Lagerfeld, le poulain, le Hummer, le jet et Arte

Jeudi, Arte a inauguré une série de documentaires consacrés aux stylistes.Ouverture avec Lagerfeld dans Le jour d'avant Fendi de Loïc Prigent. Fendi est une maison de luxe italienne fondée en 1925, Lagerfeld en est le directeur artistique.

Jeudi, Arte a inauguré une série de documentaires consacrés aux stylistes.
Ouverture avec Lagerfeld dans Le jour d'avant Fendi de Loïc Prigent. Fendi est une maison de luxe italienne fondée en 1925, Lagerfeld en est le directeur artistique.
Evacuons le style fort pauvre du film, la façon laborieuse, le montage bâclé, la constante flagornerie, le concert de louanges, les loghorrées sur le génie du grandissime Karl et l'absence totale de mise en perspective ou même d'interrogation salutaire. On est là pour flatter pas pour critiquer, d'ailleurs qui est-on pour oser porter un jugement sur Karl? C'est Karl et nous non, alors chut. Karl fait très attention à sa ligne, à son alimentation, rigueur et discipline, le stress il ne connaît pas, le Coca Light si.


Chut devant l'assujettissement total des employés de la maison Fendi, des deux bellâtres potiches qui entourent le vieux-beau, des porte-manteaux angoissés à l'idée de ne pas être retenus pour le défilé. Le génie est à l'oeuvre, on ne dit pas "non à Karl" on n'a pas son mot à dire, d'ailleurs on ne discute pas, on n'échange pas, on exécute. A la limite, c'est courant, «he’s a genius what else can you say?»


Chut, mais aussi courant sans doute, devant la débauche de moyens pour acheminer une collection, une équipe et un DA qui parcourt le monde. L'empreinte écologique de Karl Lagerfeld est phénoménale. Imaginez: un jet privé pour aller faire deux heures d'essayage à Milan, un Hummer pour se déplacer en ville. Fondamental, le Hummer. On a bien essayé il y a quelques années de faire croire qu'un végétarien dans une Prius polluait plus qu'un mangeur de viande dans un Hummer, que ce type de véhicules avait fait d'énormes progrès en matière de consommation...revenons sur terre un instant: un Hummer à Paris? Ce sont des véhicules militaires d'urgence pour secourir des populations dans des zones accidentées. Point de tout ça à Paris. Le jet? C'est entre 15l et 35l de carburant à la minute! On me soumet un prix de 45 000 euros l'heure de vol, pour 3h aller-retour, faites le calcul. Pour deux heures d'essayage à Milan rappelons-le. Pour une collection qui se vendra des sommes astronomiques (on évoque des centaines de milliers d’euros pour le manteau star en vison) à une infime minorité de la population mais dont tous payons le prix.

Les essayages et la collection. Chut aussi. Fendi est connue pour ses fourrures, les italiennes adorent, il suffit de faire un tour sur la Prom à Nice en hiver. Le temps ne justifiant absolument pas cette débauche, on est plutôt dans l'art de vivre. Même si en Italie, la cruauté envers les animaux est punie d’emprisonnement. Et si, "mourir c'est pas facile" comme le dît récemment le philosophe Nicolas Sarkozy, vivre est encore bien plus difficile. Visons, renards, zibelines, poulains. Leur vie à eux est comment? Atroce, monstrueuse, inimaginable, de la souffrance à chaque instant, des traitements abjects, irrespectueux du vivant. Il suffit d'oser regarder les vidéos sur les fermes norvégiennes ou chinoises ici ou bien . Le poulain? Tué avant ses six mois, ce qui est parfaitement illégal, dans des abattoirs mexicains ou canadiens pendant que leur mère est pompée pour produire une super molécule réduisant les effets de la ménopause, pour apporter un petit supplément hormonal aux femmes ayant subi une hystérectomie par exemple, hormone parfaitement synthetisable et reproductible à l'infini en laboratoire. Donc les petits, on leur prend leur peau, la viande sert à faire des aliments pour animaux (ce n'est pas nouveau, une firme américaine fit les frais de cette publicité dans les années 1960). Inepte. Naomi Campbell avait été virée de son poste d’ambassadrice de Peta (pour le traitement éthique des animaux) après un défilé Fendi justement. En même temps, Naomi, faire un défilé Fendi sans porter de fourrure c’est pas bien possible...


Mais Karl Lagerfeld n’est pas comme les cuisiniers que les émissions des télé nous repassent à l'envi: il n'a pas le respect du produit. Il ne caresse pas la fourrure avec tendresse comme le boucher lorsqu'il vous explique que "ce cochon-là madame, il a mangé de la châtaigne en plein air". Non, Karl est "moderne"! Il fait tout raser, étioler, massacrer: trop de poils, trop longs, faut enlever. Et hop, un truc lisse qui ressemble à rien. Sublime! Et de voir l'air contrit du chef d'atelier fourrure de Fendi.


Ce qui est moderne, Karl, c'est d'utiliser de nouvelles matières, d’évoluer à l’écoute du monde, de respecter son environnement, de repenser sa place dans le monde, à 77 ans il serait plus que temps. Prendre soin de son alimentation, oui, mais respécter ce qui la compose et ouvrir les yeux, un petit instant, pour réaliser que le Coca Light ne peut en aucune façon faire partie d'une hygiène de vie équilibrée, que l'aspartame ne dupe pas le métabolisme qui tourne à plein régime comme s'il s'agissait de vrai sucre.

Quand on a des idées aussi géniales et inédites que de faire une poche pour le BlackBerry sur le devant d’un sac (sic), on se doit de tenir son rang.


Quant à Arte qui nous bassine avec la planète qui va mal, qui modifie sa grille de rentrée pour passer Global Mag en quotidien, avec les animaux si mignons quand ils sont petits et aussi quand ils sont grands, regardez-les sautiller, comme ça, sans raison dans la savane... Arte pourrait au moins demander un peu de recul, ou mettre en perspective son doc. Diffusé sur le +7, un petit dossier multimédia n’aurait pas nui.

Le +7 c'est ici: http://plus7.arte.tv/fr/1697480.html.

Il y a bien un dossier accompagnant les documentaires sur le site d'Arte.

On peut, entre autre, y lire une des motivations profondes, parfaitement humaniste,généreuse et respectueuse de l'altérité de Lagerfeld:

"Moi mon fond de commerce a toujours été le boulot et travailler plus que les autres pour leur montrer leur inutilité. "

 

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