La violence comme évènement est-elle une réponse à la violence ordinaire ?

Article rédigé à la suite du visionnage d'une interview de Gaspard Glanz au sujet des soulèvements populaires.

Peut-être verrez dans ce titre une simple question rhétorique, une simple masturbation intellectuelle, un débat sans fin, une question de philosophie à laquelle toutes les réponses sont acceptables ? Peut-être. Je répondrai à cela, si la question mérite d’être débattue, elle est nécessaire par opposition au contingent.  

Avant de tenter de définir ces types de violence, il s'agira de comprendre qu'est-ce que la violence, à partir de quel moment est-il possible de considérer un acte comme violent ?  

On voit dans ma formulation que la violence est humainement perçue comme non-ordinaire puisque je choisis intuitivement de la considérer comme acte, donc comme le moment figé dans le temps où elle se déroule : c’est ce que j’appelle la violence contractée temporellement.   

Sans trop de difficultés, en choisissant le bon sens comme indicateur, il est aisé de relier la violence à sa conséquence : la douleur. Ainsi la qualification de la violence, son indice d'apparition, seraient à la fois l'évènement en lui-même et la qualité de sa conséquence. On pourrait parler de sémiotique de la violence.  

Autrement dit un évènement est violent selon lui-même, sa nature, et selon les conséquences historiques, c’est à dire ses conséquences circonstanciées pour les personnes victimes de celle-ci d'une part, et d'autre part pour les "agissants" de cette violence.  Les agissants seraient-ils coupables ? Cela reste à voir.  

La violence agissante porte donc préjudice en premier à celui qui la subit, ce préjudice peut être moral, corporel, esthétique, d'établissement... La violence porte également préjudice à celui qui la commet. Ce préjudice peut s'exprimer soit sous forme de sanctions externes : peine de prison, mise à pied, réprimande, opprobre... soit sous forme de sanctions internes : remords, cas de conscience, culpabilité... encore faut-il que l‘agissant ait des émotions pour ressentir ces sanctions internes, en d'autres termes que le commettant éprouve de l'empathie pour le receveur de cette violence. 

La violence est donc évènement, car quelle que soit sa nature, la violence a besoin d'espace et de temps pour s'exprimer. La violence est donc un phénomène que l'on peut considérer comme historique. La violence est également, on l'a vu, un acte. Même diffuse, insidieuse, vaporeuse, sourde, ou invisible, la violence est.  

Pourquoi parler de violence comme acte et non de violence comme fait ? La différence entre un acte et un fait se réalise au niveau de la volonté. Pourquoi faire le distinguo entre la violence comme acte et celle comme évènement ? Car un acte peut être un évènement, un évènement est toujours un acte.  

Dans cette tentative définitoire j'essaie de mettre en mots cette échelle de la violence sur un axe temporel, de l’instantanéité t au cycle. Le caractère évènementiel de la violence dépend autant de son traitement discursif que de la nature de la violence elle-même. C’est-à-dire que le traitement de la violence par les mots, par l'image, par le discours, crée tout autant la violence que l'acte violent en lui-même.  

La violence est généralement considérée comme évènement lorsqu'elle est réalisée, actée, engendrée par des acteurs non habitués de cette violence. Pour dire les choses différemment, la violence est évènement lorsqu'elle est mise en œuvre par des acteurs rompant avec leurs habitus.  

La violence a besoin d'acteurs pour s'exprimer, advenir. La violence est donc un acte historique impliquant au moins une personne. 

La violence a besoin d'être reconnue pour exister hors de la sphère privée, individuelle et devenir ainsi sociale, politique et élément de Justice. Les acteurs de cette reconnaissance peuvent, être selon l'intensité et le cadre de la violence, des acteurs institutionnels : les juges, mais avant eux les policiers enregistrant les plaintes, ou des acteurs apocryphes, hérétiques, tels que la famille, la foule, le peuple, le journaliste, le scientifique...  Les acteurs institutionnels de la reconnaissance de la violence sont essentiels à l'Etat de Droit. Ils garantissent la légalité de cette reconnaissance.  

La légitimité de la violence étatique wéberienne (1919) est un concept purement descriptif utilisé de façon malhonnête pour monopoliser cette violence. Sans doute Hobbes, s'il avait pu lire Weber aurait été ravi lui-aussi de s'emparer de cette notion pour asseoir un peu plus la domination des souverains sur la masse informe et violente qu'est le peuple gouverné selon lui. 

