Sur un Air de Campagne (28)

Au mitant du 19è, alors que Mérimée prospectait dans toute la France, Théodore Hersart de la Villemarqué collectait les chansons populaires bretonnes dans son « Barzaz Breiz. » Cette somme en langue vernaculaire nous montre que les Bretons chantaient du matin au soir et de la naissance à la mort...

An Dro de Lanleya

Santangelo

Un siècle plus tard, dans les années 1970, les musicologues et ethnologues battaient la campagne dans l'urgence face à la perte de la transmission orale. Un vieillard qui meurt, c'est un recueil de chansons qui disparaît. Dans mes campagnes, on ne le sait que trop. Les panneaux « Interdit de parler breton et de cracher parterre » accrochés dans les écoles entre les deux guerres ont fait beaucoup de mal. Etat comme Eglise ont joué de tous leurs leviers pour essayer de venir à bout de la tradition orale en Bretagne. Ils en sont revenus ; et les écoles Diwan, qui ont fêté leur premier docteur ès Breton il y a peu, ont pris le relais de la transmission de la langue et de la mémoire.

Depuis longtemps, les Bretons réclament le respect de la Charte des Langues Minoritaires adoptée par le Parlement Européen, et que l'Etat français refuse toujours de ratifier. La tradition jacobine et parisienne des Assemblées les pousse à se méfier comme de la peste du patrimoine régional, vu comme un possible diviseur de la République plutôt que comme une richesse.

Les Sœurs Goadec, les Frères Morvan, Tri Yann, Alan Stivell ou Glenmor, ont fait des émules dans la jeune génération et, malgré un creux dans la vague celtique, la chanson bretonne se porte bien. Elle a son label, ses radios, son réseau de salles de concert. Lors des matches à domicile de l'En-Avant Guingamp, à l'occasion desquels se réunissent plus de spectateurs dans le stade du Roudourou qu'il n'y a d'habitants dans la ville, on chante encore le « Bro Gozh » - hymne du cher pays des ancêtres.

Les lycées proposent tous des options breton au baccalauréat et les chanteurs de Kan a Diskan mettent toujours le public varié des festou-noz en transe. Chaque année, un fest-noz international est organisé à Quimper, et diffusé sur Internet pour les Bretons du monde entier. Comme le montre les drapeaux à chaque manifestation publique télévisée, les Armoricains sont partout.

Contrairement aux Corses ou aux Basques, les militants bretons n'ont pas choisi la violence pour sauver leur identité – ce qui les a rendu sympathiques. Il y a une dizaine d'années, un petit livre recensant les idiotismes – tournures particulières de la langue française en Bretagne – a connu un énorme succès, et les Bretons se sont beaucoup amusés à corriger le bon usage, tout en étant fiers de leur originalité. La cousine de Triffouilly-les-Bécasses a été oubliée, et la jeune garde d'artistes se veut bretonne, française et européenne. A côté du renouveau de la chanson et de la poésie, le folklore est aussi bien vivant à travers les nombreux cercles celtiques, et le festival de Lorient permet aux lointains cousins galiciens, irlandais ou écossais, chaque année, de se rappeler à notre bon souvenir en faisant vivre le passé commun.

Contrairement à la Catalogne, à l'Italie du Nord, à l'Ecosse ou à d'autres régions européennes à forte identité locale, les Bretons ne réclament pas la sécession. Ils veulent simplement pouvoir continuer à faire vivre leur patrimoine et leur langue en sus de la culture française. Depuis longtemps, ils réclament le rattachement de la Loire-Atlantique à la région pour mieux les vivre au sein de la communauté nationale.

En 1992, l'Europe votait la Charte des Langues Minoritaires. A l'approche des élections, les bretonnants aimeraient bien retrouver le goût d'aller voter, et veulent que l'Etat respecte ses engagements. Un parti favorable à une Europe des régions a fait florès il y a une quinzaine d'années. A force de persévérance, les bretonnants ont trouvé leur place au sein de l'Union, grâce à une émigration intelligente et à une diaspora fidèle, qui ont construit un réseau sur tout le continent.

 

Les Bretons se rappellent aussi que, dans l'histoire, c'est lorsqu'ils ont choisi de se tourner vers le Royaume-Uni que la région a été la plus riche. La Brittany Ferries, compagnie maritime des paysans léonards, et la vague d'Anglais qui sont venus s'y installer dans les années 80 et 90 sont là pour le rappeler. Les accointances d'une partie des indépendantistes avec l'occupant durant la Seconde Guerre Mondiale sont gravées dans les mémoires, et leur ont appris que le nationalisme risquait de dériver vers le fascisme.

L'échec de TV Breiz est aujourd'hui oublié et l'affaire de Notre-Dame des Landes, après celle de Plogoff et les diverses marées noires, ont rappelé à tout le pays que la communauté bretonne savait se mobiliser pour faire vivre son territoire.

Aux dernières présidentielles, dans mes campagnes de tradition démocrate-chrétienne, on a voté massivement pour Emmanuel Macron. Et la récente finale de la Coupe de France de Football a rappelé que les chants des Bretons portaient haut leur fierté. Si l'on veut que la région continue de faire barrage aux extrêmes, il ne faudrait pas oublier que ses habitants on de la mémoire et du coffre.

 

La Bretagne et l'Europe, une histoire d'amour ? Ça passe, ou ça passe pas ? « Toul zo le vrin, loche zo le vraz ; neke moyen peken toul ? »

 

 

Saul Santangelo des Regs

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