Transmisogynie, loi du silence et conservatisme de sexe

"La découverte est, bien entendu, que les" hommes" et les "femmes" sont des fictions, des caricatures, des constructions culturelles. En tant que modèles, elles sont réductrices, totalitaires, inappropriées au devenir humain. En tant que rôles, elles sont statiques, avilissantes pour les femmes ("the female"), et sans issue pour les hommes comme pour les femmes (both the male and the female). Cette découverte est sans appel : nous sommes, clairement, une espèce multisexuée dont la sexualité s'étend sur un vaste continuum où les éléments appelés "mâles" et "femelles" ne sont pas distinguables"

Andrea Dworkin, in "Woman Hating",

Part Four : Androgyny

"Peut-être l'exemple le plus visible de la trans-misogynie est-il dans la manière dont les femmes trans et d'autres personnes transféminines sont systématiquement sexualisées dans les médias, dans les discours psychologiques, dans les études en sciences sociales et féministes, et dans la société en général. Par exemple, les médias dépeignent régulièrement non seulement le corps et les expériences des femmes trans d'une façon à la fois émoustillante et sinistre, mais ils sexualisent également les motivations des femmes trans pour la transition - par exemple, en les dépeignant comme des travailleuses du sexe, des usurpatrices sexuelles qui s'attaquent aux hommes hétérosexuels non avertis, ou comme des «pervers» masculins qui se déguisent en femme afin d'assouvir une sorte d'étrange fantaisie sexuelle". 

Julia Serano, in "Trans-misogyny primer"

La transmisogynie, parce qu'elle dit que les femmes trans ne sont “pas des vraies femmes” ou “pas des femmes”, -du fait de la fétichisation qu'elles subissent- (et notamment l'hypersexualisation qui en découle, indépendamment de la seule apparence des femmes trans) les expose à autant, sinon plus de violences patriarcales (en fonction notamment du contexte, et d'autres croisements d'oppressions). Les femmes trans sont pour la plupart dans une plus grande précarité que la plupart des femmes, du fait des effets croisés de la transphobie et de la misogynie spécifique qui nous touchent, en nous excluant du marché de l'emploi, et en poussant nombre d'entre nous vers le travail du sexe, et plus spécifiquement la prostitution (et par capillarité, en nous exposant à toutes les violences patriarcales qui s'y jouent).

Cette surexposition aux violences est donc systémique, et ne vise par définition pas les hommes cis. Notre compréhension de la transmisogynie est matérialiste parce qu'elle se base sur la matérialité du vécu des femmes trans dans la société, de leur féminitude et des violences qu'elle subissent conséquemment à leur identification à la classe des femmes, ou à minima à leur désaffiliation du groupe des hommes.

Et toutes les études, statistiques et sondages s'accordent sur ce sujet : les femmes trans et personnes trans-féminines sont plus souvent victime de viol (notamment de type "correctif"), d'agressions sexuelles et de violences conjugales, et de meurtres ou tentatives de meurtre que la moyenne. Toutes ces violences et le harcèlement font également que les femmes trans ont un taux de suicide supérieur à quasiment tout autre type de population.

Et non seulement ces violences tendent à être plus fréquentes que pour la moyenne des femmes, mais surtout (évidemment) plus que la population générale.

Venant encore appuyer ce phénomène de marginalisation, et d'altérisation, les exclusionnistes insistent souvent sur le fait que la transition des femmes trans (et spécifiquement celle-ci) ne serait la plupart du temps, ou même généralement, motivée que par des velléités de nature sexuelle (la culture et l'industrie pornographique, et celle en particulier nous fétichisant au bénéfice des hommes) en reprenant notamment le concept pourtant désuet du psychiatre Ray Blanchard "d'autogynéphilie". Certaines, se basant sur ce discours, iront jusqu'à affirmer que nous recherchons les violences dont nous sommes victimes.

Ce langage axiomatique, psychiatrisant et pathologisant a pour effet direct de nous rendre responsables des violence que nous subissons. Et pour cause : ces théories psychiatriques ont été mises au point par des hommes et à leur profit. Elles répondent à tout les archétypes de la misogynie médicalisante qui rendent en général les femmes responsables de leur statut de victimes, à la manière de la psychanalyse freudienne.

Exclusionnisme et "loi du silence".

En outre donc, et surtout, la transmisogynie (au sein du féminisme comme dans la société en général) protège la "loi du silence", parce qu'elle empêche les femmes trans et personnes transféminines de se sentir légitimes pour parler, dénoncer et combattre les violences dont elles sont les victimes.

Au delà même du débat sur "la place des femmes trans dans le féminisme", les positions transmisogynes ne les en empêchent pas que "symboliquement" ou par dissuasion de parler, mais physiquement, concrètement : par notre exclusion des espaces dédiés aux femmes victimes de violences, aux espaces réservés aux femmes, aux centres d'hébergement d'urgence, aux "maisons des femmes" (etc), pour leur permettre de trouver écoute, soin et assistance. En bref : de survivre, et de se reconstruire.

Voilà pourquoi nous ne pouvons pas collaborer, même passivement, avec ces discours dans le cadre féministe, ou les tolérer au nom d'une "liberté d'expression" toute théorique, puisque celle-ci est à sens unique lorsqu'il s'agit de nous en exclure.

Voilà pourquoi, nous, transféministes, luttons contre notre exclusion des espaces féministes et des espaces réservés aux femmes.

Celles qui prétendent que “le transféminisme est un antiféminisme” projettent sur nous leur propre misogynie intériorisée.

La transmisogynie contient la misogynie parce que la haine des femmes trans contient la haine des femmes, qu'elle se base sur les mêmes critères d'appréciation et de dénigrement de la féminitude que pour les autres femmes, et qu'elle a les mêmes conséquences (sinon pires, donc) pour ses récipiendaires.

Le bio-essentialisme et l'exclusionnisme de certaines féministes ne fait pas d'elles des féministes “radicales”, mais des différentialistes, des chauvinistes du sexe dit biologique, et en dernier lieu donc, des conservatrices.

Sources :

- Violences faites aux femmes trans et personnes transféminines :

- Autres sources :

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Lexique :

  • Transmisogynie : Intersection entre la transphobie et la misogynie. Forme de misogynie visant spécifiquement les  femmes trans et personnes transféminines.
  • Essentialisme : Conception anti-féministe selon laquelle en raison d'un déterminisme biologique, les hommes et les femmes ont par nature des caractéristiques, des aptitudes, des rôles sociaux distincts et immuables. Courant féministe affirmant une identité différente pour les femmes basée sur la seule biologie.
  • Exclusionnisme : Le terme d'exclusionnisme désigne une politique d'exclusion d'un groupe par un autre en son sein. En matière de féminisme, le terme est synonyme de "trans-exclusionnisme", et désigne la volonté de certaines femmes cis d'exclure les femmes trans et personnes transféminines (ou par extension les autres personnes trans et non-binaires) du féminisme, voir (pour les femmes trans) des espaces traditionnellement réservés aux femmes dans la société.
  • Cisgenre/cis : terme désignant les personnes non-trans, et/ou qui se reconnaissent dans leur sexe assigné à la naissance. Une femme cis est une femme non-trans, c'est à dire assignée femme à la naissance.

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