Les serviteurs de la République ou serviteurs de l'Etat voient-ils la violence institutionnelle qu'ils génèrent lorsque Monsieur le Ministre Gérald Darmanin porte plainte pour diffamation contre Audrey Pulvar dénonçant « le racisme dans la police ». 

Les serviteurs de la République ou serviteurs de l'Etat voient-ils la violence institutionnelle qu'ils génèrent lorsque Monsieur le Président de la République Emmanuel Macron nie les violences policières.

Randall Collins sociologue américain envisage de repérer les causes macro et micro sociologiques de la violence dans son article Micro and macro sociological causes of violent atrocitiesPour l'auteur lorsqu'un événement teinté de cruauté apparait, advient, il est soutenu par des causes, des dynamiques macro et micro sociologiques. Il traite la violence comme évènement, ce que j'appelle la violence surgissant dans une contraction temporelle, à travers l'exemple de l'émeute ethnique new yorkaise ou émeute de la Conscription : la Race ou Draft Riot survenue en juillet 1863.  

D'après l'auteur et son ouvrage : Violence. A Micro-Sociological Theory (Collins, 2008) le facteur déterminant dans la victoire d'un conflit violent est la dominance émotionnelle permettant d'établir ensuite la dominance physique. Cette dominance émotionnelle est, il me semble, présente dans toutes les situations de subordination ou d'inégalité. Voilà des exemples de cette utilisation de dominance émotionnelle à des fins électoralistes :  

"Dans sa chasse aux voix, Le Pen tire profit du sentiment de colère dans les rangs de ceux qui sont économiquement vulnérables, sentiment exacerbé par la pandémie. C'est une des raisons pour lesquelles le Nord rural et désindustrialisé est toujours un fief du RN." source : Courrier international du 20 au 26 mai 2021 (Article : "Comment séduire la jeune génération ?" Issu du journal Financial Times) 

"Ce gouvernement [...] va draguer des secteurs de l'opinion publique dans des endroits assez nauséabonds, a dénoncé Jean Chambaz, le président de Sorbonne université. [Ildevrait se consacrer à la gestion de la crise plutôt qu'à préparer la présidentielle." source : Courrier international du 20 au 26 mai 2021 (Article "Le RN un parti banal ?" Issu du journal the Christian Science Monitor https://www.csmonitor.com/ ) 

En sortant de la contraction temporelle de l'évènement et en observant la violence ordinaire ou pour dire plus précisément la violence latente, on s'aperçoit que la dimension temporelle de la violence, son caractère irruptif opposé à son caractère larvé font naître une dichotomie entre la violence accidentelle, car relevant d'un évènement extra-ORDINAIRE, et la violence normale car relevant d'aucun évènement particulier.    

Wallerstein, dans son ouvrage Comprendre le monde, décrit ici ce que je vois comme de la violence institutionnelle, violence de classe ou violence systémique. 

"Les pouvoirs en place dans un système social espèrent toujours que la socialisation viendra de l'acceptation des hiérarchies issues du système. Ils espèrent également que la socialisation permettra l'assimilation des mythes, de la rhétorique et de la représentation dominante du système" source I. WALLERSTEIN Comprendre le monde

Pourrait-on dire alors que la violence ordinaire ou violence normale, au vu de sa continuité dans le temps, devient intemporelle car non affectée par le temps ? Il s’agit je le pressens d’une violence civilisationnelle et systémique, à plusieurs titres mais nous y reviendrons dans un prochain papier. Si des violences dites "normales" dévient forcément vers la construction d'une normativité sociale, que dire des élus, donc la fonction première est de protéger l'ensemble des citoyens français lorsqu'ils nient ou alimentent ces violences ? Encore une fois, est-il question de monopole ? Peut-être que le marché de la violence s'inscrit dans la "féroce rivalité inter-capitalistique" (Wallerstein) ?   

