Il y avait longtemps que je ne m'étais baigné dans les eaux troubles du roman de genre, dans les marécages putrides du roman noir, et la réalité sociale souvent sordide du roman policier français, dont la Série Noire est le fleuron, depuis des décennies. Dans les années 70, il y eut A.D.G et Manchette. Dans les années 80, Daeninckx et Pouy. Dans les années 90, sévissaient Benacquista et Dantec. Dans les années 2000, il y avait Doa et Jonquet. Et, plus Récemment, Caryl Ferey et Antoine Chainas. J'avais laissé ce dernier, propulsé sur le devant de la scène à l'occasion de la refonte de la collection par Aurélien Masson, chez Gallimard, à partir de 2007, à ses deux premiers romans : « Aime-Moi Casanova » et « Versus », me promettant de le suivre. Ces deux coups d'essais mettaient en scène des personnages de salauds de la pire espèce, nous plongeaient dans la folie furieuse de flics irrécupérables, racistes, misogynes,violents, homophobes, nous faisaient patauger dans un grand bouillon de testostérone. Deux coups-de-poing à la face du lecteur fidèle. À la faveur de la publicité, quoique discrète, autour de la sortie de « Rétiaires » de Doa, en cette rentrée de janvier, je m'en suis souvenu, et j'ai voulu voir si les promesses étaient tenues. Je me suis donc procuré « Empires des Chimères », d'Antoine Chainas, sorti en 2018.
Dans mon petit appartement, sous les toits, dans mon village de campagne, la froidure de l'hiver est au moins aussi rude que les canicules sont étouffantes, à la belle saison. Après un hiver avec une fenêtre entr'ouverte, un autre avec deux chauffage à fond, et une facture d'électricité des plus salées, j'ai enfin trouvé la solution : un seul chauffage, thermostat sur 17, éteint durant la nuit. Avec la déperdition de chaleur, due à une absence d'isolation et de double-vitrage, je pourrais aussi bien le régler sur 15 : il continuerait à tenter de remplir ce tombeau des Danaïdes, sans succès. Je m'y colle plusieurs heures, chaque jour. Depuis quelques mois, c'est mon meilleur ami. Et le seul. Une ambiance parfaite pour renouer avec ces amours perdus de la Série Noire.
Dans « Empire des Chimères », comme dans tout roman noir qui se respecte, Chainas commence par mettre en place son décor. Dans un petit village désolé du Nord-Est de la France, à la fin de 1983 et au début de 1984, au tournant de la rigueur, une quinzaine de personnages, que l'on va suivre tout au long des 750 pages, sont confrontés à la disparition mystérieuse d'une enfant. Et, pour la première fois, à ma connaissance, c'est le garde-champêtre, ancien d'Algérie, qui va se coltiner l'enquête. En parallèle, aux Etats-Unis, les dirigeants d'une multinationale du divertissement, manigancent afin de développer un parc d'attraction. Où ça ? Mais dans ce petit village perdu, bien entendu ! Là où une petite bande d'adolescents passent leurs journées à jouer à un jeu de rôles, inspiré par les dessins animés de la firme. Et, très vite, on comprend que ce jeu est moins innocent qu'il n'y paraît, que ce genre de négociations commerciales sont aussi pourries que ce que l'on imaginait et que, dans un tel village, la mort d'une enfant, comme partout ailleurs, fait remonter, chez chacun, ce que l'âme humaine a de plus noir.
Mais, chez moi, avec ce givre qui ne fond pas avant midi, sur les vitres des fenêtres de toit, avec le sèche-serviettes qui ne fonctionne pas, dans la salle de bain, et ces toilettes d'Esquimau, devant le lavabo, il m'en faut plus, pour me réchauffer le sang. J'ai donc passé plusieurs jours, hésitant, entre mon canapé et mon convecteur préféré, passant de l'un à l'autre, sans me laisser prendre au jeu du roman policier.
Il faut dire que cette mise place est légèrement fastidieuse, parfois bancale, n'évitant pas toujours les petites incohérences et les légères invraisemblances. Mais, déjà, c'est une plume leste, qui s'autorise les métaphores les plus osées, les comparaisons les plus fantaisistes, les images les plus foutraques – comme on les aime – qui contrebalance des phases d'exposition et de simple narration.
Un petit tour sur le site d'EDF, pour suivre ma consommation électrique, presque en direct, et spéculer sur la mise en fonction d'un autre radiateur, sans prendre une décision que s'avérerait trop dispendieuse, et j'y retourne déjà...
Car, ces années 83-84 , qui ont marqué la fin du beau rêve socialiste mitterrandien, avec l'abandon du programme commun, et le réveil en vrac de nombreux Français en guise de « fête est finie », face aux réalités internationales, ressemblent, à s'y méprendre, aux dernières années de la décennie passée. C'est que, dans le roman noir, les gueules de bois sont partout et toujours les mêmes, et elles sont redoutables. Et le lecteur de se demander si Chainas aurait pu écrire la même chose, en situant son intrigue aujourd'hui... Toutefois, à mesure que les enquêtes suivent leurs cours, on se questionne sur le genre auquel on est confronté : polar franchouillard, thriller à l'américaine, ou roman noir de l'eau la plus fétide ? Et, de la même façon que l'auteur multiplie les fausses pistes, dans la recherche du coupable de ce meurtre d'enfant, on assiste à une sorte de mise en abyme du roman, avec des personnages d'écrivains américains, qui se coltinent l'écriture d'un nouvel opus du jeu de rôles « Empires des Chimères. »
Et voilà que la semaine a passé. Entre moments de lecture sage, et phases de réchauffement, collé au convecteur électrique - bien triste dans sa nudité inutile.
C'est alors que l'apparition d'un nouvel élément, parmi la foule d'informations dispensées par Chainas, dans sa tentative de faire un monde à part, redonne encore un peu plus d'intérêt au texte : un champignon toxique, née dans l'imagination des créateurs du jeu, semble avoir pris possession du village maudit, dans cette campagne abandonnée de tous. Et « Empire des Chimères » prend encore un peu plus de hauteur, se hissant au rang de grand roman malade sur le Mal.
Après m'y être préparé durant des heures, j'ai pu aller faire mes courses, au petit discount de la ville voisine. Le frigo est plein. Mais, dans cette ambiance glaciale, est-il vraiment besoin de le faire fonctionner ?
C'est alors que je me suis couché, dans mon lit, sous la grosse couette mi-saison, abandonnant le canapé et le radiateur à leur inefficacité absurde, et que ma lecture s'est emballée. Car, comme souvent dans la Série Noire, la fin est un véritable feu d'artifices, sans toutefois tomber, cette fois-ci, dans la farce. Et c'est sidéré, hébété et ahuri que j'ai lu les dernières 200 pages de folie, dans lesquelles tout prend sens, tout est résolu, puisque tout est permis. Le suicide d'un enfant, des affaires qui remontent d'un passé lointain, des chiens immolés par le feu, des réincarnations, des rêves prémonitoires, un hôpital psychiatrique, un pendu, des manifs d'écolos... en un mot, comme en cent : du pur plaisir de lecture ! La rencontre de plusieurs intrigues implacables avec un imaginaire de pure dinguerie. La grande transgression salutaire de la littérature de genre !
Et c'est secoué de spasmes et de tremblements que j'ai achevé « Empire des Chimères », dans ma chambre sans chauffage, sur mon matelas à même le sol, sans pouvoir déterminer si je tremblais en raison du froid, ou simplement de jouissance – aboutissement d'une course de fond avec la vélocité d'un sprinteur. Longue vie à la Série Noire ! Et que ça chauffe !
Santangelo