Superincendies de forêts méditerranéens: une seule solution, l'occupation (raisonnée)

Réchauffement du climat, “nature” mise sous cloche et aménagement inconscient des territoires: à l'image du parc naturel de Tamadaba, en Grande Canarie, qui part en fumée depuis samedi dernier, les littoraux méditerranéens se sont transformés en une véritable poudrière. Fatalité? Ces gigantesques incendies de forêts témoignent des maux de notre temps: à causes anthropiques, solutions humaines.

Profane sur le sujet, mais vivant dans une région d'Espagne régulièrement touchée par des incendies, la réflexion que j'expose ici s'appuie sur de nombreuses lectures, parmi lesquelles le rapport de 2019 de l'ONG WWF sur les incendies de forêts (lien en fin d'article). Je me tiens à la disposition des personnes mieux renseignées, dans les commentaires, pour toute précision ou correction.

 

L'ampleur toute nouvelle que prennent de manière de plus en plus fréquente certains incendies de forêts dans les pays du Nord du bassin méditerranéen appelle la réflexion. Si, dans les pays qui composent cette région, le nombre de départs de feux tend à se réduire depuis 1990, il ne se passe plus une année sans qu'un incendie hors de contrôle, capable d'embraser des milliers d'hectares en quelques heures, n'anéantisse un écosystème et n'entraine son lot de pertes humaines. Il s'agit de "superincendies" que les scientifiques ont clairement identifiés comme représentatifs d'une nouvelle génération inaugurée en juin 2017 dans l'arrière-pays portugais, où brûlèrent 50.000 hectares de forêts et plus de 60 personnes sur la fameuse “route de la mort”, et dont la rapidité de propagation, l'étendue et la gravité étaient jusque-là inédites sous nos latitudes. Si le Portugal est le premier Etat d'Europe affecté par les incendies, suivi sans grande surprise de l'Espagne, de l'Italie et de la Grèce (la France et principalement la Corse arrive en 5ième position même si la surface calcinée est sans commune mesure avec les autres Etats cités), les dérèglements du climat, et notamment la tendance à l'assèchement des arrières-pays côtiers, laissent prévoir une généralisation du phénomène vers d'autres régions plus continentales dans les décennies à venir.

Bien sûr, les incendies de forêts ne sont pas un phénomène nouveau. Comme indiqué plus haut, leur valeur numéraire tend même à se réduire depuis trente ans, sous l'effet de politiques de sensibilisation réalisées dans les zones à risque auprès des autochtones et des visiteurs. Désormais, on évite – un peu plus – de faire un feu de camp dans le maquis provençal en juillet ou de brûler ses déchêts agricoles à l'occasion des fêtes de la Saint Jean. Si une vaste majorité des incendies sont le fait d'une négligence (allant du mégot abandonné par un promeneur à une culture sur brûlis non maitrisée), subsistent néanmoins des pratiques éthiquement inquiétantes de provocation délibérée d'incendies (règlements de comptes entre propriétaires, lutte contre les chasseurs, fameux symptôme du pompier pyromane dont plusieurs cas on été avérés en Espagne, sachant que le personnel de protection civile est mieux rémunéré en intervention que lorsqu'il est de garde). En dépit d'une population a priori plus avertie, de services de lutte contre les incendies mieux coordonnés et équipés, comment expliquer les prodigieux désastres auxquels nous assistons désormais?

Les facteurs historiques permettant d'éclairer ce phénomène ne manquent pas. Tout d'abord, des politiques de reforestation initiées dès le milieu du XXième siècle dans différentes régions méditerranéennes, ayant fait la part belle aux pinèdes et autres résineux extrêmement inflammables. De manière ironique, le pin maritime a été choisi pour sa bonne résistance au feu: chaque individu présente une capacité de résilience exceptionnelle qui lui permet de reprendre vie quelques années après avoir brûlé. Mais, paradoxalement, sa morphologie, ses aiguilles et son faible écartement lors de sa plantation ont transformé cette espèce en tapis roulant pour les flammes. Au Portugal s'ajoute la culture effrénée de l'eucalyptus, qui s'embrase aussi très rapidement.