Toujours d’après Wallerstein : 

"Le racisme et le sexisme sont les manifestations d'un phénomène [...] que l'on peut considérer comme un anti-universalisme ou une discrimination institutionnelle active contre toutes les personnes d'un même groupe de statut ou identité" 

Nous l'avons vu, la violence a pour conséquence la douleur et le préjudice. Ce dernier doit être pour exister politiquement, socialement et juridiquement être reconnu pour que la violence le soit elle aussi. Que dire d'une police, premier acteur de la justice selon ma vision du monde car elle est ses yeux sur le terrain, globalement aveugle à certaines violences qu’elle est supposée repérer ? Autrement dit que faire si les garants institutionnels ou orthodoxes de la reconnaissance de la violence ne sont pas conscients de leurs propres violences ou pire que leurs propres violences deviennent normalisées. Le politologue Emiliano Grossman met en garde “Une fois que vous avez rendu acceptables des arguments d’extrême droite, ils le restent” source : Courrier international du 20 au 26 mai 2021 (Article "Le RN un parti banal ?")

Les personnes subissant des violences, ponctuelles ou continuelles, ne sont pas toujours des victimes. Elles le sont au regard de l’étiquette (labellisation) et, ou du langage, mais pas forcément dans leur être, dans leur comportement.  Lorsqu’elle est reconnue victime, la personne se voit affubler d’un imaginaire victimaire et devient encore plus stigmatisée (effet pervers de la discrimination positive par exemple). Une victime peut devenir victime à vie pour l’autre.  

Les coupables quant à eux lorsqu’ils sont reconnus, que ce soit positivement ou négativement, le sont comme, ceux qui ont pu à la différence de ceux qui n’ont pas pu, exercer leur pouvoir l’un sur l’autre.   

La vulnérabilité économique d'un pays participe au développement du racisme comme norme. Cette idée est partagée par le sociologue, économiste et historien américain Immanuel Wallerstein et le géographe français Christophe Guilluy auteur de No Society et la France périphérique. Le racisme acte violent, fait partie de ces rapports de force dans lesquels s’opposent deux volontés jusqu'à la souffrance 

En prenant cette définition de la violence comme évènement ponctuel ou comme fait (ndlr. la violence normalisée devient fait lorsqu’elle s’inscrit dans les normes sociales et n’est plus directement issue d’une volonté) permanent nous pourrons conclure en mettant en parallèle les concepts de retournement de stigmate et de réflexe identitaire.  

Le retournement de stigmate est un concept sociologique visant à définir la variation ou le changement de sens d’un stigmate axiologiquement.  

P. Bourdieu synthétise sa pensée dans une formulation qui pourrait presque être la définition du retournement du stigmate, même s’il n’utilise jamais cette expression : « Le stigmate produit la révolte contre le stigmate, qui commence par la revendication publique du stigmate, ainsi constitué en emblème – selon le paradigme « black is beautiful » et qui s’achève dans l’institutionnalisation du groupe produit par les effets économiques et sociaux de la stigmatisation » (ibid. : 69-70).” 

"le réflexe identitaire si caractéristique, chez un peuple, de l'affirmation de sa souveraineté, est absolument disqualifié, dans le cadre à la fois un et multiple de l'Europe"  J-J. ROUSSEAU Contrat Social, Avant-Propos par Gérard Mairet (p. 27)

Le réflexe identitaire qu'il existe en lien avec la race, l’ethnie, l'orientation sexuelle, la classe sociale ou l’appartenance à une groupe quel qu'il soit peut-être perçu soit comme un retournement de stigmate soit comme une affirmation de la souveraineté du groupe en question. Dans le cas des conflits raciaux, le réflexe identitaire peut être une réponse au nationalisme et à l’appropriation de nationalité par le groupe dominant culturellement, idéologiquement. La reconnaissance de la violence pour la personne subissant la violence dans son événementialité ou dans sa permanence peut conduire, entre autres, à ces deux voies : le retournement de stigmate ou/et le réflexe identitaire.  Ces voies constituent des éléments de dépassement de la posture victimaire pour une pleine reconnaissance hors des cadres institutionnels de l’égalité à la défense des droits de ces groupes dominés.  Ces voies absorbent les violences ordinaires et normalisées comme les violences évènementielles en le traduisant de manière politique.  

Peut-on considérer alors le soulèvement populaire ou le mouvement social comme des actes violents ? S’ils traduisent une violence réelle et/ou symbolique en un acte pacifique et autorisé, le mouvement social ou le soulèvement populaire peuvent contenir de la violence, comme la contenir. Que dire d’elle si elle est politique lorsque l’essence même du politique est la conflictualité. 

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