. Ils viennent du Cameroun, du Congo, et d’Afghanistan.

Nacim était traducteur en Afghanistan pour une grande compagnie américaine. Moh, père de 4 enfants était chauffeur de poids lourds pour l’armée américaine. Amine était engagé dans les forces de polices aux côtés des armées alliées française et américaine il est arrivés avec 18 membres de sa famille. Roha est arrivé à 21 ans, il est issu d’une famille afghane influente membre du gouvernement actuel. Nourh est issu d’une famille populaire. Shokouh a 14 ans, elle a quitté l’Afghanistan avec toute sa famille suite à la tentative d’enlèvement de son petit frère.

Considérés comme des traitres par les talibans et autres groupes religieux extrémistes, ils ont subi les pressions infligées à toutes personnes travaillant de loin ou de près avec des compagnies étrangères. Les menaces prennent différentes formes, enlèvement d’enfants, accidents, colis piégés, passage à tabac jusqu’à l’assassinat.

Le jour où ils sont devenus migrants

Si leurs histoires, leurs cultures et leurs religions sont différentes, ils partagent cette condition que l’on réserve aux étrangers qui arrivent sur les côtes européennes, celle d’être migrant. Et être migrant à Samos, c’est entre autre vivre dans une cabane faite de cartons et de bâches, c’est vivre en attendant tous les jours que l’asile cite votre nom dans les haut-parleurs du camp et vous convoque pour vous écouter raconter votre histoire. C’est vivre dans l’attente de voir votre nom inscrit sur la liste des « open card » (cartes permettant de continuer sa procédure sur le continent).

Si l’attente est insupportable, elle l’est d’autant plus que personne ne sait combien de temps prendra la procédure, Comite a attendu 1 ans et demi avant d’être entendu pour la première fois par les services de l’Asile. Nourh a 19 ans, il est arrivé il y a un an, et il attend toujours. Après 17 mois, Chance vient d’obtenir une carte lui donnant 6 mois pour quitter l’île pour finir sa procédure sur le continent.

Ils sont actuellement environ 2700 demandeurs d’asile enregistrés sur l’île de Samos, île grecque située à 2,5 km des côtes turques, l’un des 5 hot-spots que compte la mer Egée depuis leur mise en place en 2015. Selon le Haut-Commissariat des Nations Unis pour les Réfugiés (UNHCR), le camp de Vathy accueille 30 % de personnes venant de Syrie, 23 % venant d’Afghanistan, 14% venant du Congo, 6% venant d’Irak et 4% de Gambie. Les 22% restant, rassemblent des Ghanéens, des Sierra-léonais, des Maliens, des Sénégalais etc. Parmi eux 19% sont des femmes et 20 % sont des enfants dont presque la moitié sont non-accompagnés.

Pandémie : une mise sous silence de la souffrance

Avec les mesures de distanciations physiques liées à la lutte contre la propagation de la Covid-19, le quotidien des demandeurs d’asile du camp de Vathy s’est fortement dégradé. La prise en charge des malades est sommaire, à chaque détection de cas positif les personnes sont isolées dans des containers vides quinze jours durant. On leur apporte deux repas par jour, souvent mal conservés, la nourriture est parfois avariée. L’accès aux soins est compliqué, la communication entre les différentes instances médicales locales est chaotique. Les ONG portent à bout de bras la situation en essayant d’absorber une partie de la demande mais restent trop peu nombreuses pour répondre à tous les cas. Il n’y a qu’un seul psychiatre sur toute l’île pour la population grecque et réfugiée, la prise en charge de la santé mentale pour les jeunes de moins de 16 ans est nulle car il n’y a pas d’organisme spécialisé sur place.

Les ONG ont été contraintes de fermer les quelques centres d’accueil qui permettaient aux plus jeunes de suivre des cours, et aux adultes de trouver un endroit chaleureux dans lequel passer un peu de temps. Le camp est surveillé jour et nuit par les forces de l’ordre. Un couvre-feu de 18h à 7h est imposé aux résidents du camp depuis le début de la pandémie.

Chaque déplacement nécessite l’envoi d’un sms - qui s’il n’est pas considéré comme nécessaire - est verbalisé, avec de nombreux abus de la part des forces de l’ordre. Jawad en est à sa 3ème amende d’un montant de 300 euros pour ne pas avoir envoyé le sms lorsqu’il se déplaçait pour aller faire recharger son téléphone dans la zone officielle du camp (seule zone ou il peut trouver de l’électricité).

Dans ces conditions, certains réfugiés se sont organisés pour assurer une activité à l’intérieur même du camp.

On compte ainsi 5 boulangeries, 6 points de ventes d’aliments, 5 coiffeurs, 3 terrains de sport, 5 églises protestantes, 1 église catholique, 5 mosquées et 4 écoles. Chaque dimanche, un petit marché est organisé où sont échangés quelques vêtements contre un sac de couchage, des boîtes de conserves. Financées par les réfugiés eux-mêmes, ces grandes tentes permettent de maintenir des espaces de liens sociaux dans lesquels ils peuvent se retrouver en communauté. Les écoles accueillent entre 100 et 200 élèves par semaines.