A cela se conjugue un autre élément majeur: l'exode rural et l'abandon simultané de l'ensemble des usages économiques des reliefs boisés. En effet, les sociétés paysannes qui, jusque dans les années 1970 en Italie, Espagne et Portugal, s'appuyaient sur les ressources de ces milieux, tendent à disparaitre: pâturage ovin et caprin, exploitation du bois et du calcaire à des fins domestiques, charbonnières et cultures en terrasses transformaient les forêts en espaces vivants, efficacement gérés et “propres”: la broussaille n'avait pas le loisir de s'étendre. Le feu participait alors au modelage du paysage, sans qu'on ait à déplorer les incendies que nous connaissons aujourd'hui. Les temps plus récents, ceux des transformations économiques et technologiques radicales, des changements d'échelles et des échanges internationaux, ont substitué ces usages traditionnels considérés comme non rentables par un usage récréatif, ainsi qu'une stricte politique de conservation paysagère des forêts méditerranéennes.

En réalité, et c'est le troisième facteur historique notable, la conception utilitariste de ces espaces n'a pas totalement disparu puisqu'ils ont assez souvent fourni un nouveau décor pour la promotion immobilière et touristique. Tandis que les petits exploitants du sol forestier habitaient prudemment dans les clairières ou les vallées, une nouvelle génération de résidents, peu au fait des écosystèmes forestiers, a cherché, via des habitats isolés ou des lotissements, hauteurs et panoramas sans prendre en compte le risque d'incendie, tant en termes d'aménagement préventif que d'évacuation. Cette caractéristique relativement récente de forêts habitées vient ajouter à la catastrophe écologique que constitue chaque incendie un potentiel sinistre humain.

Au regard de ces constats, on peut établir les propositions suivantes:

    • Le réchauffement du climat n'est pas la cause des superincendies actuels, qui trouvent leurs origines dans un progressif retrait humain de forêts désormais composées en continu de fourrés et de buissons hautement inflammables. Il n'est que l'étincelle qui précipite l'embrasement, et le rend désormais possible même hors saison estivale.

    • Au même titre que les choix économiques qui ont présidé à leur abandon, les forêts de type méditerranéen et leur protection constituent un enjeu transnational, qui doit faire l'objet d'une réflexion à toutes les échelles pertinentes, et au niveau européen évidemment, de manière transversale.

    • L'effort public d'extinction des feux – aussi louable soit-il pour toutes les personnes qui y prennent part – ne constitue pas une politique de lutte contre les incendies. La prévention est indispensable, et ce sur deux fronts: d'une part, la poursuite d'une éducation générale portant sur les systèmes forestiers et le financement d'interventions préventives (replantation et diversification des espèces, aménagements coupe-feu...); d'autre part, et c'est là la plus importante, la reconstitution d'un système de gestion intégrée des forêts au travers d'activités de caractère productif ne menaçant pas leur équilibre, avec pilotage et / ou appui public, au travers de subventions par exemple. Le caractère actuel, essentiellement privé, de l'espace forestier, ne doit pas être un frein à ces initiatives. S'il s'avérait l'être, contraindre par la voie législative.

    • Ce dernier point met en lien la politique de gestion purement environnementale des zones concernées avec une planification économique qui présente l'avantage de coïncider pleinement avec d'autres enjeux cruciaux de notre temps: par exemple, relocaliser notre production de bois (menuiserie, construction et chauffage) et redéployer l'élevage extensif sans avoir à y affecter un foncier devenu hautement concurrentiel dans les bassins de vie et d'activités classiques.

J'ai tenté d'expliquer qu'abandonner les forêts à leur sort en pensant les préserver au mieux des fléaux tels que les incendies relève du même niveau de naïveté que le fait de penser que la “nature” qui les compose est naturelle. Au contraire, fruits d'une intervention séculaire de l'homme qui en a profondément modifié les mécanismes, elles requièrent aujourd'hui tant notre ingénierie que notre sagesse: une exploitation raisonnée aidant les territoires à acquérir la souveraineté de leurs ressources.

 

Rapport de l'ONG WWF 2019 relatif aux incendies de forêts (en espagnol):

https://d80g3k8vowjyp.cloudfront.net/downloads/wwf___informe_incendios_forestaales_2019_arde_el_mediterraneo_2019.pdf?51061/Arde-el-Mediterraneo-Nuevo-informe-sobre-incendios-forestales-WWF

 

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