Nouvelle bulle immobilière en Espagne, la société civile mobilise le gouvernement

La Plateforme des Affectés par l'Hypothèque, mouvement citoyen né de la crise immobilière qui frappe le pays depuis 2008, a annoncé mercredi la mise à l'agenda des débats du Congrès, le 18 septembre prochain, d'une proposition de loi élaborée par ses membres et visant à favoriser l'accès égal au logement. La tête du gouvernement Pedro Sanchez a déjà fait une annonce hostile aux fonds vautours.

"Des personnes sans toit, des toits sans personne": c'est à travers ce paradoxe simple mais évocateur que la PAH déplore depuis sa création à Barcelone en 2009 avec l'appui de l'alors activiste et actuelle maire de la ville Ada Colau, l'incohérence de la politique du logement depuis longtemps choisie et alimentée par les gouvernements successifs.

Au même titre que le tourisme, la construction a constitué depuis les années 1980- et recommence à l'être - un secteur très choyé par les politiques publiques qui y voyaient une manne d'activité opportune, une aide à la relance lorsque les indicateurs économiques tels que l'emploi et le PIB tiraient vers le bas, se nourissant par ailleurs d'une préférence marquée des ménages pour la propriété et d'une politique d'emprunt très facilitatrice. En dépit d'une offre démultipliée, l'intensité de la demande, l'intervention de nombreux fonds spéculatifs et le défaut de régulation publique ont été telles que s'est progressivement créée une bulle dont l'éclatement a finalement eu lieu en 2007. On comptait, en 2009, 650.000 logements neufs vides, s'ajoutant à l'incalculable parc ancien souvent en état d'abandon.

Le marché de l'acquisition en berne depuis, les ménages et notamment les jeunes couples ayant désormais une capacité d'accès à l'emprunt très réduite, c'est aujourd'hui le marché locatif qui reprend de la vigueur et pourrait bien monter en flèche dans les années qui viennent. Ce nouveau boom s'appuie encore une fois sur différents facteurs: la quasi absence le logement social (il ne constitue que 2% du parc total espagnol) qui de ce fait ne peut pas jouer son rôle d'amortisseur des prix du marché privé, la concentration toujours plus forte de la population dans les grands noyaux urbains où en parallèle une part toujours plus importante des logements disponibles se destine à la location touristique de type Airbnb, enfin le rachat, par de grands fonds d'investissement communément appelés "socimi", de propriétés dont se débarrassent les banques et autres grands promoteurs, à des fins de spéculation locative. L'américain Blackstone en est un parfait exemple, avec en juillet dernier plus de 20 milliards d'euros d'actifs immobiliers accumulés sur le territoire.

En 9 ans d'existence, la PAH a su faire de l'accès à un logement digne pour tous une cause politique. Ce collectif, qui se veut apartisan et dont les antennes sont disséminées sur l'ensemble du territoire espagnol, est né des conséquences sociales désastreuses qu'a généré l'éclatement de la bulle immobilière, entrainant plus de 700.000 expulsions depuis cette date dont au moins 400.000 de résidences principales, la plupart dûes à des défauts de paiement de leurs crédits, et plus récemment de leurs loyers, par des foyers victimes de la crise économique parallèle, qui souvent s'enfermaient dans la honte et la débrouille intrafamiliale. La loi hypothécaire en vigueur très largement favorable aux organismes financiers créditeurs, ne cesse à ce titre d'être dénoncée. Si le mode d'action le plus médiatique de la PAH est la désobéissance civique, notamment au travers de barrages faits aux forces de l'ordre en cas de mise en oeuvre de procédures d'expulsion ou d'occupations collectives de bâtiments revendus par leurs propriétaires à des fonds vautours, sa principale force est de loin l'autoconscientisation de ses membres, la plupart directement affectés, et un empowerment réel leur ayant permis de d'imposer ses revendications dans le débat public.

Communication bien rôdée, elle les a regroupé sous le slogan "Les 5 de la PAH", comme les cinq doigts de la main: dation en paiement rétroactive (il faut savoir que le créditeur le veut, il peut aujourd'hui encore exiger la poursuite du paiement de la dette même après avoir récupéré le logement); garanties pour des loyers accessibles et stables grâce une véritable régulation; logement social notamment via la mobilisation par les pouvoirs publics de logements vides afin d'en faire des logements sociaux; interdiction des expulsions dans les cas de résidence principale ou obligation de relogement adéquat (auquel n'est tenu aucun organisme à l'heure actuelle); garanties quant au maintien de l'accès aux réseaux d'eau, d'électricité et de gaz. 

L'annonce par le gouvernement socialiste de la prise en compte de ces propositions constitue donc un nouvel espoir, après l'échec de l'Initiative Législative Populaire de 2013 en faveur de la dation en paiement, qui, malgré les 1,5 millions de signatures recueillies, n'avait donné lieu qu'à des changements cosmétiques dans la loi hypothécaire, sans même prendre en compte sa proposition principale. Il est vrai que le contexte s'avère plus propice: si l'ILP avait été amenée au Parlement lorsque le Parti Populaire (droite libérale) était au pouvoir, la nouvelle majorité de Pedro Sanchez (au pouvoir depuis juin dernier suite au vote d'une motion de censure contre le gouvernement de Mariano Rajoy) semble plus disposée à tenter de réparer les fissures qu'une trentaine d'années de capitalisme outrancieux ont dessiné dans la société. En espérant qu'il ne s'agisse pas là simplement d'effets d'annonces sans suivi, comme ce fut récemment le cas sur la question migratoire.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.