Ancien traducteur, Nacim enseigne l’anglais six jours sur sept à plus de 100 enfants qui ont entre 5 et 10 ans. Entretien.

Pourquoi t’es-tu mis à enseigner ?

« J’aime enseigner par ce que ça me fait du bien, je peux aider les autres et d’un autres coté je pense que la plupart des personnes ici n’ont rien à faire, [elles] sont comme malade et dépressives, et moi aussi. Si je n’enseigne pas pour eux, je déprime. Ça me donne de l’énergie, ça me tient occupé, et ça me donne de la joie d’aider les autres. Souvent ils me parlent de la dépression, comment faire, je n’en sais rien du tout mais on essaie de parler tous les jours pour savoir comment sortir de la dépression, des problèmes qu’on a ici ; combien de temps la procédure va durer ? comment le juge décide des rejets ou non ? Et on parle, je n’ai pas de réponse mais j’essaie de leur donner de l’espoir. Voilà ce que je fais quand j’enseigne ici, depuis 1 ans »

Y’a-t-il des écoles hors du camp pour que les enfants continuent leurs études dans de bonnes conditions ?

« Il y a des écoles à Samos mais elles ne sont pas pour les enfants réfugiés. Les ONG viennent, il y a un mois par exemple ils sont venus, ils m’ont dit qu’ils allaient nous aider, ils ont demandé de quoi on avait besoin, je leur ai tout dis, ils ont pris des notes, des photos et c’est tout. J’ai l’impression qu’ils utilisent ces données et ces photos après pour dire que c’est ce qu’ils font à l’intérieur du camp mais ils ne font rien. Il n’y a que quatre écoles dans le camp. Le problème est qu’ils [les élèves] n’ont pas besoin que de l’anglais, par exemple il y a des personnes qui ne savent pas lire et écrire dans leur propre langue, ils ne connaissent pas les maths, ils ne connaissent rien et ont besoin d’autres cours. »

Peux-tu décrire la situation dans laquelle vous vous trouvez à Samos ?

« C’est une souffrance d’être ici, attendre pour quelque chose est très difficile, il n’y a pas d’espoir, personne ne peut savoir combien de temps va durer la procédure. Un mois, dix mois, un an, deux ans, ce n’est pas claire. Je ne sais pas ce qu’ils font. J’ai l’impression qu’ils décident à l’aveugle.

J’ai l’impression que personnes ne se rend compte de notre situation. C’est comme une prison. Quand on va en bas [dans la ville], la police nous arrête et nous demande de mettre le masque à cause du covid-19, et pourtant les policiers eux même ne portent pas le masque. J’ai l’impression que nous sommes des virus, les gens disent qu’on est malade, ils nous insultent, dès qu’on croise un grec dans la rue ils nous disent « malaka » [« connard »]. Ce sont les choses que je reçois des grecs.

Je ne vais pas dire que tous les réfugiés ont un bon comportement quand ils vont en ville, certains d’entre eux se comportent mal. Mais il y a des raisons s’ils posent ces problèmes, ils devraient avoir un endroit pour vivre. Si une personne n’a pas de job du matin au soir pendant un ans, deux ans, sans argent, sans endroit propre pour dormir sans endroit pour prendre une douche, il devient un zombie, c’est très dur. Si le gouvernement veut que les gens se comportent mieux il doit faire quelque chose. La plupart des gens ici sont déprimés. Complètement déprimés. C’est pour ça que j’essaie de rester occupé, j’enseigne, mais parfois je perds espoir. Je suis venu ici pour avoir un meilleur futur et maintenant je me retrouve à enseigner l’anglais a des gars qui ont perdu espoir c’est très difficile. Si les étudiants perdent espoir, ils ne peuvent pas apprendre. »

Que voudrais tu dire à l’Europe ?

« La seule chose qu’il peuvent faire au minimum c’est informer les gens que les réfugiés ne sont pas leurs ennemis, ils ne sont pas des virus ce sont des humains et ils ont besoin d’êtres respectés. De la police aux commerçants en passant par les employés de l’asile. J’ai vu leur comportement. Nous ne sommes pas des virus. Les réfugiés peuvent être une chance pour l’économie européenne, c’est une vraie force de travail. Ils peuvent [les européens] utiliser les réfugiés pour créer de nouvelles entreprises. »

Ils sont migrants. Ils sont les Autres que l’Union Européenne maintient dans cette condition qui les éloignent de Nous. Quand on arrive aux portes de l’Europe essoufflés par les épreuves mais rempli d’espoir d’une vie meilleure, on déchante vite. Supprimée, la dignité humaine ; Bafoués, les Droits de l’Homme.

Et silencieux reste le vieux continent.

Lui, qui reste muet mais qui verse des millions d’euros pour la construction de camps supplémentaires comme celui de Samos. Ce gage d’amélioration des conditions de vie, Ils ne le voient pas. Au milieu des tentes, des bâches et des rats, Jo, Vera, Emily, Nacim, Comite, Nourh, Mohammad, Chance, Roha, Ali, Amine, Shokouh, et tous les Autres, sont encore là.

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