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Billet de blog 1 septembre 2023

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Sur un Air de Campagne (420)

L'Île de White...

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le Vélo Volé © Santangelo

Il en est des paysages comme des langues, les 'maternels' contraignent autant qu'ils offrent la liberté ; des territoires comme des écrivains, les plus proches, géographiquement, sont souvent ceux que l'on connaît le moins, et ceux dont on nous a le plus vanté les louanges, dans le jeune âge, restent, à jamais, à distance.

Kenneth White était un écrivain et théoricien de la littérature. Kenneth White était un poète breton. Il a vécu, une grande partie de sa vie, près de Lannion. Il a inventé la géopoétique, et a reçu le prix Médicis étranger, en 1983, pour « la Route bleue » - le récit d'un voyage au Labrador, dans lequel il mêle découverte, érudition et initiation. Il était un grand voyageur. Il est né en Écosse, s'est marié avec une Française, a pris la nationalité hexagonale, et a enseigné à la Sorbonne et à l'université de Glasgow. Il y a quelques jours, j'ai appris sa mort, sur le site du Monde, qui relayait une information du Figaro.

Je n'avais jamais lu Kenneth White. Je connaissais son nom et sa réputation mais, bien qu'il fût mon voisin, durant de longues années, sur la côte nord de la Bretagne, en pays du Trégor, je ne l'avais jamais lu, encore moins rencontré. Comme je n'ai jamais lu Segalen, qui a donné son nom à la faculté des lettres et sciences humaines de Brest, ni Corbière, dont le patronyme trône au fronton du lycée de Morlaix. Et comme je connais mal l’œuvre d'Yvon Le Men, prix Goncourt de la poésie 2019, qui, lui-aussi, habite près de Lannion. Dans un rayon de 50 kilomètres, autour de la maison dans laquelle j'ai grandi, et où j'ai développé, depuis l'âge tendre, mon désir d'écrire, et aiguisé un appétit de lecture sans bornes, il y avait aussi deux Académiciens, un autre grand écrivain-voyageur, sans parler de la flopée d'auteurs régionaux, ni de la foule littéraire, qui se presse, chaque été, pour profiter de la douceur de vivre du Trégor, rythmée par les marées, et baignée par le climat océanique. Je ne les connais pas.

J'ai encore des difficultés à éclaircir les raisons de ces désamours. Était-ce parce que je craignais de les rencontrer, en chair et en os, que je me suis pas risqué dans leurs œuvres ? Une sorte de timidité malade ? Ou, plus certainement, l'effet d'un conditionnement très ancien, infligé dès l'enfance, l'intégration inconsciente de règles sociales strictes, en vigueur dans ce petit pays, qui me les rendaient très lointains, hors de portée, l'intériorisation de la domination sociale, qui les excluait de mon champ d'expérimentation, de ma zone de recherche, en me bouchant les horizons contigus.

J'ai su, très tôt, qu'il faudrait partir. Voyager, d'abord. Puis partir. Et ces gens-là, qui racontaient un monde proche, et décrivaient des paysages voisins, par leur seule présence, m'avaient peut-être interdit une intégration naturelle dans le premier, en m'enfermant dans la lancinante banalité des seconds. Schémas de pensées de l'ordre établi, pour toujours. Désirs ardents de liberté. Révolte adolescente, qui n'a, pratiquement, jamais cessé de battre dans les veines de mes tempes. Je suis parti. J'ai vu. J'ai lutté. J'ai perdu, souvent, et j'ai même failli me perdre. Et puis, je suis revenu.

En retrouvant ces paysages de l'innocente enfance, cette côte sauvage, battue par le vent de Noroît, et ces bois enchantés, habités par les fées et les lutins, j'y ai reconnu la marque au fer rouge, qui m'avait poussé à les fuir. C'est ce que j'appelle « la carte mentale », sans faire de rapports, aucun, avec l'heuristique. Notre géographie, aussi, est sociale. Et je suis asocial.

Depuis, j'ai découvert quelques uns de ces poètes et écrivains. Et j'ai trouvé, dans leurs romans et leur poésie, les descriptions de mes endroits de rêverie favoris. Cette semaine, en lisant « la Maison des Marées », de Kenneth White, un peu honteux de ne pas l'avoir découvert avant sa mort, je me suis demandé s'il s'agissait, réellement, des mêmes paysages. Et, feuilletant un album de photographies sur les beautés naturelles du Finistère, dont il a écrit les textes, j'ai réalisé que nous ne voyions vraiment pas la même chose. C'est pourquoi, je n'aurais jamais pu le croiser. Puisque, fréquentant assidûment les mêmes lieux, nous étions dans des mondes différents. Comme si la promesse de communion, et de partage, inhérente à la lecture de fiction, se heurtait à la réalité sociale. J'étais un petit paysan. C'est pour ça que je suis parti. J'ai exercé diverses activités, notamment le journalisme. Mais, depuis que je suis revenu, dans ces terres du bout du monde, j'ai compris que, dans cette péninsule, je demeurerai petit paysan, pour toujours. Ce ne sont pas tant les gens qui me cantonnent dans cette catégorie un peu absurde, même s'ils me renvoient, sans cesse, à mes parents, que les campagnes, les plages, les rochers, les forêts et les routes, que je connaissais déjà, et avais entrepris de redécouvrir, avant que mes déplacements ne ses trouvent limités. C'est ma carte mentale.

Lorsque j'ai passé mon baccalauréat, à 16 ans, j'ignorais quasiment tout de la vie littéraire, ainsi que des cursus et des parcours qui y conduisent. Je me suis inscrit à la faculté des sciences, puis à la faculté de lettres, à Brest, avant deux années de sciences humaines. Et, auparavant, je n'avais jamais entendu parler de l'école normale supérieure. Tout juste avais-je compris que certains, dont j'aurais voulu me rapprocher, peut-être pour leur ressembler, choisissaient des « prépas littéraires. » Plus tard encore, ma pratique du journalisme de proximité, empêchée par mon histoire, ne m'a pas, non plus, permis de rencontrer ces auteurs. Ni même de lire leurs œuvres, dont je pressentais, que mes confrères faisaient leur miel, alors que j'avais lu, par ailleurs, des centaines d'ouvrages. Pas lu, pas pris. Pas vu, pas appris.

Je connaissais Kenneth White par les journaux régionaux. Mais seulement comme un « poète », dont j'avais cru comprendre qu'il écrivait peu et, de surcroît, une littérature sans intérêt pour moi. Paradoxalement, cette presse, à laquelle j'avais été biberonné, me le rendait très lointain.

Dans « la Maison des Marées » - hommage mi-ironique, mi-érudit, à sa Bretagne – il raconte notamment, à la manière du Miller de « Big Sur », les visites qu'il reçoit, dans sa petite maison côtière, des curieux, des lecteurs, des fous, des fâcheux, des fans, des rêveurs etc. Effet garanti. J'ai eu raison de ne pas chercher à en savoir plus, plus tôt. Ils m'auraient avalé, découragé, et auraient noyé mes espoirs, brouillé mon regard. J'ai appris à lire en lisant. J'y ai passé des milliers d'heures, solitaire. Et j'ai appris à regarder en me promenant. Et je me suis forgé, dans la solitude et l'étude secrète, une vision, une personnalité, un style.

Pourtant, je subis encore les limites de ma carte mentale, et le poids des interdits sociaux de l'enfance, sur mes épaules. Il aurait sans doute fallu faire comme Kenneth White : devenir prophète en un autre pays. Pourquoi pas en Alsace, où j'ai passé les plus belles années de ma vie, et où j'avais commencé à me faire une petite place, au soleil. Terroir ? Territoires ? Pays du paysan ? Timbre-poste ? Comment défricher son propre environnement de naissance, sans tomber dans la caricature, en évitant les clichés que, seuls, les étrangers ont le pouvoir de renouveler ? Jusqu'à le réinventer afin que la création, à son tour, façonne les souvenirs ?

Enfants, chante Michel Jonasz, on allait regarder les bateaux. Nous, nous préférions les belles maisons, sur la côte, sauvage. Il y en a de très belles dans ce petit bout de terre à l'Ouest de tout. Mais, je n'ai jamais pénétré à l'intérieur de ces demeures de légende. J'ai mon petit appartement sous les toits, ici, à trente minutes de voiture de la maison dans laquelle j'ai grandi. Je suis presque le même que durant mes années d'études et, sans doute, aussi, fidèle à l'enfant. Et j'ai trouvé, dans la chanson, et dans l'écriture de mon histoire, les enchantements que j'ai cherchés longtemps ailleurs. Mes campagnes sont vraiment belles. Et je serais presque satisfait de cette vie, bornée par quelques arpents de terre, quelques hectares de bois, des prairies verdoyantes et les landes, superbes. Mais, il semblerait que l'on veuille m'en chasser. Faudra-t-il partir, à nouveau ? Comme pour Kenneth White, à la fin de son récit, n'y-a-t-il plus que Ouessant, dernière terre de salut, qui puisse abriter ma joie mélancolique ? Derniers phares avant l'Amérique.

J'ai affûté mon regard sur le territoire. Et je tente de dresser la carte d'une géographie personnelle. Il faut un œil étranger pour voir la beauté d'un vieux pays. Un regard neuf pour narrer une vieille histoire. Et, à jamais, nous sommes aveugles pour nos voisins.

Santangelo

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